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publié
le mardi 22 septembre 2020 Ă  05:16 |

pour : Patrice Rannou – Groupe libertaire Jules Durand (Le Havre) – http://le-libertaire.net/barabara-lefebvre-reaction-en-marche/


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Proudhon

A aucun moment, Madame Lefebvre ne parle du rĂŽle de l’école dans le tri social et la sĂ©lection que joue cette derniĂšre au dĂ©triment des enfants d’ouvriers. Qu’il nous soit permis de citer Proudhon, si cher au souverainiste Michel Onfray. 

Une partie de ce qui est Ă©crit ci-dessous est tirĂ© du livre « Libertaires et Education Â» (Editions L’Harmattan – 2016)  :

[Proudhon, lui, envisage le travail comme un mode d’éducation : « Le travail, rĂ©unissant l’analyse et la synthĂšse en une action continue, le travail
rĂ©sumant la rĂ©alitĂ© et l’idĂ©e, se prĂ©sente comme mode universel d’enseignement ». Il considĂšre que l’instruction de l’homme doit ĂȘtre constamment combinĂ©e et conçue pour qu’elle dure Ă  peu prĂšs toute la vie et veut refonder le systĂšme Ă©ducatif pour davantage d’égalitĂ© sociale.

Proudhon Ă©tablit une philosophie du travail qui sert d’étayage Ă  ses conceptions pĂ©dagogiques. Il rĂ©habilite le travail manuel en essayant de le combiner aux activitĂ©s intellectuelles. Proudhon se fait ainsi le chantre de l’éducation polytechnique : « (
) de tous les systĂšmes d’éducation, le plus absurde est celui qui sĂ©pare l’intelligence de l’activitĂ© et scinde l’homme en deux entitĂ©s impossibles, un abstracteur et un automate
 Si l’éducation Ă©tait avant tout expĂ©rimentale et pratique, ne rĂ©servant les discours que pour expliquer, rĂ©sumer et coordonner le travail, si l’on permettait d’apprendre par les yeux et les mains Ă  qui ne pourrait apprendre par les yeux et la mĂ©moire, bientĂŽt l’on verrait se multiplier les capacitĂ©s » .

Cette Ă©cole procĂšde d’un apprentissage polytechnique donnĂ© Ă  tout le monde et de l’accession Ă  tous de tous les grades. La pratique des exercices industriels permet aux Ă©lĂšves de mieux comprendre et assimiler les connaissances scientifiques.

Proudhon entrevoit de faire appel aux associations ouvriĂšres et de les mettre en rapport avec le systĂšme d’instruction publique. L’émancipation des travailleurs n’est jamais bien loin de ses prĂ©occupations. D’ailleurs, il analyse la sĂ©paration de l’instruction et de l’apprentissage comme le meilleur moyen pour les classes possĂ©dantes de faire perdurer la reproduction sociale : « SĂ©parer, comme on le fait aujourd’hui, l’enseignement de l’apprentissage, et ce qui est plus dĂ©testable encore, distinguer l’éducation professionnelle de l’exercice rĂ©el, utile, sĂ©rieux, quotidien, de la profession, c’est reproduire, sous une autre forme, la sĂ©paration des pouvoirs et la distinction des classes, les deux instruments les plus Ă©nergiques de la tyrannie gouvernementale et de la subalternisation des travailleurs. Que les prolĂ©taires y songent ! »

Pour Ă©tayer ses propos, il prend comme exemple les grandes Ă©coles : « Si l’école du commerce est autre chose que le magasin, le bureau, le comptoir, elle ne servira pas Ă  faire des commerçants, mais des barons du commerce, des aristocrates. Si l’école de marine est autre chose que le service effectif Ă  bord, en comprenant dans ce service celui mĂȘme de mousse, l’école de marine ne sera qu’un moyen de distinguer deux classes dans la marine : la classe des matelots et la classe des officiers. »  En d’autres termes, l’école trie et sĂ©lectionne au dĂ©triment des enfants d’ouvriers : « Nos Ă©coles, quand elles ne sont pas des Ă©tablissements de luxe ou des prĂ©textes Ă  sinĂ©cures, sont les sĂ©minaires de l’aristocratie. Ce n’est pas pour le peuple qu’ont Ă©tĂ© fondĂ©es les Ă©coles Polytechnique, Normale, de Saint-Cyr, de Droit, etc. ; c’est pour entretenir, fortifier, augmenter la distinction des classes, pour consommer et rendre irrĂ©vocable la scission entre la bourgeoisie et le prolĂ©tariat. »

