Depuis quelques semaines, nous sommes plusieurs à nous rendre au tribunal, les lundis et mardis, pour apporter du soutien aux gilets jaunes interpellés les samedis et aussi faire le constat de la répression qui leur est faite. Jonglant d’une salle à l’autre, il n’est pas évident de les trouver, et rien n’est fait pour nous simplifier la tâche. On essaie au mieux de se répartir le temps et les salles afin d’éviter de louper leur audience. S’ils sont moins nombreux que lors des premiers actes, on estime qu’il est important de venir !

Certes, ce bâtiment est abominable, de près comme de loin. Immense tour autoritaire, intérieur spacieux, lumineux, transparent… avec interdiction de s’appuyer sur les rambardes (non mais !), une balance symbolique risible, cette inscription à l’entrée « Tout homme est présumé innocent jusqu’à ce qu’il ait été déclaré coupable »…, des flics qui se pavanent fièrement, d’autres qui t’accueillent dans les salles d’audience, parfois courtois et souriants (les « flics sympas »)… Bref, en ce lieu de souveraineté impeccable et implacable, tout est strict… mais il est nécessaire d’y passer pour comprendre, et il suffit d’assister à quelques audiences pour se faire une idée de comment fonctionne cette « justice » qui régit notre monde…

Alors on y va en témoins, pour que les juges et les procs se rappellent nos visages, pour insister, appuyer nos présences dans les salles, montrer que tout ce qui est dit laissera une trace, que rien ne se perd. Parce que la répression ne se fait pas (encore) dans un huis clos total, il faut qu’il y ait des yeux et des oreilles qui puissent assister à ces étapes clefs de la Punition.

Rien ne doit être oublié.

Ce qui suit n’est pas le compte-rendu précis et chronologique d’une séance unique, mais un récit plus global des comparutions des dernières semaines, une esquisse d’analyse de comment se comporte la justice face au mouvement des Gilets Jaunes. Plusieurs journées, plusieurs salles, et donc plusieurs juges, proc et avocats. En espérant que ça ne rende pas la lecture trop complexe…

Ce texte fait écho à d’autres écris très pertinents, parus ici, , , et encore , , et aussi , à lire, lire, lire, relire et rerelire !

Vous voulez le dossier 13 ? On vous le fait rentrer tout de suite !

La salle d’audience est un grand théâtre où chacun.e joue son rôle. Sauf les prévenu.e.s, qui n’ont pas trop choisi… Personne n’assiste au jeu pour les mêmes raisons. Les classes étudiantes vont et viennent, bruyamment, prenant une place conséquente pour assister au spectacle, mais c’est pas pour le même suspens… Spectatrice comme les autres, je me sens toujours un peu voyeuse. Ce doit être suffisamment dur pour les interpellé.e.s de devoir se mettre à nu devant des juges méprisants et une assemblée qu’on ne connaît pas… mais je veux tenter de croiser leur regarder pour briser leur isolement et pouvoir leur montrer qu’on est là.

Le tribunal a le beau rôle : personne ne sera inquiété de rien. Le monde semble convenir tel quel. Les juges regardent rarement dans les yeux à l’annonce du verdict, trop pressés de classer leur dossier pour traiter le suivant… Rappelons que ce n’est pas tant des personnes qu’on juge et qu’on punit mais plus quelque chose comme « une série de dossiers » ou « l’affaire de stups »… J’ai aussi entendu un avocat de la partie civile dire que « ya d’la victime aujourd’hui »…

« On essaie de vous juger rapidement ? » demandera une juge à un homme, pour faciliter je-ne-sais-pas-trop-quoi dans l’emploi du temps. Que penser aussi de ces avocat.e.s pleins de fierté lorsqu’il s’agit de défendre des gilets jaunes ? Chacun a sa place et c’est très bien comme ça…

C’est toujours écœurant de voir les gens prendre cher, qu’ils ou elles soient tes potes, ou juste des personnes chopées devant toi ou non. Eux, elles, c’est peut-être nous samedi prochain… Bref, c’est tout sauf un jeu. [1]

