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« Une chose m’étonne prodigieusement, […] c’est qu’à l’heure scientifique oĂč j’écris, aprĂšs les scandales journaliers, il puisse exister encore dans notre chĂšre France […] un Ă©lecteur, un seul Ă©lecteur, cet animal irrationnel, inorganique, hallucinant, qui consente Ă  se dĂ©ranger de ses affaires, de ses rĂȘves ou de ses plaisirs, pour voter en faveur de quelqu’un ou de quelque chose. Â»

Octave Mirbeau, La GrĂšve des Ă©lecteurs, 1888 [1]

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« Du possible sinon j’étouffe ! Â»

Gilles Deleuze résumant Mai-68


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Sondages (muraux)

Le mouton noir parcourant les rues de Paname la veille du premier tour des Pestilentielles oscille entre deux Ă©tats d’esprit passablement opposĂ©s. D’un cĂŽtĂ©, il lui est difficile de ne pas pester contre l’omniprĂ©sente propagande dite rĂ©publicaine et ses injonctions Ă  voter – du torchon Grazia affichant en kiosques son numĂ©ro spĂ©cial « Tous aux urnes ! Â» aux conversations unanimes aux terrasses des cafĂ©s (t’vas voter qui, toi ?) [2]. De l’autre bourdonne (naĂŻvement ?) Ă  ses neurones cette impression que la machine est grippĂ©e, pas loin de dĂ©railler. Ladite impression est plutĂŽt subjective. Elle se manifeste par des dĂ©tails, des petites brĂšches, des irruptions de poĂ©sie foutraque. Et c’est d’abord sur les murs qu’elle s’affiche.

Oui, le grand cirque Ă©lectoral a au moins une vertu : les murs sont moins gris que d’habitude en terre parisienne. Ici des tags rageurs (« Fuck les prĂ©sidentielles ! Â»), lĂ  des inscriptions rigolardes (« Macron comme une queue de pelle Â»), au coin des rues, des dĂ©tournements de publicitĂ©s et d’affiches. Plus ou moins inspirĂ©s, plus ou moins politiques, plus ou moins boutefeu. Les affiches « officielles Â» sont Ă©videmment quantitativement plus prĂ©sentes – l’insoumise France de MĂ©luche et le « Frexit Â» d’Asselineau trustant allĂšgrement les dĂ©bats, leurs thurifĂ©raires ayant versĂ© dans un stakhanovisme optimiste frĂŽlant la pathologie –, mais les appels Ă  boycotts divers et variĂ©s ne sont pas en reste, notamment ceux de l’autoproclamĂ©e « GĂ©nĂ©ration ingouvernable Â».

Reste que c’est avant tout sur les innombrables panneaux Ă©lectoraux officiels que se dĂ©foulent les rĂ©fractaires. Dans l’Est parisien, le constat est clair : pas un ne semble rescapĂ©. Au bic, au feutre, Ă  la bombe, voire au Tipp-Ex (Ă  l’ancienne), les messages mĂ©prisants sont si nombreux qu’ils mĂ©riteraient presque une typologie. D’abord, il y a les classiques. La Pen se voit ainsi traiter d’ Â» islamiste forcenĂ©e Â» et fixer un Â« rendez-vous devant les juges Â». Fillon a droit Ă  toute la gamme des railleries, les « brigand Â», « rend la thune Â», « voleur Â» essaimant chacune de ses affiches, avec parfois des coquetteries (notamment des flĂšches pointant son costume avec la mention « 13 K Â»). Et Macron ? Lui l’avoue sans fard via une bulle : « Je raconte de la merde Â» – une sincĂ©ritĂ© qui l’honore.

Mais il y a plus pittoresque. À Asselineau, on rĂ©clame (poliment) « un deuxiĂšme porte-avion nuclĂ©aire, stp Â». La Pen se voit affubler d’une rĂ©fĂ©rence aguichĂ©e Ă  sa remuante niĂšce : « Marion elle est trop bonne Â». CĂŽtĂ© trotskos, la vanne est aussi de sortie : « Pour des jeans CĂ©lio, votez Poutou Â», conseille une inscription apposĂ©e sur la ganache du type devenu hĂ©ros d’un soir pour une remballe facile et une tenue dĂ©contractĂ©e. Quant au portrait de Cheminade, il s’orne d’une bulle aussi obscure que son programme, par laquelle il Ă©voque « Larry Skywalker et l’espĂšce d’ours [3]. Â»

Anecdotique ? Pas tant que ça. Au fond, ces inscriptions traduisent l’omniprĂ©sence de ce constat de plus en plus partagĂ©, presque un truisme : en cette fin de campagne aux allures d’asile de fou, le roi rĂ©publicain n’a jamais paru si nu et ridicule. Dans le nĂ©cessaire MisĂšre de la politique (2017, Divergences [4]), un certain ComitĂ© Érotique RĂ©volutionnaire rĂ©sume bien la situation en introduction : « On peut l’affirmer sans aucun doute : rarement une campagne prĂ©sidentielle n’aura Ă©tĂ© menĂ©e avec autant de cynisme et de dĂ©magogie, de mĂ©pris et de mensonge, avec des candidats se prĂ©sentant unanimement “anti-systĂšme” alors qu’ils en sont des dĂ©fenseurs patentĂ©s. Â»

Et puisque le grand barnum est Ă  chaque fois plus piteux, rien d’étonnant Ă  voir certains se mobiliser, non pas contre les bouffons chargĂ©s de la reprĂ©sentation mais contre le principe mĂȘme de son existence.

