Avril 8, 2021
Par Le Poing
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Petits rĂšglements de comptes post-Ă©lectoraux. Mise en selle d’un pote au meilleur poste. RĂ©veil des arguments populistes. Sur l’art contemporain, le maire ramĂšne Montpellier en arriĂšre (“backward”) et rabaisse le niveau (“down”)

D’un cĂŽtĂ© les luttes anti-autoritaires, anticapitalistes : en plein le domaine du Poing. De l’autre cĂŽtĂ© les questions de l’art contemporain. En vrai, les passerelles sont rares, et trĂšs Ă©troites, qui vont des unes aux autres. Pourquoi s’y essayer quand mĂȘme ? Parce que la rĂ©cente polĂ©mique autour de la nomination du nouveau directeur du MO-CO (ou “Montpellier contemporain”) est quand mĂȘme trĂšs politique. Il s’agit d’un Ă©tablissement public, intĂ©gralement financĂ© sur fonds publics (6 M€ de fonctionnement annuel). Nul citoyen n’est censĂ© en ĂȘtre tenu Ă  l’écart ; au moins sur le papier.
Et c’est mĂȘme l’inverse ; au moins dans les principes.

A ce stade, il y a deux choses Ă  poser. PremiĂšre chose : il existe en France une politique culturelle publique, souvent trĂšs admirĂ©e Ă  l’étranger. Son enjeu essentiel est de favoriser l’accĂšs du plus grand nombre aux Ɠuvres des artistes. Mais notons une particularitĂ© dans le domaine des arts plastiques (la peinture, la photo, la sculpture) : c’est l’existence d’un marchĂ© privĂ© trĂšs solide, trĂšs spĂ©culatif, avec des sommes considĂ©rables en jeu, Ă  cĂŽtĂ© du domaine public. Or ce dernier n’a pas Ă  se laisser contaminer par ces logiques de gros sous.

DeuxiĂšme chose Ă  poser : l’art n’est pas fait que pour faire joli, pour faire plaisir. L’art peut (voire doit) aussi vĂ©hiculer du trouble, du questionnement, des audaces, de l’expĂ©rimentation, des prises de risque. Il ne faut pas oublier que des artistes aussi consacrĂ©s que Monet, Van Gogh ou Picasso furent d’abord mĂ©prisĂ©s, rejetĂ©s, du fait de leurs audaces incomprises. C’est aussi pourquoi le service public de la culture est censĂ© soutenir des dĂ©marches artistiques qui ne rencontrent pas de larges publics, et donc pas de marchĂ© pour se financer.

Accessoirement, ce petit rappel historique : les pires rĂ©gimes politiques, les totalitarismes – par exemple le nazisme ou le stalinisme – jettent Ă  la vindicte les artistes “dĂ©gĂ©nĂ©rĂ©s” – ceux dont les Ɠuvres sont troublantes, inquiĂ©tantes. On brĂ»le leurs Ɠuvres. On les persĂ©cute. De façon plus civilisĂ©e, on leur supprime les moyens de vivre, on les Ă©jecte des rĂ©seaux de travail et de diffusion. Le populisme en fait des Ă©pouvantails faciles Ă  agiter.

L’opĂ©ra. Le thĂ©Ăątre. La danse. La musique. Depuis quelques dĂ©cennies, les politiques publiques ont hissĂ© Montpellier de plain-pied dans l’actualitĂ© de ces domaines. Mais il restait un parent pauvre. C’était celui de l’art contemporain. Les hommes politiques adorent associer le prestige artistique Ă  leur pouvoir. Ce n’est pas nouveau, depuis les rois de France. Ainsi Philippe Saurel, le prĂ©cĂ©dent maire de Montpellier, eut pour projet de doter enfin la ville d’un grand Ă©tablissement, rayonnant trĂšs fort et trĂšs loin, consacrĂ© Ă  l’art contemporain.

D’oĂč la rĂ©alisation du Mo-Co (rappelons : “Montpellier contemporain”). A sa tĂȘte : Nicolas Bourriaud. Auteur d’ouvrages thĂ©oriques traduits dans toutes les langues, il a occupĂ© prĂ©cĂ©demment des postes clĂ©s : directeur du Palais de Tokyo Ă  son ouverture (soit l’équivalent du Mo-Co, mais Ă  l’échelle de Paris, donc du monde, enfin euh
), commissaire (c’est-Ă -dire directeur artistique) pour de trĂšs grands rendez-vous internationaux de l’art (la Biennale d’Istanbul par exemple), ou directeur de l’Ecole nationale des Beaux-Arts Ă  Paris (oĂč il fut dĂ©criĂ© pour son penchant plus proche des entreprises privĂ©es que de la vie quotidienne des Ă©tudiants).

Pour Montpellier, Nicolas Bourriaud invente un modĂšle tout Ă  fait neuf. Dans une mĂȘme structure, le Mo-Co, on retrouve l’école des Baux-arts, la PanacĂ©e (oĂč l’on peut accueillir des artistes en rĂ©sidence de travail et produire des Ɠuvres nouvelles) et le nouvel HĂŽtel des collections. Celui-ci est installĂ© rue de la RĂ©publique, tout prĂšs de la gare, dans l’ancien mess des officiers. L’HĂŽtel des collections est exclusivement un lieu d’exposition. Sa grande originalitĂ© rĂ©sonne dans son nom : on va y montrer des collections d’art privĂ©es, qui normalement ne sont pas du tout accessibles au public.