Aujourd’hui, c’est Audience X

Sans l’expérience de terrain, il est plus difficile de rendre compte des faits. On sait trop bien qu’il n’y a qu’en venant sur place et en se frottant au plus près possible des tensions qu’on parvient à saisir ce qu’il advient réellement. Si on se doute bien que la classe sociale à laquelle appartiennent les gens qui nous jugent a d’autres intérêts et priorités que les contestations sociales — mis à part pour les réprimer — , on se demande parfois si elle ne le fait pas un peu exprès… car c’est avec une profonde méconnaissance que les juges et les proc se permettent de livrer leur analyse de la situation, tel des faits avérés, des évidences incontestables. Certaines, carrément absurdes et illogiques montrent avec d’autant plus de flagrance à quel point leur parole est sensiblement révélatrice de leur position. Aussi, même si on s’y habitue, on se fait difficilement à leur jargon qui formate. Le flic devient une « personne dépositaire de l’autorité publique »… On aimerait nommer les choses telles qu’elles sont mais il y a toujours des termes tout minutieusement soustraits. Ce qui peut donc nous sembler hypocrite, révèle encore une fois un fort parti pris.

Une juge prétendra qu’elle est bien en mesure de comprendre le mouvement, puisque que pour elle, « aujourd’hui, c’est Audience X ». C’est sur, au tribunal, ça sent le gaz tout pareil… Après tous ces samedis passés en manif, les accusé.e.s savent pertinemment que ça dégénère. « On l’a tous vu sur BFM TV » indique la proc, déplorant les dégâts. Le tribunal est très bien renseigné…

A les entendre, les seules violences sont le fait des « casseurs », qui sont « équipés de façon impressionnante », leurs projectiles sont des armes extrêmement dangereuses et un pétard devient facilement un redoutable produit incendiaire, et d’ailleurs, les policiers risquent gros, surtout s’ils ont « le malheur de baisser leur bouclier »… Aussi, lancer une pierre sur le camion à eau, pourrait blesser le conducteur. (Eh non, il y a une sacrée grille…) Quelqu’un avait dans son sac un dispositif de lance pierre où il manquait l’élastique (mais comme les flics ne l’avaient pas précisé, c’était douteux…). C’est l’avocat qui a dû expliquer au procureur que sans élastique, il n’y avait pas de danger. J’ai aussi entendu un proc s’inquiéter de voir que des manifestants apportaient parfois des raquettes pour renvoyer les grenades lacrymogènes, et que probablement, ils pourraient faire la même chose avec les « flash ball » ! [2] … Très mal inspiré ou complètement à la ramasse ? Mais lorsqu’il s’agit de défendre la police, il faut trouver quelque chose. Et ce n’est visiblement jamais bien compliqué…

D’une tendance générale, le tribunal n’entendra et ne retiendra que ce qui pourra l’arranger, les proc étant maîtres dans l’art d’incriminer les contestataires : dramatisant tout abusivement, en instant sur la « gravité des faits », les « dégâts extrêmement sérieux », le « caractère exceptionnel des débordements », tout en victimisant les policiers « qui n’ont rien demandé » et « à qui ça ne fait pas plaisir d’être là tous les samedis »… L’une osera même aller plus loin : « Après 16 semaines, ça commence à être fatiguant pour le parquet. », usant d’ironie : « Les dossiers sont tous les mêmes : on est face à des gens absolument pacifistes. C’est la faute des CRS qui sont là uniquement pour casser du manifestant et aller contre leurs droits » et dénonçant un laxisme médiatique : « On entend beaucoup parler dans les médias des violences policières, mais parlent-on des gens comme monsieur, qui leur lancent des pierres ? » … Plus largement, les procs estiment défendre la République et ses valeurs, aimant d’ailleurs rappeler, avant toute réquisition, à quel point ils et elles tiennent à la liberté de manifester. Représentant.e.s des citoyen.ne.s modèles, ils et elles assument aussi, implacablement, leur intransigeance devant la moindre dérive.

