Septembre 5, 2022
Par Lundi matin
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Les rĂ©volutions veulent des hommes qui aient foi en elles. Douter de leurs triomphes, c’est dĂ©jĂ  les trahir. C’est par la logique et l’audace qu’on les rĂ©alise et qu’on les sauve. Si vous en manquez , vos ennemis en auront pour vous ; ils ne verront qu’une chose dans vos faiblesses : la mesure de leurs forces. Et leur courage se relĂšvera en raison directe de votre timiditĂ©.

Blanqui

Au dĂ©but de l’annĂ©e 2022, le Sri Lanka est au cƓur d’une crise Ă©conomique. La rĂ©ponse du gouvernement, dirigĂ© par le prĂ©sident Gotabaya Rajapaksa, est assez lente dans un premier temps, puis complĂštement dĂ©raisonnable. Le mouvement commence Ă  la campagne, chez les agriculteurs, puis s’étend aux banlieues de Colombo, la capitale. Le 9 avril, une manifestation de masse Ă  Galle Face, le cƓur de Colombo, a donnĂ© lieu Ă  un campement Ă©norme connu sous le nom de GotaGoGama [Gota rentre chez toi]. Les occupations se sont propagĂ©es et de nouveaux campements ont vu le jour Ă  Colombo et dans d’autres villes. Cette dynamique a connu des hauts et des bas pendant plusieurs mois. Le 9 juillet, des centaines de milliers de Sri Lankais ont submergĂ© la capitale, prenant d’assaut et occupant la maison du prĂ©sident et un certain nombre de bĂątiments gouvernementaux. Le prĂ©sident s’est enfui. La maison du premier ministre a Ă©tĂ© incendiĂ©e. L’armĂ©e n’a pas bronchĂ©. Le 13 juillet, les manifestants ont occupĂ© le bureau du Premier ministre, pris d’assaut une chaĂźne de tĂ©lĂ©vision et tentĂ© d’assiĂ©ger le Parlement. Le lendemain, le prĂ©sident a dĂ©missionnĂ© depuis son exil. Le 20 juillet, le premier ministre Ranil Wickremesinghe a Ă©tĂ© Ă©lu par le parlement pour terminer le mandat de Gota Ă  la prĂ©sidence [2].

C’est ainsi que s’est achevĂ© le premier acte de l’Aragalaya [3]. On ne sait pas encore ce que sera l’acte deux. Il s’agit maintenant de rendre le soulĂšvement irrĂ©versible. La voie Ă  suivre est pĂ©rilleuse, l’issue incertaine. L’avenir n’est pas Ă©crit.

Les rĂ©flexions suivantes se veulent une contribution aux dĂ©bats actuels sur la prochaine phase de l’Aragalaya, ainsi qu’une tentative de clarifier les leçons de l’expĂ©rience srilankaise pour les insurrections Ă  venir ailleurs.

I.

 

Les rĂ©volutions sociales deviennent possibles Ă  la suite de sĂ©quences de luttes qui rencontrent des limites et les dĂ©passent. Ces sĂ©quences ont tendance Ă  se dĂ©rouler en une sĂ©rie de vagues, les tactiques, les mots d’ordre et les formes d’organisation se rĂ©pandant rapidement dans diffĂ©rents pays. Ces vagues apparaissent souvent au milieu de turbulences Ă©conomiques mondiales, qui crĂ©ent un ensemble de conditions similaires dans diffĂ©rentes parties du monde.


Nous sommes toujours au milieu de la sĂ©quence de luttes qui s’est ouverte avec le Printemps Arabe. Ce cycle a Ă©tĂ© ponctuĂ© de deux vagues : d’abord en 2011, puis en 2019. Les problĂšmes Ă©conomiques attisĂ©s par la pandĂ©mie et la guerre en Ukraine crĂ©ent les conditions de possibilitĂ© d’une nouvelle vague mondiale de lutte. Cette annĂ©e dĂ©jĂ , des manifestations et des Ă©meutes ont eu lieu dans prĂšs d’une douzaine de pays, dĂ©clenchĂ©es par l’augmentation du coĂ»t de la vie. Le soulĂšvement au Sri Lanka a Ă©tĂ© la lutte la plus intense et la plus soutenue cette annĂ©e, elle nous donne les indications les plus claires sur les dynamiques et les limites de ce qui pourrait venir ensuite.

II.