Proudhon fustige cette hiĂ©rarchie scolaire : « Dans une dĂ©mocratie rĂ©elle, oĂč chacun doit avoir sous la main, Ă  domicile, le haut et le bas enseignement, cette hiĂ©rarchie scolaire ne saurait s’admettre. »  Il est Ă  noter par ailleurs que Proudhon transpose dans ses conceptions thĂ©oriques le schĂ©ma des loges maçonniques. AprĂšs l’atelier-Ă©cole, l’ouvrier se voit attribuer les grades d’apprenti, de compagnon et de maĂźtre. C’est aussi un partisan de la formation continue tout au long de la vie : « En premier lieu, l’instruction de l’homme doit ĂȘtre, comme autrefois le progrĂšs dans la piĂ©tĂ©, tellement conçue et combinĂ©e qu’elle dure Ă  peu prĂšs toute la vie. Cela est vrai de tous les sujets, et des classes ouvriĂšres encore plus que des savants de profession. Le progrĂšs dans l’instruction, comme le progrĂšs dans la vertu, est de toutes les conditions et de tous les Ăąges : c’est la premiĂšre garantie de notre dignitĂ© et de notre fĂ©licitĂ©. »

Proudhon entrevoit de mĂȘme l’art comme une compĂ©tence du citoyen : « Dix mille Ă©lĂšves qui ont appris Ă  dessiner comptent plus pour le progrĂšs de l’art que la production d’un chef d’Ɠuvre. »  Il a Ă©crit de nombreux livres, une Ɠuvre-fleuve, et, en parallĂšle, a alimentĂ© entre autres les courants fĂ©dĂ©ralistes, mutuellistes.

Il est considĂ©rĂ© comme l’un des fondateurs de la sociologie. S’il est davantage connu pour ses Ă©crits concernant la propriĂ©tĂ©, les critiques des systĂšmes capitalistes ou du communisme dogmatique, il n’en a pas pour autant dĂ©laissĂ© les problĂšmes d’éducation qu’il jugeait primordiaux : « Toute Ă©ducation a pour but de produire l’homme et le citoyen, d’aprĂšs une image en miniature de la sociĂ©tĂ©, par le dĂ©veloppement mĂ©thodique des facultĂ©s physiques, intellectuelles et morales de l’enfant. En d’autres termes, l’éducation est la crĂ©atrice des mƓurs dans le sujet humain
 L’éducation est la fonction la plus importante de la sociĂ©tĂ©. » ]

Proudhon indique clairement, et cela n’a pas changĂ© aujourd’hui, que les grandes Ă©coles permettent d’augmenter la distinction des classes. On aura beau nous parler d’ascenseur social, ce dernier n’existe globalement que pour les Ă©tages infĂ©rieurs. L’école de la TroisiĂšme RĂ©publique est une Ă©cole qui va donner une instruction pour les besoins de la RĂ©volution industrielle. Celle-ci nĂ©cessite une main d’Ɠuvre plus qualifiĂ©e. Mais Ă  aucun moment, l’école n’est envisagĂ©e comme outil d’émancipation pour obtenir l’égalitĂ© Ă©conomique et sociale.

D’aprĂšs Madame Lefebvre, l’ambition de l’école rĂ©publicaine Ă©tait articulĂ©e autour de deux axes : instruire l’individu et former un collectif national. Elle oublie de mentionner que son collectif national correspondait Ă  : « A chacun sa place Â». La Bourgeoisie et ses Ă©lites Ă  la tĂȘte des affaires et des entreprises, les ouvriers Ă  l’usine et les paysans aux champs car l’agriculture avait besoin de bras. Tant qu’à l’instruction de l’individu, hormis les pĂ©dagogues progressistes, nous avions plutĂŽt affaire Ă  une Ă©ducation grĂ©gaire.

