FĂ©vrier 21, 2021
Par Contretemps
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Mario Draghi, choisi en dehors de l’arĂšne politique, vient d’ĂȘtre nommĂ© Ă  la tĂȘte du nouveau gouvernement italien ; il pourra appuyer son action sur une trĂšs large majoritĂ© allant de la droite extrĂȘme de la Ligue jusqu’au Parti DĂ©mocrate, et mĂȘme Ă  une partie de Liberi et Uguali (LeU), assemblage de petits mouvements qui reprĂ©sentent tout ce qui reste de la gauche parlementaire. Qui connaĂźt l’histoire politique italienne rĂ©cente, sait qu’une telle situation n’est pas inĂ©dite : elle compte trois prĂ©cĂ©dents au cours des trente derniĂšres annĂ©es. Le premier gouvernement d’unitĂ© nationale dirigĂ© par un technocrate a Ă©tĂ© celui de Carlo Azeglio Ciampi (1993-94), suivi par le gouvernement Dini (1995-96) et, plus rĂ©cemment, par celui prĂ©sidĂ© par Mario Monti (2011-13).

Dans toutes ces expĂ©riences, des coalitions hĂ©tĂ©roclites se sont formĂ©es en cours de lĂ©gislature, et en rĂ©action Ă  une crise politique majeure. Trois des quatre technocrates appelĂ©s Ă  « sauver Â» un pays prĂ©sentĂ© comme au bord de l’effondrement Ă©taient auparavant des banquiers centraux, le seul Ă  ne pas avoir exercĂ© une telle fonction, Monti, Ă©tant Ă  son tour trĂšs liĂ© Ă  l’univers bancaire. La dimension europĂ©enne des crises politiques Ă  l’origine des gouvernements super partes est aussi un trait rĂ©current. L’appel Ă  Ciampi a fait suite Ă  la sortie de la lire du SME, Ă  l’automne 1992. Monti a remplacĂ© Berlusconi qui, en octobre 2011, avait Ă©tĂ© ouvertement dĂ©lĂ©gitimĂ© dans une confĂ©rence de presse par Merkel et Sarkozy, ce qui avait eu pour consĂ©quence l’envolĂ©e des taux sur la dette italienne. Draghi arrive avec pour principale mission la nĂ©gociation des fonds du Plan de relance que l’Union europĂ©enne a Ă©laborĂ© en rĂ©action Ă  la chute de l’activitĂ© dĂ©terminĂ©e par l’épidĂ©mie de Covid.

Des technocrates pas si Ă©trangers Ă  la politique italienne

Le profil du gouvernement indique que l’utilisation des fonds europĂ©ens est la cause dĂ©terminante du tournant politique. Dans la recherche d’un Ă©quilibre avec les partis qui le soutiennent, Draghi leur a attribuĂ© des ministĂšres de poids : les affaires Ă©trangĂšres, la dĂ©fense, la santĂ©. Sur vingt-trois ministres, quinze sont l’expression directe des forces politiques, seulement huit des indĂ©pendants. Mais les trois ministĂšres qui auront leur mot Ă  dire sur les conditions d’obtention et la destination des fonds europĂ©ens, ont Ă©tĂ© attribuĂ©s Ă  des hommes de confiance du prĂ©sident du conseil : Vittorio Colao sera responsable de l’innovation technologique et de la transition digitale, Roberto Cingolani de la transition Ă©cologique, Daniele Franco, qui a fait l’essentiel de sa carriĂšre Ă  la Banque d’Italie, de l’économie et des finances. Ces trois ministres ne font rĂ©fĂ©rence Ă  aucune formation politique, et c’est sur le nom du nouveau titulaire de l’Economie qu’il vaut la peine de s’attarder, car il permet de connecter le nouveau gouvernement avec celui de Mario Monti.

On sait que la crise qui, en 2011, s’est terminĂ©e avec les dĂ©missions de Berlusconi, avait Ă©tĂ© ouverte par une lettre de la BCE signĂ©e par Jean-Claude Trichet et
 Mario Draghi. Dans cette lettre, le gouverneur de la Banque centrale et son successeur dĂ©signĂ© conditionnaient le rachat de titres de la dette italienne Ă  des mesures de restriction fiscale et Ă  une sĂ©rie de rĂ©formes structurelles (libĂ©ralisation des services publics, passage de la nĂ©gociation par branche Ă  des accords salariaux par entreprise, rĂ©vision des rĂšgles de licenciement, rĂ©forme du systĂšme de retraite). Un vĂ©ritable agenda de gouvernement pour lequel Berlusconi sera finalement considĂ©rĂ© comme pas assez fiable ; Monti prendra sa place, et fera de la lettre BCE sa feuille de route.