Premier tour

Samedi 22 avril, veille de, un rassemblement Ă  lieu Ă  RĂ©publique, sous l’intitulĂ© « Premier tour social Â». Un appel pas excellemment relayĂ© et un peu fourretout, mais oĂč rĂŽde l’étincelle, en arriĂšre-plan. Il y a pas mal de trotskistes, quelques Ă©garĂ©s de la CGT, des anti-Linky, des Ă©missaires de la Guyane en lutte, des groupes Ă©pars renif lant l’atmosphĂšre. En attendant le cortĂšge, divers intervenants se succĂšdent au micro. Ça ronronne un peu, malgrĂ© quelques envolĂ©es, dont celle-ci qui soulĂšve des acclamations : « Je suis salariĂ©e d’une entreprise oĂč on arrache les chemises des patrons quand on n’est pas contents ! Â»

Puis la manifestation se met en route. TrĂšs vite cela se tend. En tĂȘte marchent les plus « dĂ©ter Â». Des cagoulĂ©s, des accros aux cortĂšges de tĂȘte, des Ă©nervĂ©s, et mĂȘme un porteur de pancarte « votez Bakounine ! Â». Quelques centaines de mĂštres avalĂ©s en direction de Bastille et dĂ©jĂ  la pression monte d’un cran. Des projectiles volent vers les rangĂ©es de bleus, notamment ces grosses piles jaunes piquĂ©es dans les panneaux publicitaires Decaux – belle initiative de recyclage des dĂ©chets. Et quand les f lics en civil se font trop prĂ©sents, une charge de motivĂ©s les chasse au loin sous les cris approbateurs de la foule.

Si ça chauffe un tantinet, il reste une impression de retenue : des deux cĂŽtĂ©s on se jauge, comme pour un round d’observation. Tous en gardent sous la semelle pour le lendemain et les manifestations qui suivront forcĂ©ment la proclamation des rĂ©sultats (lesquels ne manqueront pas d’ĂȘtre dĂ©sastreux, as usual). Comme le dit un ami : « Demain au petit dĂ©j’, je brĂ»le mes chocapic. Â» Autre version, celle portĂ©e au cƓur mĂȘme du cortĂšge sur une grande banderole annonçant le rendez-vous du lendemain : « Contre la misĂšre des urnes, notre joie sera nocturne Â».

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DĂ©bat de l’entre-deux-tours

« Tout n’a pas Ă©tĂ© stĂ©rilisĂ©, il reste une lueur d’espoir. Si l’on n’y croit pas, alors tout est fini. Moi j’y crois. Â» L’homme qui parle ainsi en ce samedi post-manif s’appelle Oreste Scalzone. C’est un vieil homme marquĂ© par le temps, mais il pĂ©tille de vie comme Ă  son habitude. D’origine italienne, il a jouĂ© un rĂŽle central dans l’autonomie des annĂ©es 1970 (c’est notamment l’un des cofondateurs du mouvement Potere Operaio en 1969 [5]), activisme forcenĂ© qui le força Ă  l’exil français pour Ă©viter la taule. Ce soir, il Ă©voque devant la cinquantaine de personnes rassemblĂ©es au Lieu-dit [6] un livre collectif auquel il a participĂ© : MisĂšre de la politique. Un rĂ©quisitoire implacable contre le systĂšme politique contemporain rappelant que « la critique radicale du capitalisme ne peut procĂ©der que d’un rejet tout aussi radical de ses institutions politiques et juridiques. Â»


MisĂšre de la politique
est un ouvrage prĂ©cieux, au sens oĂč il parvient Ă  rassembler diverses voix d’une gauche radicale ayant optĂ© pour le refus des urnes. Loin de voir dans ce choix une maniĂšre de baisser les bras, ils le revendiquent comme un prĂ©ambule nĂ©cessaire, une Ă©vidence pour ceux qui, Ă  l’instar d’Anselm Jappe, sont convaincus que « la dĂ©mocratie mĂȘme est l’autre face du capital, non son contraire Â». Sous la plume de ClĂ©ment Homs, l’un des coauteurs, cela donne : « La “politique” et “l’économie” ne sont que des sphĂšres d’une mĂȘme totalitĂ© sociale, des subsystĂšmes complĂ©mentaires et interpĂ©nĂ©trĂ©s. L’État est ainsi l’autre face de la marchandise, comme la marchandise est l’autre face de l’État. Â»