Madame Lefebvre constate aujourd’hui que l’école n’instruit plus que les enfants des classes favorisĂ©es et ne produit plus une communautĂ© nationale. C’est en partie vrai mais aucune analyse du rĂŽle de l’Etat et de l’école n’est produite dans sa prose. Depuis Proudhon, rien n’a changĂ© dans le fond, toutes choses Ă©tant Ă©gales par ailleurs. Indiquer comme solution Ă  la crise de l’école qu’il faut revenir Ă  l’articulation autour de trois disciplines scolaires : l’étude de la langue française et de sa littĂ©rature, l’histoire et la gĂ©ographie, la philosophie, c’est le curĂ© qui dĂ©fend sa paroisse. Faire abstraction de l’esprit scientifique qui induit la rationalitĂ© contre tout dogme, de l’étude du numĂ©rique Ă  l’heure des rĂ©seaux sociaux qui manipulent les informations, de la pratique sportive, des pratiques artistiques, des pratiques d’entraide au sein d’une classe
c’est pour faire court, tourner le dos au prĂ©sent et Ă  l’avenir. Qu’une enseignante de formation littĂ©raire dĂ©fende son prĂ©-carrĂ©, on peut le comprendre mais faire abstraction des autres disciplines, c’est un peu irresponsable quand on prĂ©tend instruire la jeunesse. De mĂȘme, que l’enseignement du latin, langue morte aujourd’hui, sauf pour le Vatican, soit devenu obsolĂšte, ce n’est pas une perte en soi. Celui qui Ă©crit ces lignes a bĂ©nĂ©ficiĂ© d’un enseignement du latin dĂšs la sixiĂšme (les fameuses sixiĂšmes classiques au lycĂ©e). Je parle d’un temps que les moins de 20 ans ne peuvent pas connaĂźtre
Mes enfants, non latinistes, ne sont pas plus idiot que moi.

LĂ  oĂč le bĂąt blesse, c’est que notre enseignante de rĂ©fĂ©rence arrive Ă  un raccourci digne d’un mauvais rĂ©sumĂ© rĂ©digĂ© par un lycĂ©en peu versĂ© dans la rhĂ©torique. L’école est devenue au tournant des annĂ©es 1980, « une usine Ă  fabriquer du consentement post-moderne qui aboutit Ă  un recul de la participation citoyenne dans la vie politique ainsi que l’évolution de l’abstentionnisme Ă©lectoral le dĂ©montre au fil des ans Â». C’est donc la faute, non Ă  Voltaire, mais Ă  l’école si les gens s’abstiennent de plus en plus massivement. Et ce serait des experts, cette Ă©lite technocratique qui serait responsable de l’éloignement du peuple des affaires publiques. Les libertaires que nous sommes s’abstiennent depuis plus d’un siĂšcle ou votaient auparavant « Louise Michel, Proudhon, ElisĂ©e Reclus
 Â» quand le vote Ă©tait encore en bulletin papier, comme de joyeux farceurs car il fallait que le scrutateur/assesseur lise le nom inscrit lors du dĂ©pouillement. Mais la plupart ne se dĂ©plaçaient pas pour la farce Ă©lectorale. Cependant, partisans de la Res publica, la chose publique, nous Ă©tions et sommes toujours  bien investis dans moult associations, collectifs ou syndicats. Car on peut s’intĂ©resser aux affaires publiques sans participer Ă  la mascarade Ă©lectorale, biaisĂ©e depuis les origines du suffrage universel qui excluait d’ailleurs les femmes, cette moitiĂ© du corps Ă©lectoral.

De nombreux gilets jaunes s’abstiennent de nos jours car ils ne croient plus du tout Ă  la politique politicienne. MĂ©lenchon et Le Pen n’ont pas captĂ© leurs voix Ă  grande Ă©chelle, par exemple. Le rĂŽle des Ă©lites technocratiques n’est pas de couper le peuple des affaires publiques mais de sauvegarder leur pouvoir de domination et sa transmission. Ces « sachants Â» ne sont absolument pas contents des taux d’abstention faramineux car ils sentent que la caution dĂ©mocratique du peuple s’érode. Un systĂšme bien huilĂ© est un systĂšme avec un semblant de dĂ©mocratie et les Ă©lites n’ont aucun intĂ©rĂȘt Ă  couper le peuple du processus Ă©lectoral, au contraire.

Madame Lefebvre s’attaque de mĂȘme Ă  l’idĂ©ologie politique qui serait le poison de l’institution scolaire. Nous conseillons Ă  cette personne les textes d’anthologie de Jean JaurĂšs sur le thĂšme de l’éducation ainsi que ceux des anarchistes.