Pendant prĂšs d’une semaine, le Sri Lanka s’est trouvĂ© sur le point de basculer. La plupart des principaux bĂątiments gouvernementaux Ă©taient occupĂ©s, le prĂ©sident avait fui le pays, et l’armĂ©e restait en retrait. Et si la rĂ©volution allait plus loin, le pays avait des chances de plonger dans l’anarchie. On ne sait pas quelles conditions seront nĂ©cessaires pour que les luttes franchissent ce point de non-retour. Mais c’est peut-ĂȘtre autant une question d’idĂ©es que de circonstances matĂ©rielles. Un pas dans l’inconnu est toujours un acte de foi. On le fait par conviction, lorsqu’on croit en quelque chose si fermement que cela semble valoir tous les risques. Naviguer sur les mers dĂ©chaĂźnĂ©es sans faire naufrage peut nĂ©cessiter un plan. Il se peut que l’on ait besoin de rĂ©volutionnaires capables de dire, avec un certain degrĂ© de confiance, comment un processus insurrectionnel peut Ă©viter de se terminer en catastrophe.

III.

Les luttes sont souvent vaincues non pas par l’État mais par le choc de leur propre victoire. Une fois qu’ils ont pris de l’ampleur, les mouvements ont tendance Ă  atteindre leurs objectifs bien plus vite que ce Ă  quoi ils auraient pu s’attendre. La chute du rĂ©gime Rajapaksa s’est produite si rapidement que personne n’a sĂ©rieusement envisagĂ© la suite. La fenĂȘtre ouverte par le mouvement s’est vite refermĂ©e et l’air suffocant de la normalitĂ© a repris toute la place dans la piĂšce.

IV.

Un des premiers mots d’ordre de l’Aragala Ă©tait ’les 225 doivent tous partir’, en rĂ©fĂ©rence aux membres du Parlement. C’était un Ă©cho au slogan visionnaire du soulĂšvement argentin de 2001 : Que se vayan todos – ils doivent tous partir. Ce mot d’ordre est apparu au milieu d’une crise Ă©conomique semblable Ă  celle que traverse actuellement le Sri Lanka. La foule a refusĂ© de quitter les rues jusqu’à ce que tous les politiciens qu’elle accusait d’ĂȘtre responsables de la crise aient Ă©tĂ© emportĂ©s par la vague de protestation. En l’espace d’un mois, trois gouvernements diffĂ©rents ont Ă©tĂ© renversĂ©s. Aujourd’hui, l’Aragalaya craint qu’en continuant Ă  pousser pour une « table rase Â», elle s’aliĂšne une grande partie du pays et entraĂźne une chute vers le chaos. Cependant, l’histoire nous apprend que c’est prĂ©cisĂ©ment grĂące Ă  cette anarchie qui s’est rĂ©pandue que l’Argentine a pu se donner un peu de rĂ©pit [4].

V.

L’Argalaya s’est opposĂ©e Ă  la formation d’un gouvernement multipartite ou de coalition aprĂšs la chute des Rajapaksas. Seule une nouvelle forme de pouvoir – un Conseil du peuple – pourrait garantir que les victoires du 9 juillet ne soient pas remises en cause. Ce Conseil serait composĂ© de reprĂ©sentants de la lutte et aurait un droit de veto sur les dĂ©cisions prises par le gouvernement par interim. Cette proposition rappelle ce que l’on aurait appelĂ© au dĂ©but du XXe siĂšcle le double pouvoir. Dans les premiers jours de la rĂ©volution russe de 1917, les Soviets pouvaient contrĂŽler l’activitĂ© du gouvernement provisoire, et retoquer ses dĂ©cisions. Ce double pouvoir est aussi une question de rapport de forces : les Soviets avaient ainsi une vĂ©ritable base sociale et une force matĂ©rielle derriĂšre eux. L’équilibre de ces forces est toujours instable, un pouvoir finissant toujours par l’emporter sur un autre ; aussi le double pouvoir ne doit donc pas ĂȘtre sĂ©parĂ© de la question de l’insurrection.

VI.

Une fois qu’un soulĂšvement est en cours, toute Ă©lection ne fera que confĂ©rer une lĂ©gitimitĂ© « rĂ©volutionnaire Â» Ă  l’ancien rĂ©gime. L’élection de Ranil par le Parlement le 20 juillet a offert un cas exemplaire de cette rĂšgle gĂ©nĂ©rale. Il n’y a aucune raison de croire qu’une Ă©lection au suffrage universel, souhaitĂ©e par de nombreux participants Ă  l’Aragalaya, se dĂ©roulerait de maniĂšre trĂšs diffĂ©rente.


