Novembre 30, 2020
Par Lundi matin
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Émilien Bernard brosse le portrait du « cĂ©lĂšbre Ned Kelly, le roi du bush, le Robin des Bois version kangourous Â», depuis la destruction des registres de prĂȘts hypothĂ©caires jusqu’à sa fin qu’il voulu Ă©pique et qui deviendra lĂ©gendaire.

Rob Roy, brigand des Highlands, est Ă©voquĂ© par Thomas Giraud avec beaucoup de sensibilitĂ© et dans une prose d’une inĂ©galable Ă©lĂ©gance. Convoyant des troupeaux, ce voleur Ă©cossais en prĂ©lĂšve dans la plus grande discrĂ©tion une infime partie. « Ces moutons et ces brebis dĂ©robĂ©s, il les redistribue, il Ă©galise. Â» Puis, un jour, c’est le troupeau tout entier. « Avant Adam Smith et un peu diffĂ©remment, il se trouve des airs de main invisible dans cette capacitĂ© dĂ©sarmante, et dĂ©sarmĂ©e, Ă  ĂŽter autant avec si peu. Â» Pourtant, « il ne se sent pas voleur, ce n’est pas ainsi qu’il se nommerait, enfin pas vraiment, pas complĂštement. Il a une explication lĂ -dessus, solide, dĂ©finitive et efficace. La voici. Qu’est-ce qu’ĂȘtre un voleur ? D’une, les dĂ©finitions des livres, des recueils de droit et de jurisprudence n’aident pas, elles confondent la cause et la consĂ©quence. De deux, il a notĂ© que le voleur est toujours celui que les puissants dĂ©signent comme tel en identifiant de maniĂšre bien opportune des intĂ©rĂȘts, des biens qui ne peuvent passer entre d’autres mains sans l’accord prĂ©alable des possĂ©dants. Celui qui prend de la nourriture pour survivre, juste ce qu’il faut, une pomme pour un repas, un peu de farine pour un pain, est-ce un voleur ? Et celui qui fait un travail et, dans le cadre de celui-ci, prĂ©lĂšve un peu plus afin de redistribuer une partie de ce supplĂ©ment Ă  d’autres, Ă  d’autres qui ont peu, ou beaucoup moins, qui ne mangent pas toujours Ă  leur faim, qui n’ont ni noms, ni couteaux, ni terre ? Est-ce vraiment un voleur ? Â» Le rĂ©cit de son errance pour Ă©chapper Ă  ses poursuivants est tout simplement sublime.

L’enfance de Hend U Merri, l’insoumis kabyle, est racontĂ©e par Sarah Haidar, sa rencontre prĂ©coce avec la faim, avec l’injustice. Il devient rapidement dangereux et passe Ă  l’attaque, car ne demandait pas « l’amĂ©lioration d’un monde mais son abolition Â».

La vie de Phoolan Devi est d’une rare violence : « Je suis nĂ©e moins qu’un chien, mais je suis devenue une reine Â» explique son autobiographie. Indienne, issue de la plus basse des castes, mariĂ©e Ă  11 ans, violĂ©e, rejetĂ©e, elle rejoindra les dacoĂŻts et deviendra leur cheffe, pour rĂ©pandre la vengeance, avant d’ĂȘtre assassinĂ©e, en 2001. La postĂ©ritĂ© s’empare alors de sa lĂ©gende, des statuettes Ă  son effigie vendues sur les marchĂ©s jusqu’à ce rĂ©cit poignant, imaginĂ© par Linda LĂȘ.

PlutĂŽt que de proposer une classique reconstitution Ă©pique et linĂ©aire, chacun des auteurs s’efforce d’utiliser une forme narrative appropriĂ©e, relevant bien souvent plutĂŽt de l’évocation. Ainsi Patrick PĂ©cherot glane autant aux sources historiques qu’à la mĂ©moire populaire pour restituer la personnalitĂ© de Cartouche, lui donnant tantĂŽt le visage de Jean-Paul Belmondo dans le film Ă©ponyme, que celui que lui prĂȘte une gravure dĂ©nichĂ©e sur les quais, dans le bac d’un bouquiniste.

Serge Quadruppani restitue un Sante Notarnicola plus vrai que nature, en partie Ă  l’aide de ses Ă©crits autobiographiques, partant de sa remise en semi-libertĂ© aprĂšs vingt annĂ©es passĂ©es en prison, remontant Ă  son arrestation, Ă  son procĂšs, Ă  son enfance Ă  Bari, son premier coup avec sa bande, les Ă©meutes de juillet 1962, piazza Statuto Ă  Turin.

SĂ©bastien RutĂ©s s’échine Ă  brosser le portrait de Joaquim Murieta, bandit californien, ou mexicain, ou chilien, grĂące Ă  un rĂ©cit polyphonique dans lequel s’expriment autant Octavio Paz et Pablo Neruda que toutes sortes de personnages imprĂ©gnĂ©s de sa lĂ©gende.

Enfin Jean-Luc Sahagian s’intĂ©resse aux cĂ©lĂšbres hors-la-loi du Nordeste brĂ©silien, Maria Bonita, LampiĂŁo et leur bande de Cangaceiros, selon un procĂ©dĂ© assez voisin, rapportant comme des documents d’enquĂȘte : tĂ©moignages d’un compagnon de route, description d’images collectĂ©es dans la presse populaire ou au musĂ©e anthropologique de Salvador de Bahia, carnets d’un cinĂ©aste assassinĂ© alors qu’il prĂ©parait un film sur eux, article de la Revue de l’institut des sciences sociales de SĂŁo Paulo qui explique : « Ils sont dĂ©jĂ  pure image et cela sera encore renforcĂ© par leur disparition tragique. En effet, leur exĂ©cution est pensĂ©e avant tout dans l’idĂ©e de briser cette image, montrer leur faiblesse, souiller le glamour, en exposant leurs tĂȘtes et en diffusant largement les photos de ces atrocitĂ©s. Mais, paradoxalement, cela jouera en leur faveur, comme pour le Che qui acquiert ainsi, post-mortem, une aura christique. En surexposant leur mort, en tentant de salir, l’État brĂ©silien de GetĂșlio Vargas ne fait qu’affirmer la part infĂąme de la rĂ©pression et l’hĂ©roĂŻsme des hors-la-loi. Ils sont mĂȘme sanctifiĂ©s par la maniĂšre ignoble dont on a disposĂ© de leurs corps (exposant leurs crĂąnes dans un musĂ©e) et, comme des saints, ils deviennent ainsi des corps souffrants mais triomphants, triomphants car souffrants ! Â»

Une belle collection de hors-la-loi dĂ©fiant l’ordre Ă©conomique, social et politique. En espĂ©rant que d’autres volumes suivront.

BANDITS ET BRIGANDS

Émilien Bernard, Thomas Giraud, Sarah Haidar, Linda LĂȘ, Patrick PĂ©cherot, Serge Quadruppani,SĂ©bastien RutĂ©s, Jean-Luc Sahagian

210 pages – 19 euros

Éditions L’ÉchappĂ©e – Collection « Lampe-tempĂȘte Â» – Paris – Novembre 2020

www.lechappee.org/collections/lampe-tempete/bandits-et-brigands




Source: Lundi.am