Dans la pensĂ©e des fondateurs de l’école laĂŻque, celle-ci devait cimenter la cohĂ©sion de la nation en exaltant un civisme rĂ©publicain et le sentiment national car l’idĂ©e de la Revanche vis-Ă -vis de l’Allemagne prĂ©valait. GĂ©ographie, morale, histoire devaient contribuer Ă  cette vision scolaire. Nous avons Ă©voquĂ© Proudhon, nous allons citer maintenant JaurĂšs : « Les enfants des ouvriers savent de bonne heure quelles sont les conditions d’existence, quel est l’état d’esprit, quels sont les soucis collectifs de la classe ouvriĂšre. Un enfant, qui, pour venir Ă  l’école, a quittĂ© le foyer Ă  demi Ă©teint par le chĂŽmage ou par la grĂšve, n’est dĂ©jĂ  plus dans la vie un novice ; et si le maĂźtre, dans les conseils qu’il lui donne, dans la morale qu’il lui prĂȘche, dans les Ă©motions de vĂ©ritĂ©, d’art de poĂ©sie, qu’il lui communique, dans l’histoire qu’il lui enseigne, dans l’idĂ©e de la France qu’il lui retrace, a l’air d’ignorer le grand drame de la vie rĂ©elle, de la vie sociale qui projette sa dure lueur sur le front de l’enfant, celui-ci aura l’impression qu’on s’amuse un peu de lui, qu’on le promĂšne encore dans le pays des fables, mais des fables oĂč les hommes, au lieu d’ĂȘtre dĂ©guisĂ©s en animaux, sont dĂ©guisĂ©s en abstraction. (Jean JaurĂšs- REPPS-24/10/1909)

JaurĂšs opte pour une Ă©ducation en prise sur la rĂ©alitĂ© et non sur l’abstraction. De plus, il est soucieux de concilier patriotisme et internationalisme. Les libertaires, elleux,  veulent Ă©viter tout embrigadement et instrumentalisation des enfants et se situent dans une perspective internationaliste. Socialistes et anarchistes savent que le dĂ©veloppement du sentiment national aboutit Ă  l’essor du nationalisme, vecteur de guerre. L’histoire leur a donnĂ© raison.

Mais passons Ă  l’affirmation de Madame Lefebvre, pour laquelle le corps enseignant allait massivement adhĂ©rer au fil du XXĂšme siĂšcle Ă  l’idĂ©ologie communiste.

C’est une parfaite mĂ©connaissance du milieu enseignant dont elle fait preuve ici. De l’Ecole Ă©mancipĂ©e d’avant 1914 Ă  la crĂ©ation de la FEN oĂč celle-ci choisit l’autonomie en 1948 (Motion Bonissel-ValiĂšre), les enseignants dans l’ensemble sont anti-staliniens. Il faudra attendre 1992, pour que la FSU Ă  majoritĂ© communiste devienne la premiĂšre organisation syndicale enseignante. Madame Lefebvre se rĂ©fĂšre au SNES, majoritaire dans le second degrĂ©, mais ignore les enseignants du premier degrĂ© qui votent plutĂŽt socialistes dans l’ensemble et n’adhĂšrent nullement Ă  l’idĂ©ologie communiste. Elle parle sans doute, sans jamais les nommer, des nombreux professeurs d’universitĂ© acquis au Parti Communiste ou d’obĂ©dience trotskyste jusque dans les annĂ©es 1990-2010. Le parti communiste en dĂ©liquescence n’attire plus les foules et si l’intersectionnalitĂ© se vend bien aujourd’hui dans certains cercles gauchistes, cette tendance reste Ă  la marge et ne peut influer sur le mastodonte Education Nationale. Pas de quoi dĂ©sespĂ©rer Billancourt. Les maux de l’école sont Ă  chercher ailleurs.

Si on Ă©vite les poncifs sur Mai 1968, Madame Lefebvre s’attaque cependant au  « pĂ©dagogisme Â», responsable d’un nivellement par le bas, un affaiblissement de la culture gĂ©nĂ©rale etc
 Et de dĂ©noncer la « dĂ©fiance Ă  l’égard de l’histoire, une destruction de la gĂ©ographie comme description des milieux naturels et de leur interaction avec les sociĂ©tĂ©s humaines pour devenir le missel de l’économie globalisĂ©e et de l’écologie bourgeoise
 Â»

Et si le nivellement par le bas Ă©tait une stratĂ©gie de l’Etat pour augmenter le temps passĂ© Ă  l’école et retarder tout simplement l’entrĂ©e des jeunes sur le marchĂ© de l’emploi ?