La vraie critique du projet de Nicolas Bourriaud n’a jamais Ă©tĂ© conduite. C’était la critique anticapitaliste. Car le Mo-Co mettait tout l’argent public au service de la consĂ©cration des collectionneurs privĂ©s. Dans l’économie financiarisĂ©e, la collection d’art privĂ©e est devenue un fantastique bastion d’influence, dont les nababs sont les Bernard Arnauld, les François Pinault, tandis que le marchĂ© de l’art atteint des niveaux spĂ©culatifs ahurissants. Le marchĂ© de la collection d’art privĂ© a mis la main sur l’art contemporain. Jusqu’alors, c’étaient plutĂŽt les critiques, les chercheurs universitaires, les conseillers du service public de la culture, qui donnaient le la. Ça pouvait faire une caste assez fermĂ©e, pas franchement populaire ni ouverte, mais tout de mĂȘme pas vouĂ©e au culte du veau d’or.

Nicolas Bourriaud avalise cette nouvelle donne. Son carnet d’adresse est fantastique. Il attire Ă  Montpellier, et notamment Ă  l’école des Beaux-Arts, le top de la tendance. A l’époque d’internet et du TGV, loin de l’immobilier parisien prohibitif, prĂšs du CarrĂ© d’Art nĂźmois, de la Fondation privĂ©e Luma Ă  Arles, du SĂšte des peintres, il entend faire de Montpellier un Ă©cosystĂšme, en fait une start-up de l’éclosion de jeunes artistes formatĂ©s pour s’insĂ©rer, directement bankables, sur le marchĂ©. Il invente la Saison Six de l’école, sorte de sixiĂšme annĂ©e de cursus, rĂ©servĂ©e Ă  six Ă©lĂšves modĂšles, invitĂ©s Ă  participer aux plus grands rendez-vous de l’art, ou Bourriaud a toutes ses entrĂ©es.

La cote de l’école montpelliĂ©raine monte d’un coup. C’est devenu “the place to be”. On se bouscule au concours d’entrĂ©e. Les Ă©tudiants de l’école des Beaux-Arts auront Ă©tĂ© les plus ardents dĂ©fenseurs de Nicolas Bourriaud quand MichaĂ«l Delafosse a dĂ©cidĂ© de le mettre Ă  la porte. On aime bien les Ă©tudiants en lutte. On aurait Ă©tĂ© plus convaincus si on les avait vus se battre aussi pour d’autres idĂ©aux que la dĂ©fense de leur filiĂšre de prestige sĂ©lective.

Car on se retrouve bien embarrassĂ©. Avec le dĂ©part de Bourriaud, criticable Ă  bien des Ă©gards, nul doute que le niveau de Montpellier retombe de plusieurs marches d’un coup. Les expositions de l’HĂŽtel des collections n’étaient pas toujours trĂšs accessibles. Mais cela se discute : celle de la collection latino-amĂ©ricaine (du nom de Petitgas) l’était parfaitement, trĂšs connectĂ©e sur les artistes d’un monde en transition et en lutte. Celle des artistes russes post-soviĂ©tiques Ă©tait souvent pop. Mais c’est incontestable : toutes Ă©taient d’un niveau d’excellence, irrĂ©prochable. Et c’est minable de n’y voir opposĂ© aujourd’hui, par MichaĂ«l Delafosse, que l’argument du “populaire”. Du populisme.

On reproche aussi Ă  Nicolas Bourriaud un dĂ©ficit de 170 000 euros. Certes fĂącheux. Mais admettons que le contexte des Gilets jaunes (un peu) et des confinements (Ă©normĂ©ment) ne fut pas le plus aisĂ© en matiĂšre de visibilitĂ© gestionnaire. Argument de petite polĂ©mique. De mĂȘme, le parisianisme clanique du personnage, recrutant toute une coterie de conseillers proches, sans une place pour une compĂ©tence montpelliĂ©raine. Pour imposer un concours de jeunes artistes primĂ©s par un jury de collectionneurs privĂ©s (encore), Nicolas Bourriaud aura rayĂ© du paysage un salon du dessin, que les galeries montpelliĂ©raines produisaient depuis presque dix ans, au niveau de leurs moyens, et de ceux d’un public local non milliardaire.

Mais il n’y a pas plus Ă©triquĂ© que l’hostilitĂ© de MichaĂ«l Delafosse Ă  l’encontre de Nicolas Bourriaud. Celui-ci Ă©tait l’affidĂ© de Philippe Saurel, le prĂ©cĂ©dent maire et adversaire de l’actuel. Il le soutenait Ă©lectoralement. Il faut donc le flinguer. Basse politique. Qui mettre Ă  la place : Numa Hambursin, un galeriste de la rĂ©gion, un copain de toujours, montpelliĂ©rain de Montpellier, qui arrive Ă  la cheville de son prĂ©dĂ©cesseur en termes de compĂ©tence et de notoriĂ©tĂ©. Ce n’est pas qu’on adore les hiĂ©rarchies, les prestiges, les castes. Mais de quelque maniĂšre qu’on le prenne, la dĂ©gringolade est vertigineuse.

L’option Bourriaud pouvait ĂȘtre critiquĂ©e. Du reste, en mettant tout l’argent pour seulement accueillir des collectionneurs privĂ©s, il s’en va en laissant une coquille vide. C’est le champ de dĂ©combres d’une ambition ruinĂ©e, avant qu’elle ait pu prospĂ©rer. Au moins reconnaissons Ă  MichaĂ«l Delafosse que ça n’est pas sur ce coup qu’il s’attribuera un quelconque prestige de haut vol artistique.




Source: Lepoing.net