Ça n’est pas la question…

Tous et toutes sont dans la négation formelle et permanente de la violence de la police. Si on les entend parfois évoquer les gaz lacrymogènes (le plus souvent de manière incriminante afin de reprocher aux personnes de n’avoir pas quitté les lieux, et sans avoir, bien sur, aucune idée de ses méfaits…), le LBD et autre arsenal répressif mutilant ne sera jamais invoqué ! Mais c’est qu’à aucun moment il ne faut victimiser les manifestants — qu’ils aient été offensifs ou non — puisque ce serait, quelque part, les défendre et leur donner raison sur pas mal de points, mais aussi, plus largement, esquisser un procès de la répression… Stratégiquement impossible, donc… En revanche, un procureur se souvient très bien « du policier qui a perdu un œil à cause d’un projectile ! » [3]

Toutes tentatives d’évoquer ces violences-là sont ainsi immédiatement esquivées, et la défense, même lorsqu’elle insiste, n’est jamais entendue… A plusieurs reprises, elle essaiera de contester les arguments des juges selon lesquels les policiers ne vont pas à la confrontation gratuitement et ne gazent que les cortèges offensifs. En vain. Une avocate rappelle que les manifestations sont également des moments festifs, que les gens se protègent aussi dans l’exercice du droit de manifester, et que donc, ce qui relève de l’ « attirail » pour le procureur, devient en fait de la « prévention » pour les personnes. Une autre demande à ce qu’on ne juge pas le contexte en incriminant une seule personne pour les actes de toute une manifestation. Une autre encore, défend le « pavé » comme un symbole fort, pavé dont on « se saisit » pour être « acteur de sa vie » saluant au passage le courage des gilets jaunes : « Une manifestation, c’est se mettre en danger ».

Un jeune homme tente aussi, soutenu par son avocate, de dénoncer la manière dont il a été interpellé : emmené à l’écart, les flics l’ont forcé à se coucher dans une flaque de pisse. Durant son audition, il a aussi subi insultes, pression, menaces… Mais le juge l’arrête direct : « Non mais on va pas jouer à ce jeu là hein, nous jugeons par rapport au dossier. Peut-être que c’est vrai, peut-être que c’est faux… » Pour ça, c’est sûr, il vaut mieux laisser planer le doute. En plus, les policiers ne l’ont pas mentionné au PV… S’ensuit une petite embrouille lorsque le prévenu rétorque au proc que le médecin qu’il demandait était soit-disant indisponible. Le juge interrompt une fois de plus la dispute, prétextant qu’« on ne va pas débattre des problèmes en GAV ou en audition »… Dommage.

De même, pour une autre affaire, lorsqu’un avocat tente de parler des conditions de détention à la prison de Fresnes, insistant et s’étendant un peu sur les différents problèmes, et ce pour éviter à son client de comparaître en détenu à la prochaine audience, une autre avocate (d’un gilet jaune…), assise dans la salle, s’empresse de tourner vivement les pages de son journal en soupirant très bruyamment, et tout en claquant fréquemment son talon au sol pour marquer son impatience. « On s’en fout… » lâche-t-elle, suffisamment fort pour que je veuille la fusiller du regard. La proc rappellera ensuite, en bonne arbitre, que ça n’était pas la question (avant d’enchaîner sur le cœur du sujet, à savoir, ce qui reproché au détenu…) « On n’est pas là pour faire le procès des aides sociales » ais-je également entendu plus tard…

Alors pourquoi c’est écrit sur le PV ?

Les juges et assesseurs semblent souvent n’écouter personne et ont toujours l’air préoccupés, absorbés ailleurs… (c’est que c’est dur de gérer des « dossiers » toute la journée) Comme si d’emblée, ces expert.e.s savaient ce qui aura de l’intérêt et ce qui n’en aura pas… Mais de fait, c’est assez simple : les déclarations des policiers suffisent. Leur parole, hautement sacralisée, incontestable, ne sera donc naturellement jamais remise en question. De même pour tout ce qui a été dit en GAV…

Un proc, qui vouait toute sa foi au fameux « Procès-Verbal d’interpellation », y revenait constamment et se basant continuellement dessus. On comprend qu’il « n’aime pas qu’on critique le travail des policer. », et il suffit donc, selon lui, de lire le PV, preuve irréfutable : la-base-vérité-de-toute-audience-qui-se-respecte. Ce même proc s’est étonné qu’un prévenu n’ait pas dit la même chose aux policiers et à son avocat… C’est que le niveau de pression n’est pas tout à fait le même… et lorsqu’on subit du chantage en GAV sans même connaître ses droits, forcément… De quoi ravir le proc ! D’ailleurs, dans le flot déchaîné d’une de ses réquisitions il a demandé à ce qu’on interdise Paris à quelqu’un qui y travaillait, et on a dû le lui rappeler pour qu’il revienne sur ses dires, confus, presque essoufflé… « je rejette cette particularité ».