Au mitan du XIXĂšme siĂšcle, de nombreux travailleurs / travailleuses Ă©taient autodidactes et bons lecteurs/lectrices. Les Bourses du Travail au dĂ©but du XXĂšme siĂšcle montaient des bibliothĂšques. Des alternatives d’instruction existent donc. Mais dĂ©fiance vis-Ă -vis de l’histoire ? Cette dĂ©fiance n’est pas nouvelle, de nombreux instituteurs ont voulu enseigner une autre histoire, celle des petites gens. L’édition par exemple du livre « Nouvelle Histoire de France Â» publiĂ©e par un groupe de professeurs et d’instituteurs de la FĂ©dĂ©ration de l’Enseignement, en 1927, est significative : « Enfant, Etudie cette petite histoire de ton pays. Elle a Ă©tĂ© faite pour toi. Elle n’a pas oubliĂ© les paysans, les ouvriers d’autrefois qui ont peinĂ©, qui ont souffert. Nous voudrions que leurs peines et leurs souffrances te fassent mieux aimer les paysans et les ouvriers, tous les travailleurs d’aujourd’hui. Sache bien que sans ces travailleurs les grands personnages de l’histoire n’auraient pu accomplir leur Ɠuvre. C’est le travail qui est la base de tout dans la vie d’un pays. Aime l’histoire. Sois curieux du passĂ© de ton village, de ta ville
 Â»

  • Donc Louis XIV, un grand homme ? Oui mais le royaume Ă©tait exsangue, la disette Ă©tait cause de bien des dĂ©cĂšs et la France n’était qu’un vaste hĂŽpital selon FĂ©nelon. NapolĂ©on, un autre grand homme ou un vĂ©ritable boucher ? Et Mazarin, la fortune du siĂšcle, ce cardinal, « homme de Dieu Â» qui volait l’Etat en toute impunité Dans le livre prĂ©citĂ©, nous trouvons des textes oĂč les CroisĂ©s assassinent par milliers les musulmans puis les femmes et enfants lors de la prise de JĂ©rusalem. Les seigneurs français qui mutilent des paysans normands venus portĂ©s leurs dolĂ©ances au chĂąteau
C’est aussi l’histoire de France.
  • En ce qui concerne la gĂ©ographie, nous nous rĂ©fĂ©rons Ă  ElisĂ©e Reclus qui bien sĂ»r dĂ©crit poĂ©tiquement les milieux naturels et leur interaction avec les sociĂ©tĂ©s humaines ( L’Homme et la Terre) mais nous vivons au XXIĂšme siĂšcle et l’on ne peut se dispenser de la lutte contre le rĂ©chauffement climatique. Les pollutions qui rendent la consommation d’eau impropre Ă  la consommation, les algues vertes qui prolifĂšrent en Bretagne
les usines classĂ©es Seveso qui explosent comme Ă  Rouen, les dĂ©chets nuclĂ©aires que l’on va laisser en cadeau aux gĂ©nĂ©rations futures
tout cela n’est pas une vue de l’esprit mais une rĂ©alitĂ© et il va bien falloir changer la donne pour un autre futur plus radieux et moins irradiĂ©.

PĂ©dagogisme

Mais revenons au pĂ©dagogisme. C’est un terme pĂ©joratif employĂ© pour dĂ©signer et critiquer le travail d’enseignant.e.s qui utilisent des mĂ©thodes d’enseignement actives. Celles-ci ne sont pas nouvelles. Elles ont Ă©tĂ© mises en application par Paul Robin (1880-1894) par exemple Ă  Cempuis. Pour lui, si l’étude thĂ©orique des livres est importante, il faut cependant partir des choses concrĂštes, des faits, de la pratique, de l’expĂ©rience ; captiver l’attention, Ă©veiller la curiositĂ©, dĂ©velopper l’esprit d’observation, de recherche et susciter les initiatives. Les leçons, les savoirs livresques ne doivent venir qu’ensuite
CĂ©lestin Freinet agira de mĂȘme. Des milliers d’enseignants opteront pour cette pratique pĂ©dagogique et bien avant les annĂ©es 1980. Avec des rĂ©sultats scolaires satisfaisants.