RĂ©cemment, Ben Ali et Moubarak ont fui leur pays face aux contestations populaires. En Tunisie et en Égypte, ce que l’on a appelĂ© un ’processus constituant’ Ă©tait en fait l’organisation d’un grand jeu de chaises musicales pour les partis au pouvoir, en s’assurant d’éviter toute rupture dĂ©cisive. En organisant des Ă©lections Ă  grande vitesse, le nouveau gouvernement gagne sur deux tableaux. D’une part, il Ă©tablit une lĂ©gitimitĂ© fragile dont il ne peut ĂȘtre sĂ»r de bĂ©nĂ©ficier tant qu’il est encore autoproclamĂ©. Il montre que ses intentions sont pures, qu’il n’a pas l’intention de s’accrocher au pouvoir. D’autre part, il empĂȘche les ’extrĂ©mistes’ d’avoir le temps dont ils ont besoin pour diffuser leurs idĂ©es. AprĂšs fĂ©vrier 1848, Blanqui a ces craintes en tĂȘte lorsqu’il demande le report des Ă©lections, alors que le gouvernement provisoire est dĂ©cidĂ© Ă  forcer le pas. Blanqui rĂ©ussit Ă  imposer un report au moins temporaire lorsque cent mille prolĂ©taires armĂ©s marchent sur le Parlement.

VII.

Une dĂ©faite politique de l’armĂ©e, plutĂŽt que militaire, est possible. Mais ses conditions de possibilitĂ© doivent ĂȘtre repensĂ©es pour notre siĂšcle. Une situation rĂ©volutionnaire s’ouvre lorsque les forces armĂ©es sont appelĂ©es dans la rue mais refusent de tirer sur la foule, comme ce fut le cas le 9 juillet lorsque l’armĂ©e a fini par s’écarter alors que la foule pĂ©nĂ©trait dans le palais et le bureau prĂ©sidentiel. Cependant, il arrive souvent que ces mĂȘmes forces armĂ©es qui se sont retirĂ©es pendant le soulĂšvement initial rĂ©apparaissent plus tard comme l’arbitre final du sort de la rĂ©volution, assurant une continuitĂ© entre l’ancien rĂ©gime et ce qui vient aprĂšs. AprĂšs que les Ă©lections du 20 juillet aient restaurĂ© une certaine lĂ©gitimitĂ© Ă  la prĂ©sidence de Ranil, l’armĂ©e a pris d’assaut et expulsĂ© le bureau prĂ©sidentiel, le dernier bĂątiment gouvernemental alors occupĂ©. Les rĂ©volutions de notre siĂšcle se sont en grande partie produites dans des pays oĂč l’armĂ©e fonctionne comme un État dual. En Égypte et au Soudan elles ont Ă©tĂ© stoppĂ©es net lorsque les militaires ont pris le pouvoir par un coup d’État. Cela risque moins de se produire au Sri Lanka oĂč, bien qu’ayant connu une longue guerre civile, l’armĂ©e n’a pas l’habitude de fonctionner comme une force politique et Ă©conomique indĂ©pendante. Mais la rĂ©volution au Sri Lanka est confrontĂ©e Ă  un autre risque. Les pays qui ont Ă©tĂ© dĂ©chirĂ©s par la guerre civile, comme le Soudan et le Myanmar (Birmanie), ont vu la violence qui s’est propagĂ©e Ă  la pĂ©riphĂ©rie pendant ces guerres revenir au centre pendant le soulĂšvement. Si les choses continuent Ă  s’aggraver, c’est l’un des destins possibles de la rĂ©volution au Sri Lanka.

VIII.