Vous connaissez mes revendications par rapport aux débordements en manifestation…

C’est tellement simple d’incriminer. Il suffit d’un rien pour rendre une personne féroce et pouvoir tout amplifier. « Mr n’est pas un suiveur mais un leader » Il a fait « non pas 1 mais 2 doigts d’honneur » ! Et puis c’est toujours sympa de chercher les petits détails qui arrangent : une vilaine tête de mort sur un cache-nez, la taille exacte des pierres… qui a permit de nourrir ce passionnant débat sur la consistance des projectiles : pavé, bitume ou morceaux de goudron ? [4]

Un homme, qu’on accusait d’avoir lancé des pierres, paraissait d’autant plus suspect qu’il ne portait pas de gilet jaune (autrement, on lui aurait reproché de le porter et de s’être infiltré). De plus, il avait sur lui un bon masque de protection et du sérum phi, et était donc forcément venu pour en découdre !

Pour une autre affaire, un rapport de flic disait « …tir tendu, le projectile est parti droit et avec force. Ce n’était pas un simple bout de plastique ou quelque chose de léger »… Bon, mais ça n’était pas vraiment nécessaire. Il suffit de moins que ça pour faire condamner les méchants casseurs. Quelqu’un a pris 6 mois de sursis pour avoir jeté un flacon de sérum…

Vous comptez vous faire un album ?

On n’a même plus le droit de ramasser ni de prendre les photos qu’on veut car ça va potentiellement nous retomber dessus si on se fait toper. Tout devient suspect. Un vêtement, une photo, reflètent tes intentions (qui sont forcément mauvaises). Pour les procs et les juges, ramasser des culots de grenades ou des palets de lacrymo, ça n’est pas pour conserver un « souvenir », mais bien pour rapporter un « trophée »… sacralisant la violence commise envers les forces de l’ordre.

« Ça vous amuse de photographier des vitrines cassées ? Vous ne vouliez pas plutôt photographier un magasin de fleur pour le montrer à votre copine ? » … Ce juge, particulièrement provoquant, infantilisant et trop fier de pouvoir rebondir sur tout, avait un ton de voix très désagréable, profondément ironique et malfaisant. Dans une affaire de pavé il s’est même permis un petit aparté nostalgique (ou pas) en invoquant les slogans de mai 68 « sous le pavé, la plage », « voici ton bulletin de vote »…

« Quand les policiers jettent du gaz, c’est pour qu’on parte. Si on obéit, en quittant les lieux, tout se passe bien. » Vraiment, notre inquiétude n’est pas partagé. Tout leur semble parfaitement maîtrisé. Et au pire, c’est selon leur bon vouloir : « Les manifestations sont déclarées tant qu’elles sont pacifistes. »

Oui maître.

Un homme, venu en famille, et qui ne portait sur lui qu’une sacoche de soin, s’est retrouvé pris dans une charge. Sa mère est tombée au sol, les CRS prêts à matraquer. Il s’est alors spontanément interposé, et le débat s’est centré sur la pertinence ou non d’une légitime défense : était-ce un coup de poing destiné aux forces de l’ordre, ou un bras protecteur ? Pour le juge, c’est assez simple, « si les CRS mettent une charge » c’est parce qu’on est resté sur place après les sommations. Donc, quand la police demande la dispersion, « si on est pacifiste, alors on se disperse. » C’est tellement simple la vie finalement… Pour le procureur, les faits sont graves car commis contre une personne dépositaire de l’autorité publique. « On n’a pas à contester les fonctionnaires de police. Il faut aussi être sérieux à un moment donné, les policiers sont là pour assurer la sécurité des manifestants. » La défense tentera, une fois encore, d’énoncer la réalité des violences policières : « On n’est pas sans ignorer qu’il y a eu des bavures policières et de nombreux blessés ». L’accusé essaiera, plein d’espoir, de faire comprendre au tribunal qu’il n’est « pas méchant ». Mais en vain.