Ce qui a changĂ© aux alentours de 2000, c’est la philosophie de l’éducation. Avant cette date, les inspecteurs de l’Education Nationale recherchaient des directeurs d’école capables d’animer des Ă©quipes pĂ©dagogiques et d’impulser une pĂ©dagogie active. Actuellement, nous sommes entrĂ©s dans l’ùre des inspecteurs qui recrutent des directeurs dociles et surtout loyaux vis-Ă -vis de l’institution. Des directeurs avec le doigt sur la couture. La marchandisation de l’Education en cours peut s’appuyer sur une hiĂ©rarchie qui attend  les ordres. La manne du marchĂ© avec privatisation en marche aiguise les libĂ©raux. La casse du service public d’éducation s’accĂ©lĂšre comme Ă  l’hĂŽpital, la poste
Les parents les plus avertis contournent la carte scolaire ou inscrivent leur progĂ©niture dans le privĂ© ne laissant aux collĂšges publics qu’une population scolaire de plus en plus en difficultĂ©. Le fait de concentrer les populations pauvres, immigrĂ©es dans des ghettos accĂ©lĂšre le processus.

Si l’on veut changer radicalement l’école, il faut dĂ©construire les ghettos et assurer la mixitĂ© sociale. Revenir Ă  l’étude des grands Ă©crivains d’un autre siĂšcle dans les conditions actuelles ne rĂ©soudra pas l’équation de l’échec scolaire. RĂ©inventer des imaginaires collectifs, pourquoi pas, mais lesquels ? Ceux de la narration nationale vus par PĂ©tain ? Ce sera sans nous ! D’ailleurs, les figures Ă©piques et mythifiĂ©es comme Jeanne d’Arc, De Gaulle
peuvent ĂȘtre rĂ©cupĂ©rĂ©es par n’importe quel courant de pensĂ©e. Il suffit de voir Marine Le Pen courir aprĂšs ces personnages pour mieux coller Ă  son programme et duper le peuple.

N’en dĂ©plaise Ă  Barbara Lefebvre, j’ai lu de nombreux textes de Le ClĂ©zio, Pennac
à des enfants de CM1-CM2 qui Ă©coutaient “religieusement”en classe. Ce qui ne m’empĂȘchait pas d’étudier des passages de grands auteurs comme Flaubert, Hugo
avec ces mĂȘmes enfants. Par ailleurs, Mme Lefebvre incrimine le niveau intellectuel des enseignants. C’est une erreur car le problĂšme rĂ©side non dans le niveau de diplĂŽme mais dans la formation professionnelle dispensĂ©e. Vaut-il mieux des professeur.e.s des Ă©coles titulaires d’un Bac avec une formation de deux ans Ă  l’école normale comme c’était le cas auparavant ou des titulaires d’un Master deux travaillant en binĂŽme et en alternance durant une annĂ©e. Sans compter le contenu de la formation. De nombreux enseignant.e.s lisent, sont calĂ©.e.s dans certaines disciplines. A aucun moment Mme Lefebvre aborde la composition sociologique des nouveaux enseignant.e.s. A quel milieu appartiennent-ils elles ? Qu’ont-ils elles vĂ©cu ? Seront-ils elles proches d’enfants de milieux dĂ©favorisĂ©s ? Pourront-ils elles les comprendre, asseoir leur autoritĂ© car oui, la libertĂ©, c’est la perte progressive d’autoritĂ©.

Ne pas tenir compte des problĂ©matiques prĂ©citĂ©es, c’est passer Ă  cĂŽtĂ© de solutions Ă  proposer.

Mais il me semble que Madame Lefebvre oublie complĂštement l’école primaire et ses enseignants. Cet oubli transpire finalement le mĂ©pris. Pourtant l’école primaire est Ă  la base des fondamentaux. Ne pas donner les moyens aux premiers Ă©chelons de l’enseignement c’est obĂ©rer les chances de rĂ©ussite ultĂ©rieures. Ne pas piper un mot Ă  ce sujet en dit long sur la mentalitĂ© des pseudo-Ă©litistes.

