L’accrochage
d’opinions lisibles depuis la rue est un moyen hyper simple de
sauver un minimum de position politique dans le confinement. Commun
en Espagne, cet usage reste rarissime de ce côté des Pyrénées…

Le pays tient grâce aux premiers de corVée : on peut remarquer un drap portant cette inscription, accroché à un balcon dans une rue proche de la gare à Montpellier. Le résident des lieux nous explique : « Bon, OK, on accepte les règles de confinement pour se protéger et protéger les autres – même si on sait que cette solution a aussi un sens politique, qu’on peut discuter, de gestion des flux de patients que le saccage de l’hôpital public ne permettrait pas d’absorber. Bref, nous voici confinés. Mais cela n’est pas synonyme de rester claquemuré au fond de sa tanière avec la peur au ventre. Restons debout, responsables, actifs. Donc critiques ».

Déjà ce même Montpelliérain
avait lancé dans sa rue le rituel des applaudissements de 20 heures,
à leur tout début : « je considère que c’est
un minimum de réflexe pour faire corps social. Mais je sais que
beaucoup le conteste
nt, parce que cela héroïse à peu
de frais les personnels soignants, dont la situation dramatique
relève, là encore, d’une politique à combattre beaucoup plus
fermement ».
Du coup, la banderole au balcon est un petit
pas dans ce sens : « revendiquer une action critique,
même si j’ai choisi une expression assez modérée, que j’ai
chopé
e sur Facebook, et qui dynamite avec humour
l’idéologie macron-libérale des
« premiers
de cordée
« ,
auxquels tout
devrait revenir ».

Quelle peut en être la portée ? « On voit circuler des appels pour de véritables manifestations aux fenêtres, beaucoup plus politiques que les applaudissements de vingt heures » a bien noté le résident du quartier de la gare. Mais « je ne pense pas que ça puisse marcher » estime-t-il : « le principe d’une manifestation est de se concentrer, de cristalliser un rapport de forces. C’est contradictoire, presque techniquement, avec le fait que chacun reste isolé, et disséminé un peu partout dans la ville. Ça ne pourrait marcher que si, soudain, une très grande part des habitants se rejoignent tous sur un même point de vue ». Ce qui n’est pas vraiment – pas encore ? – le cas en ce qui concerne le coronavirus et toute la critique sociale et politique qu’il devrait inspirer.

Dans l’Espagne voisine, l’accrochage des banderoles aux fenêtres est un mode d’action coutumier. On s’y promène dans les rues, et de toutes parts des drapeaux, des slogans, des bannières, flottent au vent, à propos d’absolument tout : dénonciation d’un projet immobilier, contestation d’un budget municipal, soutien aux prisonniers politiques, appui à une grève, etc. C’est un legs positif paradoxal du franquisme, pendant lequel les citoyens interdits d’accès à toute vie politique, prirent l’habitude de s’investir au ras du terrain. Cela résonne évidemment dans le citoyennisme qui a porté au pouvoir des municipalités de gauche alternative dans plusieurs villes de la Péninsule.

« La romantisation de la quarantaine est un privilège de classe »

À
Montpellier même, la liste Nous
sommes
s’en est
inspirée pour sa
campagne, en réalisant
au pochoir deux cents petites bannières de balcon et cinquante à
grand format, mais une fois de plus réduites à ce raccourci ambigu
de ne présenter que leur tête de liste en icône. N’empêche,
Benjamin, instigateur de cette tactique, comme de tant d’autres
auparavant (les pochoirs
secs, etc), estime qu’il
s’agissait « de
détourner la communication électorale, en faisant qu’elle en
passe par de vraies actions, de vrais gestes impliqués ».
D’où
le retour aussi au bon vieux collage mural.

Mais
Benjamin reconnaît que même parmi les soutiens actifs de la liste,
tout le monde n’a pas
accroché sa bannière,
loin s’en faut. « Cette
retenue a
tout
l’air de relever
d’un trait culturel »
songe-t-il.
Mais Pascal, un porte-parole de la liste, relève aussi que
« plusieurs de
ces banderoles ont dû être enl
evées
après des rappels aux règlements de copropriété ».
De
quoi faire sursauter notre actuel pionnier de la gare : « sous
nos fenêtres a été dressée une sucette Decaux qui ronronne en
faisant tourner nuit et journée ses messages publicitaires
lénifiants. Jamais nous n’avons été consultés pour décider ou
pas de cette occupation privée invasive de l’espace public au
service d’intérêts privés ! »

Puis il s’étonne et se réjouit : « Dans cette même rue, où les applaudissements de 20 heures sont assez fournis, je n’avais jamais vu de gilets jaunes accrochés bien en vue depuis le 17 novembre 2018 ». Or, bien curieusement, deux de ces attributs vestimentaires ont fait leur apparition en cours de semaine passée. Un symptôme de giletjaunisation de la pandémie ? Du coup, il a lui-même rajouté le sien l’autre matin : « C’était le jour de mon anniversaire, il fallait le marquer. Jour 19 – Acte 73. Ce geste de rien du tout m’a fait un bien fou ! ».

Photos glanées ici ou là sur internet, notamment sur le média Nantes Révoltée


Article publié le 05 Avr 2020 sur Lepoing.net