En clair, l’action politique est ici pensĂ©e comme totalement dissociĂ©e du systĂšme en place. Elle est donc appel Ă  rupture, Ă  ouverture des horizons. Ce que rappelle Oreste Scalzone dans son intervention, lui qui estime qu’il faut « ne pas avoir de tabou en matiĂšre d’action Â», et rĂ©ussir Ă  poser les bases d’une insurrection fondĂ©e autant sur le refus de l’existant que sur la crĂ©ation de possibles. L’étincelle est nĂ©cessaire, car elle entrouvre des brĂšches. Autre orateur, le spĂ©cialiste du Mexique insurgĂ© JĂ©rĂŽme Baschet rappelle que « l’espace nĂ©cessaire Ă  l’autonomie chez les zapatistes a d’abord Ă©tĂ© bĂąti sur une approche insurrectionnelle violente. C’est seulement ensuite que les bases plus stables ont pu se dĂ©velopper. Â»

Si l’humeur de la salle n’est pas forcĂ©ment optimiste en ces temps d’état d’urgence perpĂ©tuel, et si beaucoup estiment Ă  l’instar du mĂȘme Baschet que « l’encore pire est Ă  venir Â», la dĂ©mission n’est pas envisagĂ©e. « Il reste des choses joyeuses Ă  faire Â», rĂ©sume un membre du public. Pour les prĂ©sents, cela ne passe pas par les urnes. Bien au contraire. Eux seraient plutĂŽt en phase avec cette injonction formulĂ©e par Octave Mirbeau dans La GrĂšve des Ă©lecteurs : « Je te l’ai dit, bonhomme, rentre chez toi et fais la grĂšve. Â» Bien notĂ©.

Second tour

Difficile de dĂ©crire la joie brute se dĂ©gageant d’une manifestation non encadrĂ©e. D’une balade libre et offensive, sauvage. Il y a lĂ  une part de mystĂšre. Objectivement, galoper Ă  deux cents dans les rues de Paris en Ă©gratignant pendant quelques heures la surface de l’apathie n’est pas d’une efficacitĂ© politique redoutable. Mais il reste cette petite victoire, l’impression de conquĂ©rir un court moment un espace oĂč le politique, mĂȘme anecdotique et diffus, reprend un peu de sens. Un constat joliment formulĂ© par Lola Lafon dans Nous sommes les oiseaux de la tempĂȘte qui s’annonce (2011) : « Ce qu’on fait cette nuit-lĂ  ne sert Ă  rien. Ne changera rien. Nous aurons seulement posĂ© des mots dans la ville. Des regards passeront [
], les interrogeront, il y aura une pause. Un souffle de question dans un espace soigneusement rangĂ© de rĂ©ponses qui se succĂšdent sans cesse les unes aux autres. Â»

Ce 24 avril dĂ©primĂ©, c’est exactement ce qui se passe : les prĂ©sents posent quelques mots dissonants dans la ville. AprĂšs la proclamation des rĂ©sultats, la victoire des psychopathes (celle qui a tuĂ© le pĂšre et celui qui a Ă©pousĂ© sa mĂšre), un grand cri de rage rĂ©sonne sur la petite place de MĂ©nilmontant oĂč sont rassemblĂ©s divers moutons noirs. « Tous Ă  Bastille ! Â» tague un sĂ©millant partisan du dĂ©sordre. Suivent des hĂ©sitations, des volte-face, des tergiversations. Puis c’est le bordel. La place de la Bastille en Ă©tat de siĂšge, RĂ©publique sous les fumigĂšnes, divers cortĂšges s’égayant au pas de course dans les rues de Paris, des petites barricades, des gazages, des nasses, des flics ultra-violents, des blessĂ©s, des courses, des flux, des reflux, des tags (« les urnes aux morts, la vie aux vivants Â»), des discussions stratĂ©giques – « On repart Ă  Bastille ? Â» « Nan, MĂ©nil Â» –, des enflammades et des fraternitĂ©s. Le cours normal d’une manif sauvage.

Le mot d’ordre ? « Paris, rĂ©veille-toi Â». Au vrai, la ville reste largement endormie. Une traĂźnĂ©e de poudre dans des rues dĂ©sertes, et puis basta. Ou presque. En haut de la rue de MĂ©nilmontant, dans la nuit, alors que tout le monde s’apprĂȘte Ă  rentrer chez soi, quatre lascars souriants Ă©mergent d’un bĂątiment : « C’est vous l’émeute ? On peut venir ? Â» Trop tard, les gars. Ce sera pour la prochaine.

Émilien Bernard

Article publié le 02 AoĂ»t 2020 sur Cqfd-journal.org