Il y a, dans cette histoire, un Ă©pisode moins connu, qui a Ă©tĂ© racontĂ© dans un livre Ă©crit en 2014 par Renato Brunetta[1], ministre de Berlusconi Ă  l’époque des faits et ministre de Draghi aujourd’hui. Trois mois avant de dĂ©missionner, ayant Ă©tĂ© informĂ© de la publication imminente de la lettre, Berlusconi appelle Draghi, lui dit avoir compris le message (il dĂ©cidera d’ailleurs, dans la foulĂ©e, la hausse de quelques impĂŽts) et demande s’il peut prendre connaissance de la lettre avant qu’elle ne soit diffusĂ©e publiquement. Draghi lui rĂ©pond que c’est Daniele Franco, Ă  la Banque d’Italie, qui travaille Ă  la rĂ©daction de la lettre, et c’est le mĂȘme Franco, le jour suivant, qui en apporte une premiĂšre version au premier ministre.

Le gouvernement technique de Monti, nĂ© pour appliquer les politiques « conseillĂ©es Â» par la lettre Bce, a inaugurĂ© une expĂ©rience de type bloc bourgeois en Italie[2], fondĂ©e sur le lien entre engagement europĂ©en et rĂ©formes nĂ©olibĂ©rales, qui a Ă©tĂ© prolongĂ©e jusqu’en 2018 par les gouvernements Letta, Renzi et Gentiloni. Pour saisir dans sa totalitĂ© le caractĂšre paradoxal de la situation d’aujourd’hui, il faut rappeler que du point de vue Ă©lectoral, cette expĂ©rience s’est terminĂ©e de façon catastrophique pour ses protagonistes, et triomphale pour ses opposants.

Le parti fondĂ© par Monti, Scelta Civica, a cessĂ© d’exister aprĂšs avoir obtenu moins de 1% des voix aux lĂ©gislatives 2018, Renzi est sorti du Parti dĂ©mocrate aprĂšs en avoir perdu le contrĂŽle, et le mouvement qu’il a fondĂ©, Italia Viva, est crĂ©ditĂ© d’environ 3% des voix dans les sondages, Letta a quittĂ© la vie politique, Gentiloni a Ă©tĂ© nommĂ© commissaire europĂ©en et s’est ainsi Ă©loignĂ© du combat politique italien[3]. Sur l’autre front, la Ligue et surtout le mouvement 5Ă©toiles (M5S), qui a fait son entrĂ©e au parlement en 2013 et qui est devenu cinq ans aprĂšs le premier parti italien, sont devenus des protagonistes incontournables de la scĂšne italienne : en 2018, les deux partis qui s’étaient opposĂ©s frontalement aux gouvernements du bloc bourgeois, rĂ©unissaient ensemble plus de 50% des suffrages.

Dix ans aprĂšs l’émergence d’un bloc bourgeois Ă  laquelle Draghi et Franco ont contribuĂ© activement, trois ans aprĂšs l’effondrement Ă©lectoral du mĂȘme bloc bourgeois, l’Italie se retrouve donc avec un gouvernement conduit par Draghi, avec Franco responsable de l’Economie, qui pourra compter sur une majoritĂ© parlementaire presque unanime sans qu’une nouvelle Ă©lection ne soit venue modifier le rĂ©sultat de 2018 !

Une narration keynésienne au service des réformes néolibérales

Pourtant, objectent la plupart des mĂ©dias et des responsables politiques italiens, il serait erronĂ© d’imaginer que la pĂ©riode qui s’ouvre, avec Draghi Ă  distribuer l’argent du Plan de relance, ressemblera en quoi que ce soit Ă  celle de l’austĂ©ritĂ© imposĂ©e par Monti. Une objection qui appelle deux rĂ©ponses d’ordre diffĂ©rent.