LĂ  oĂč je pourrais ĂȘtre d’accord avec Me Lefebvre, c’est quand elle dit : « combien d’enseignants encouragent leur progĂ©niture Ă  reprendre le flambeau ? Â» On Ă©tait souvent dans le milieu enseignant par filiation. C’était vrai auparavant mais si on n’aborde pas le problĂšme de la rĂ©munĂ©ration, de l’aura de la profession, des conditions de travail
On passe Ă  cĂŽtĂ© du pourquoi ce dĂ©sintĂ©rĂȘt actuel. Mme Lefebvre sait-elle par exemple que les Ă©coles n’ont aucun budget propre. Que pour fonctionner a minima, elles doivent organiser des vide-greniers, fĂȘtes, ventes diverses
que les budgets des communes allouĂ©s aux enseignants pour les fournitures varient de 1 Ă  10. Que les directeurs d’école sont sans secrĂ©tariat dans l’ensemble pour faire fonctionner des Ă©coles parfois avec des effectifs supĂ©rieurs Ă  ceux des collĂšges qui bĂ©nĂ©ficient statutairement de surveillants, CPE, Principal, principal adjoint, Ă©conome
Que les enseignants d’élĂ©mentaire ne peuvent changer de sĂ©ries de livres faute de moyens financiers, que la photocopie noir et blanc a remplacĂ© le stencil


  • VoilĂ  des situations d’iniquitĂ© qu’il conviendrait de supprimer pour amĂ©liorer le fonctionnement de l’école et ses rĂ©sultats.
  • Parler d’éducation c’est faire rĂ©fĂ©rence aux compĂ©tences cognitives, Ă©thiques, physiques et affectives qui permettent Ă  l’individu d’interagir avec son environnement naturel et social. Les problĂšmes majeurs de l’Education Nationale demeurent l’échec scolaire et l’inĂ©galitĂ© croissante entre ceux issus des milieux favorisĂ©s et les autres. Les critiques de la « pourcentomanie Â» et des usines Ă  cases de nos Ă©lites dirigeantes, d’une bureaucratie chronophage et stupide, de « la classe auditorium Â» avec cet auditoire qui s’ennuie et dĂ©croche rapidement, se rĂ©vĂšlent indispensables mais insuffisantes si l’on ne prend pas en compte l’influence des milieux et le rĂŽle de l’école dans notre sociĂ©tĂ© moderne.

La connaissance, sans esprit critique, sans empathie, ne vaut pas grand-chose. A vrai dire, Ă©duquer et instruire les enfants sans entrevoir les finalitĂ©s de l’éducation et de l’instruction, c’est passer Ă  cĂŽtĂ© de l’essentiel et rester percher sur son estrade en attendant Godot. Jean Le Gal, ancien instituteur Freinet puis maĂźtre de confĂ©rences en sciences de l’éducation Ă  l’IUFM de Nantes nous met sur la voie en nous donnant son idĂ©e de l’homme et de la sociĂ©tĂ© : «  Un Homme autonome, libre et responsable, apte Ă  prendre sa vie en main, mais aussi Ă  coopĂ©rer avec les autres, Ă  les accepter dans leur diffĂ©rence et Ă  lutter pour une autre sociĂ©tĂ© ; une sociĂ©tĂ© dont la libertĂ©, la justice sociale, la fraternitĂ© et le travail dĂ©saliĂ©nĂ© seront les fondements. Â»

VoilĂ  une conception Ă©mancipatrice humaniste, loin d’un souverainisme Ă©ducatif ripolinĂ© par les rĂ©actionnaires de tous poils.

PS : Macron et Blanquer continuent le travail de sape initiĂ© par leurs prĂ©dĂ©cesseurs contre l’école publique. Leur bienveillance assumĂ©e vis-Ă -vis de l’école privĂ©e y compris hors contrat se traduit aussi par une augmentation des petits cours privĂ©s. DĂ©jĂ  l’obligation de la scolaritĂ© dĂšs trois ans en maternelle a donnĂ© une bouffĂ©e d’oxygĂšne aux Ă©coles privĂ©es ce qui occasionne un financement moindre des Ă©coles publiques selon le principe des vases communicants. La privatisation rampante et continue de l’Education Nationale  suit toujours le mĂȘme schĂ©ma: financements publics altĂ©rĂ©s, dysfonctionnements des Ă©coles, craintes des parents, solutions privĂ©es
Le dernier avatar de la marchandisation de l’école, c’est l’octroi, par l’Education Nationale cet Ă©tĂ©, Ă  Auchan, en partenariat avec Hatier, du label « vacances apprenantes ». On a Ă©chappĂ© Ă  Amazon, Mac Do, Coca cola
mais pour combien de temps.


Article publié le 23 Sep 2020 sur Nantes.indymedia.org