Un autre, a vu son amie enceinte blessée, et « avec la peur et les nerfs », n’a « pas cherché à se contrôler » Il avait déjà fait de la GAV pour une autre manif, ce qui prouve tout ! « Ça ne vous a pas dissuadé » ? Ses 9 mentions au casier enchanteront le proc et finiront de l’achever : « Mr reconnaît tout en minimisant et en prônant légitime défense », « Son casier montre une délinquance assez inquiétante. » Il requiert 4 mois ferme. L’avocate indiquera que son client a été roué de coups et insulté, et que ça n’a pas été déclaré. (le juge essuie ses lunettes) Elle voudrait plaider la légitime défense mais « on ne peut pas le faire quand c’est face à la police »…

Je comprends mieux pourquoi certaines audiences se terminent à 6h du matin.

Dans une affaire de poubelle enflammée poussée sur les CRS, un dossier particulièrement « à charge », le procureur requiert 8 mois ferme dont 4 avec sursis pour un accusé niant les faits. Son avocat tente une approche audacieuse : il commence par questionner la limite du droit de manifester. « À partir de quand en sort-on pour entrer en infraction ? », puis fera remarquer qu’ « en étant entièrement pacifiques, indolore, on n’obtient pas grand chose. Les gilets jaunes ont obtenu, grâce aux débordements et infractions. » De fait, il « s’interroge sur l’utilité de la violence », indiquant « qu’en France, c’est comme ça que ça marche. Les contestations sociales sont déterminées, légitimes et approuvées ! » Puis il évoque la « présomption d’innocence », affirmant que « le doute profite à la personne mise en cause », et qu’ « un juge ne peut être intimement convaincu. », et rappelle aussi que « la loi pénale ne doit pas être interprétée strictement. » Il trouve légitime que les manifestants se protègent puisqu’ « on sait ce que sont les tirs de flashball et lacrymo. » (bien essayé mais…) Le juge semble ne plus écouter depuis un moment.

L’avocat souligne ensuite les incohérences des faits décris et dénonce la manière dont les accusateurs-policiers extrapolent, notamment lorsque sont évoquées des poubelles qui s’enflammeraient subitement, au premier coup de briquet…

« En vertus de tous les textes, le rôle de la Justice n’est pas de le déclarer coupable, faute de doute. » Il remet plusieurs fois en question les déclarations des policiers, notant les « complicités entre collègues », et estimant qu’ils ne peuvent pas tout maîtriser comme ils le souhaiteraient : tenir un coupable, absolument… Il plaide une relaxe totale, reconnaît lui-même que c’est « extrêmement ambitieux » mais estimant que son client « le mérite, et qu’il a été suffisamment puni par les deux jours de Garde à vue. »

Et le juge de conclure : « Je comprends mieux pourquoi certaines audiences terminent à 6h du matin ». Le prévenu prendra 8 mois fermes, sans mandat, donc aménageables.

Le même avocat défendra la personne comparaissant juste après, et commencera par s’excuser d’avoir pris trop de temps avant mais « les dossiers sont très à charge ». Effectivement puisque le proc aime à rappeler l’« ampleur du dossier », pourquoi la défense devrait être brève ?

C’est une histoire de projectile, avec un prévenu qui conteste la violence qu’on lui reproche, un juge qui ne comprends pas « pourquoi avoir donné cette version des faits en GAV ? » et un proc faussement naïf qui « ne voit pas de quoi Mr veut se défendre » puisque « les policiers sont là pour protéger. » tout en l’incriminant : « Mr avait pris le soin de se munir de ces pierres, il ne le conteste pas dans ses auditions » avec un avertissement : « on ne violente pas les policiers ».

L’avocat insistera sur l’importance qu’il y a de reconnaître le « rapport de force violent des deux côtés », rétorquant ainsi au procureur que si, « on sait de quoi on se défend ! ». Il ajoutera qu’il n’est pas fréquent de prendre les gens en flagrant délit, accusant ainsi les policiers d’interpeller « ceux qui les ont mal regardé ».