Les luttes trouvent leur force dans leur capacitĂ© Ă  tisser ensemble diffĂ©rents fragments du prolĂ©tariat. Le soulĂšvement n’a Ă©tĂ© couronnĂ© de succĂšs que parce que, dans tout le pays, des personnes de tous horizons et de toutes communautĂ©s ont trouvĂ© leur propre façon de participer. C’est particuliĂšrement important dans une sociĂ©tĂ© comme le Sri Lanka, fondĂ©e sur des sĂ©parations ethniques et religieuses et dĂ©chirĂ©e par des dĂ©cennies de guerre civile. Ces tensions ont Ă©tĂ© particuliĂšrement mises en Ă©vidence Ă  la suite des attentats de PĂąques 2019. Cela contraste avec l’Aragalaya , premier mouvement Ă  rassembler les bouddhistes cinghalais, les Tamouls et les musulmans dans une lutte contre l’État. Cette lutte a Ă©galement rassemblĂ© des agriculteurs, des pĂȘcheurs, des Ă©tudiants, des conducteurs de tuk tuk, la gauche traditionnelle et divers partis d’opposition. Les moines bouddhistes ont composĂ© avec les prĂȘtres catholiques et le mouvement queer ; les dĂ©classĂ©s ont combattu aux cĂŽtĂ©s des pauvres des villes, les immigrants indiens travaillaient main dans la main avec les anciens militants des partis nationalistes. Cependant, les sĂ©parations prĂ©sentes dans le reste de la sociĂ©tĂ© ont tendance Ă  rĂ©apparaĂźtre au sein de la lutte, surtout aprĂšs ses premiers succĂšs. C’est une limite que les rĂ©volutions de notre siĂšcle n’ont pas rĂ©ussi Ă  surmonter.

IX.

Les luttes anti-austĂ©ritĂ© ont tendance Ă  adopter une critique de la corruption comme idĂ©ologie spontanĂ©e. Dans un monde de plus en plus dominĂ© par des hommes forts autoritaires, cela a un certain sens, et particuliĂšrement au Sri Lanka, Ă©tant donnĂ© la façon dont le clan Rajapaksa a dominĂ© la politique au cours des derniĂšres dĂ©cennies. Dans le mĂȘme temps, les critiques de la corruption donnent une fausse image des capacitĂ©s d’action effectives dont l’État dispose dans les crises Ă©conomiques et sociales, car elles supposent que l’État pourrait trouver un moyen de sortir de la crise actuelle, qu’il pourrait choisir d’éviter de mettre en Ɠuvre l’austĂ©ritĂ©, si seulement il le voulait. Cette confusion est Ă©galement la raison pour laquelle les luttes contre l’austĂ©ritĂ© ont tendance Ă  aboutir Ă  un rebattage des cartes plutĂŽt qu’à un changement de jeu. AprĂšs la chute du rĂ©gime, les gens sont confrontĂ©s au fait que la logique structurelle de la sociĂ©tĂ© capitaliste reste en place. Les gouvernements issus de la rĂ©volution se retrouvent souvent Ă  mettre en Ɠuvre des mesures d’austĂ©ritĂ© similaires Ă  celles qui avaient initialement dĂ©clenchĂ© les protestations.


Il s’agit peut-ĂȘtre d’une Ă©tape nĂ©cessaire sur la voie d’une critique plus systĂ©mique. Les militants de l’Aragalaya ont parlĂ© de cela comme le dĂ©veloppement nĂ©cessaire de la conscience de classe. AprĂšs l’élection du 20 juillet, l’unitĂ© fondamentale des intĂ©rĂȘts de la classe dirigeante est devenue Ă©vidente pour tout le monde. Cependant, il serait peut-ĂȘtre plus juste de penser au dĂ©veloppement d’une conscience du capital. Pour que le soulĂšvement aille plus loin, il aurait fallu qu’il affronte l’incertitude de savoir comment le pays allait se nourrir et vivre alors que sa relation avec le marchĂ© mondial Ă©tait interrompue. AprĂšs tout, ce n’est que par et dans les relations de la sociĂ©tĂ© capitaliste que les prolĂ©taires sont capables de reproduire leur force de travail. C’est prĂ©cisĂ©ment la limite, et ce qui est remis en question, par les luttes d’aujourd’hui [5].

X.

Les soulĂšvements sont souvent dĂ©clenchĂ©s par la lutte d’un groupe social particulier. Cependant, lorsque l’épicentre d’une lutte se dĂ©place gĂ©ographiquement, des changements dans la composition de classe ont tendance Ă  suivre. Lorsque les manifestations se dĂ©placent vers les grandes villes, les classes moyennes urbaines deviennent le centre de gravitĂ©. Par exemple, le soulĂšvement au Sri Lanka a commencĂ© par des manifestations d’agriculteurs dans l’arriĂšre-pays rural, puis s’est dĂ©placĂ© vers les banlieues entourant Colombo, puis vers le cƓur de la capitale. LĂ , les classes moyennes urbaines ont, dans un premier temps, jouĂ© un rĂŽle important, notamment dans les occupations. Alors que les protestations et les occupations prenaient encore plus d’ampleur, Colombo a ensuite Ă©tĂ© envahie par des prolĂ©taires venus de toute la ville et du reste du pays, notamment le 9 juillet. AprĂšs avoir atteint la capitale, les manifestations ont commencĂ© Ă  se rĂ©pandre dans tout le pays, mĂȘme si cette derniĂšre a conservĂ© une certaine attraction centripĂšte. Cette concentration gĂ©ographique peut rendre plus difficile la participation des populations minoritaires, comme les Tamouls qui vivent principalement dans le nord et l’est du pays.

En mĂȘme temps, la gĂ©ographie de la lutte ne correspond pas exactement Ă  la gĂ©ographie du pouvoir. Certains rĂ©volutionnaires sri-lankais affirment que la prochaine phase devra se dĂ©centrer de Colombo et mieux rĂ©partir les forces dans tout le pays. Cela soulĂšve la question de savoir Ă  quoi ressemblerait rĂ©ellement la prise et l’organisation du pouvoir, et, par la mĂȘme, ce que cette nouvelle cartographie de l’insurrection pourrait impliquer [6]. En occupant les lieux du pouvoir, l’Aragalaya a compris qu’elle avait, en un sens, pris le pouvoir. Mais l’État a simplement continuĂ© Ă  fonctionner dans son dos. C’était peut-ĂȘtre une Ă©tape nĂ©cessaire de la rĂ©volution, mais insuffisante pour la rendre irrĂ©versible. Pour certains, le pouvoir rĂ©side dans l’infrastructure, ’le pouvoir rĂ©elle de la sociĂ©tĂ© rĂ©side dans ses infrastructures’ [7]. Mais quelles infrastructures, et qu’est-ce que cela signifierait d’occuper et de rĂ©affecter, plutĂŽt que de simplement bloquer, en particulier au milieu d’un effondrement Ă©conomique et d’une catastrophe potentielle ?

XI.

Les soulĂšvements ont tendance Ă  ĂȘtre suivis de processus d’organisation, car les militants formĂ©s par la vague de lutte se retrouvent et dĂ©veloppent des moyens de se prĂ©parer aux luttes Ă  venir. Le Sri Lanka a l’avantage de pouvoir s’appuyer sur une dĂ©cennie d’expĂ©riences rĂ©centes ailleurs dans le monde. L’expĂ©rience du Soudan est peut-ĂȘtre la plus marquante. AprĂšs un soulĂšvement en 2013, une prolifĂ©ration de comitĂ©s de rĂ©sistance a vu le jour et s’est donnĂ© pour tĂąche de prĂ©parer la prochaine vague de luttes. ConcrĂštement, cela signifiait : maintenir des centres sociaux de quartier, construire les infrastructures et stocker les matĂ©riaux qu’ils jugeaient nĂ©cessaires, dĂ©velopper des rĂ©seaux de camarades et de sympathisants Ă  l’échelle de la ville et du pays, et tester la capacitĂ© de ces rĂ©seaux par des campagnes coordonnĂ©es. Lorsque la rĂ©volution est arrivĂ©e, fin 2018, ces groupes ont pu servir de vecteurs d’intensification. Les comitĂ©s de rĂ©sistance ont Ă©galement Ă©tĂ© en mesure de soutenir la rĂ©volution dans sa phase suivante, aprĂšs que le prĂ©sident Al-Bashir ait Ă©tĂ© contraint de se retirer [8].

Cette succession de luttes a Ă©galement donnĂ© lieu Ă  des expĂ©riences qui ne mĂ©ritent pas d’ĂȘtre imitĂ©es : les mouvements de masse sont souvent suivis d’une poussĂ©e vers la formation de partis politiques capables de se prĂ©senter aux Ă©lections, comme en GrĂšce ou en Espagne. Leurs premiers succĂšs tendent Ă  dissimuler un certain piĂšge. Lorsque la crise est suffisamment profonde, l’État et le capital veulent faire porter le poids de la gouvernance sur les mouvements. Comme il n’y a pas de moyen de sortir de la crise, les mouvements deviennent responsables de sa gestion. Une fois que le mouvement social est au pouvoir, il est rapidement discrĂ©ditĂ©. Parfois, la gauche est mĂȘme capable de faire passer des rĂ©formes ou des mesures d’austĂ©ritĂ© qu’un autre gouvernement n’aurait pas Ă©tĂ© en mesure de faire. Dans ce cycle, les rĂ©volutionnaires ont dĂ©couvert la forme adĂ©quate pour intervenir dans les luttes mais pas pour prendre le pouvoir.