« L’emploi du conditionnel fait beaucoup de bien. » admettra-il en cherchant à requalifier les faits en « tentative de violence » (« il s’agit au mieux d’acte préparatoire »), violence qu’il contestera de toute façon avant de plaider la relaxe. Finalement, il un exposera un dilemme, jetant le doute quand à l’impartialité des juges dans leur décision : « soit on libère tout le monde, ce qui n’est pas possible, soit on accorde à la parole des policiers une force probante excessive, telle qu’elle suffit à emporter, seule, l’intime conviction du tribunal. »

Ça je veux bien entendre…

Tes convictions, on s’en fout, c’est pas une tribune politique, aujourd’hui tu es jugé.e individuellement, pour des faits précis ou pas, et tu vas payer pour le contexte et le payer cher, pour l’exemple ! « Je ne veux pas vivre dans un monde comme ça… Je dors à la rue, je suis français, j’essaie de m’en sortir mais j’y arrive pas. Je dois faire quoi ? », « J’ai traversé la rue, j’ai pas trouvé de boulot, il faut changer le système ». C’est politique, seulement lorsque les jugent le décident, le rapport de force étant formellement établi : leur plein pouvoir fait que la marge de décision leur appartient intégralement. Si tu te permets une seule note d’assurance, ils et elles y verront arrogance ou provocation ! On ne manquera d’ailleurs pas de te rappeler, et ce d’à peu près n’importe quelle façon, que c’est toi, aujourd’hui, qui te tient derrière la barre, qui est en faute, délinquant.e, ou pire, l’ « immature » à punir, citoyen.ne en dérive… Cette infantilisation, moralisatrice et méprisante, est une grande violence qui puise au plus profond de ton intimité… On te laisse agir dans un cadre que tu ne connais guère, avec des outils et un jargon peu voir pas du tout maîtrisés, et tu deviens, de fait, une proie pouvant facilement tomber dans les multiples pièges qu’on te tend. Comme on pourrait te donner des bons points, on te donne des avertissements, qui sont en fait des moyens de t’imposer une vision de société. La leur. Interpellé alcoolisé, tu seras doublement condamné, car « ça coûte cher à la société »… Si en plus tu es dysléxique, on te rappelera que « L’alcool n’aide pas à compter ni à trouver un emploi… ».

« Vous jugez un homme brisé… ». Certaines défenses, qu’elles soient ou pas de l’ordre de la stratégie, tendent à te rendre fragile « dépendant de pulsion, d’émotions, de démons », cela afin que tu ne sois pas assimilié.e au « casseur » (« Je ne vous demande pas de faire le procès des gilets jaunes, mais le procès des casseurs » plaidera une avocate pour défendre son client), mais surtout parce que la vulnérabilité, ça fait meilleure figure. Comme si t’enfoncer dans ta faiblesse allait jouer en ta faveur. Or la clémence est une illusion. Te faire plier, c’est juste un principe. Ça flatte leur autorité. Même honnête et coopérant, si tu reconnais les faits ou exprime des regrets, tu seras condamné, et fermement. L’auto-incrimination est fréquente… mais n’a, à priori, jamais préservé personne. [5]

Si on préférera évidemment te voir soumis, docile (d’ailleurs, on te laissera t’excuser presque autant que tu veux), ce que le tribunal veut entendre, même si tu le tais, il l’a, semble-t-il, déjà pris en note. En bref, il peut se durcir si tu l’offenses ou le vexes, mais ne fait pas dans le sentimentalisme. Il y a des règles… Si on étudie ta personnalité (ton « cas »), ça n’est pas par sympathie, mais pour mieux adapter la punition. Jamais pour te l’épargner.

De toute façon, si tu es ici, tu es forcément coupable de quelque chose. Puisque les policiers sont des professionnels qui ne peuvent pas se tromper…

Quelle que soit, finalement, la manière dont tu te comportes, on trouvera toujours, pour le principe, quelque chose à redire. Quand un proc ne supporte plus de voir les accusés se confondre en excuses en permanence puisqu’ils ont quelque chose à se reprocher, une autre, au contraire, trouvera regrettable qu’ils n’expriment ni regret, ni culpabilité… Cela démontre bien le risque de récidive ! C’est donc le gage pour entrer en voie de condamnation !

Des TIG pendant vos congés et jours de liberté.

Tu es jugé.e d’abord sur tes antécédents. Un proc expliquera que les délits que tu commets sont représentatifs de qui tu es aujourd’hui… Ton casier te sert, ainsi, ou pour t’incriminer, ou pour te protéger. Une avocate, pour défendre un client, plaidera que « son casier parle pour lui ». Les mentions qui y sont inscrites sont donc les étapes clefs de ton existence… Après, comme de toute façon le rôle des proc est d’être sévère, il n’est pas dit que tu échappes à l’ « appel de sanction malgré le casier néant ». On examine aussi ton degré d’intégration dans la société, et tes capacités concrètes à pourvoir te racheter.. (qu’on traduira en TIG ou obligation de soin…) Pour mieux cerner ta « personnalité », on cherchera grossièrement à savoir si tu te « considères comme quelqu’un de violent »…, histoire de te réduire une bonne fois pour toute à un simple tempérament, qu’il suffira de canaliser avec une sanction adaptée !

Selon les salles (les juges) c’est 4, 6 ou 8 mois de sursis, ou bien du ferme, avec ou sans mandat, avec ou sans interdiction de paris, avec ou sans TIG, bref, tout le monde prend cher, mais assaisonné différemment. Lorsqu’on t’explique ce que c’est que prendre du sursis, toujours selon les juges, c’est X mois de prison « posés sur la table » ou « au dessus de la tête ». Compris ? La prochaine fois, c’est VLAN ou BIM dans ta gueule !

L’un sera privé de 16e arrondissement (dur, dur) pendant 6 mois. L’autre sera interdit de Paris complet, et pour rencontrer son avocat… « Vous vous débrouillez… » Mais il faut bien comprendre que leur refuser l’accès à la capitale est une faveur : c’est pour les « aider à ne pas remettre les pieds dans une situation où le tribunal pourrait reconsidérer sa décision ». Comme tu es redevable envers la société, il faudra que tu fasses les efforts nécessaires, comme des TIG pendant tes congés, « ce sera plus utile vis-à-vis de la société et pour comprendre ce que c’est qu’être un citoyen ». Et puis les avertissements, ce n’est pas tant pour te « mettre en garde » que t’ « aider à sortir par le haut »… Donc « Prenez ça au sérieux ! » et « Tenez-vous à carreaux ! ».

Pourquoi vous partez pas ? Pourquoi vous persistez ?

Le message est en fait assez simple : on ne veut ni remettre en cause ton droit de manifester ni te dissuader de venir, mais c’est quand même mieux si tu reste chez toi, bien sage. « Mr est fragilisé par sa perte d’emplois (suite à un accident du travail) mais trouve la force de se rendre en manifestation. » Encore une fois, on ne te repproche rien, mais au vu de ta situation, on estime que tu as certainement d’autres priorités !

« Je pense à arrêter de manifester… »

« J’ai pas du tout l’intention de revenir. »

« Si je suis libre, je ne manifesterai plus. »

« Je reviendrai plus, j’ai qu’une envie, c’est de rentrer chez moi. »

« Pour moi, c’est la fin des gilets jaunes. »

« Moi, j’ai été traîné dans la pisse donc je ne m’arrêterai pas. »

On entendra tout au tribunal, mais rappelons que la GAV sert à nous faire craquer, nous humilier, perdre nos convictions et nous faire revenir sur ce que nous sommes…

« Vous avez été flashballé ? Ça ne vous a pas donné envie d’arrêter les manifs ? »

Bref, si ces séances peuvent entraîner une incapacité totale d’espérance, il reste nécessaire d’apporter un soutien à ces personnes qui, derrière la barre, doivent en avoir ont cruellement besoin…


[1] J’assiste évidemment avec autant de colère aux procès des autres personnes qui comparaissent, qui prennent d’autant plus cher, (que ce soit pour des affaires de vols, de stup, ou de violences diverses…) et qui souvent, repartent ou partent en détention… Courage aux prisonnie.r.es !!

[2] Le record de service au tennis est de 73,16 m/s… Le LBD tire à 92 m/s, Ace.

[3] On attend toujours de pouvoir vérifier l’information.

[4] Sous le bitume, les pavés !

[5] A priori, les relaxes sont en grande partie obtenues suites à des défauts de procédures… Ceci est une analyse strictement personnelle. A vérifier, donc.