XII.

La crise ne peut ĂȘtre rĂ©solue uniquement au Sri Lanka. Avec une pĂ©nurie de nourriture, de carburant, d’argent et d’autres produits de base, l’aide, sous une forme ou une autre, devra venir de l’extĂ©rieur de l’üle. Pour l’instant, la seule aide disponible prend la forme d’un renflouement d’urgence du FMI et d’une aide de pays comme la Chine et l’Inde. Un renflouement du FMI, c’est comme si on vous jetait une bouĂ©e de sauvetage alors que vous ĂȘtes Ă©chouĂ© au milieu de l’ocĂ©an. Cela peut offrir un sursis temporaire, mais il n’est pas une solution et ne garantit certainement pas la survie. Il ne fait que perdurer la mĂȘme situation : se battre pour garder la tĂȘte hors de l’eau.


Les tentatives rĂ©volutionnaires d’aujourd’hui commencent dans l’isolement, exposĂ©es Ă  la rĂ©pression parce qu’il n’est dans l’intĂ©rĂȘt d’aucune puissance existante de les soutenir. Les explosions sporadiques de la contestation rĂ©volutionnaire sont contrĂ©es par une organisation internationale de la rĂ©pression, fonctionnant avec une division globale des tĂąches. Jusqu’à prĂ©sent, aucune organisation pratique de l’internationalisme rĂ©volutionnaire n’existe pour soutenir le mouvement au Sri Lanka. Pourtant, ce n’est que par l’approfondissement de cette sĂ©quence de luttes, et au sein des constellations de forces qui pourraient en Ă©merger, qu’un internationalisme pratique, capable de rompre l’isolement des tentatives rĂ©volutionnaires, peut devenir possible [9].

XIII.

Les rĂ©volutions trouvent toujours une forme adĂ©quate Ă  leur contenu et Ă  leur situation. Dans GotaGoGama et la prolifĂ©ration des occupations qui en sont issues, nous apercevons l’ébauche de ce que certains ont commencĂ© Ă  appeler la commune de Galle Face. La commune fournit une base possible pour la rĂ©volution sociale. La commune peut se lire Ă  travers les pratiques dans lesquelles le mouvement prend soin de lui-mĂȘme et se reproduit, dans ses efforts pour surmonter les sĂ©parations de la sociĂ©tĂ© capitaliste et dans sa tendance Ă  l’expansion. À chaque avancĂ©e de la lutte, le mouvement d’occupation s’est Ă©tendu : le campement de Galle Face s’est agrandi, de nouveaux campements ont vu le jour, de nouveaux bĂątiments ont Ă©tĂ© occupĂ©s. Certains manifestants se sont plaints que les mĂ©dias qualifient les manifestations de « fĂȘte sur la plage Â». Mais la dĂ©claration de la commune est toujours marquĂ©e par une fĂȘte.

Les occupations fournissent l’espace et le contexte permettant aux participants de se retrouver, de s’organiser et de prendre des initiatives. Elles fournissent l’infrastructure nĂ©cessaire au mouvement pour reprendre des forces pendant les accalmies et ĂȘtre prĂȘt Ă  redĂ©marrer Ă  chaque nouvel Ă©lan d’agitation plus intense. Il sera toujours plus facile de dĂ©fendre ces endroits que de les reprendre. C’est toujours plus difficile de taper dans le mille la deuxiĂšme fois. Les rĂ©volutionnaires Ă©gyptiens et soudanais l’ont appris Ă  leurs dĂ©pens.

La vie en commun qui a Ă©tĂ© tentĂ©e Ă  Galle Face Greene, sous des tentes, dans le froid, sous la pluie, entourĂ©e par la police sous la plus morne des tours de Colombo, n’était certainement pas un dĂ©ploiement complet de la vita nova – mais elle a rĂ©vĂ©lĂ© Ă  quel point l’existence mĂ©tropolitaine Ă©tait triste.

MĂȘme si les derniĂšres occupations sont Ă©vacuĂ©es, cela ne signifie pas que la commune a Ă©tĂ© Ă©radiquĂ©e. Il faut se rappeler que les soviets sont apparus pour la premiĂšre fois lors de la rĂ©volution de 1905, pour rĂ©apparaĂźtre en 1917.

Tout le pouvoir aux communes.

S. Prasad




Source: Lundi.am