En premier lieu, il faut relativiser les montants destinĂ©s Ă  l’Italie par le Plan de relance. Les 209 milliards attendus comme une pluie salvatrice qui tombera du ciel, se composent pour 127 milliards de prĂȘts et 82 milliards de subventions qui s’étaleront sur une pĂ©riode de six ans. Pour les prĂȘts, qui seront contractĂ©s Ă  un taux Ă©videmment trĂšs favorable, ce qui compte est la diffĂ©rence avec les intĂ©rĂȘts que l’Italie aurait payĂ© en empruntant Ă  son nom. Selon les calculs prĂ©sentĂ©s dans le Financial Times par Emiliano Brancaccio et Riccardo Realfonzo[4], l’Italie Ă©conomisera Ă  ce titre, au cours des six prochaines annĂ©es, au mieux, c’est-Ă -dire en faisant des hypothĂšses pessimistes sur l’évolution des taux italiens, 24 milliards.

Concernant la partie subvention, il faut rappeler qu’en l’absence d’un improbable nouvel impĂŽt europĂ©en destinĂ© Ă  financer le Fond, celui-ci sera alimentĂ© par les pays de l’Union en fonction de leur PIB: la contribution italienne sera alors de l’ordre de 40 milliards, ce qui rĂ©duit la subvention nette Ă  42 milliards. Au total on arrive donc, dans l’hypothĂšse la plus favorable Ă  l’Italie, Ă  66 milliards d’aide europĂ©enne sur six ans, onze milliards par an, qu’il faut comparer Ă  une chute du PIB de l’ordre de 160 milliards au cours de la seule annĂ©e 2020. On est donc trĂšs loin d’une relance massive d’empreinte keynĂ©sienne.

La deuxiĂšme remarque est d’ordre plus gĂ©nĂ©ral, et porte sur le rĂŽle de l’austĂ©ritĂ© dans la stratĂ©gie du bloc bourgeois. La nĂ©cessaire maĂźtrise du dĂ©ficit public, le risque d’une dynamique hors contrĂŽle de la dette, le poids que celle-ci ferait retomber sur les gĂ©nĂ©rations Ă  venir
 sont des Ă©lĂ©ments de langage qui occupent le plus souvent une place importante dans le discours des dĂ©cideurs qui font rĂ©fĂ©rence au bloc bourgeois. Pourtant, leur objectif fondamental n’est pas, et n’a jamais Ă©tĂ© l’austĂ©ritĂ©, qui est instrumentalisĂ©e comme une contrainte au service des rĂ©formes structurelles. On pourrait dire la mĂȘme chose de l’idĂ©al europĂ©en qui, dans la stratĂ©gie de ces dĂ©cideurs, n’a jamais Ă©tĂ© autre chose qu’un instrument pour faciliter la transition du capitalisme italien vers le modĂšle nĂ©olibĂ©ral.

Le parallĂšle entre les gouvernements Monti et Draghi est donc tout Ă  fait pertinent ; si le premier prĂ©sentait les rĂ©formes comme indispensables pour Ă©viter l’explosion de la dette, le second dira qu’elles sont nĂ©cessaires pour obtenir l’aide europĂ©enne. Et ce sont bien les rĂ©formes structurelles qui ont rĂ©duit la protection sociale, affaibli les services publics, prĂ©carisĂ© la relation salariale -qu’on pense par exemple au Jobs Act de Renzi qui ne comportait aucune Ă©conomie budgĂ©taire -, qui ont engendrĂ© la forte rĂ©action de la sociĂ©tĂ© italienne aux gouvernements du bloc bourgeois et produit le bouleversement complet des rapports de force Ă©lectoraux, avec notamment la montĂ©e en puissance de la Ligue et l’irruption sur la scĂšne du M5S.

Des partis en panne de stratégie

Il faut donc se demander pour quelles Ă©tranges raisons les partis politiques qui ont grandi en s’opposant aux gouvernements du bloc bourgeois (M5S et Ligue), et les partis qui, Ă  cause de leur appui aux mĂȘmes gouvernements, ont perdu Ă©normĂ©ment d’électeurs (Parti dĂ©mocrate et Forza Italia, la formation de Berlusconi), se retrouvent tous ensemble Ă  soutenir, avec un enthousiasme variable, Mario Draghi, dont la stratĂ©gie sera encore une fois celle d’un bloc bourgeois en train de renaĂźtre de ses cendres. Il est vrai que pour l’instant on ne connaĂźt que les grandes lignes du programme du nouveau gouvernement.

Mais c’est sans surprise que dans son premier discours public en tant que premier ministre, le 17 fĂ©vrier au SĂ©nat, Draghi a insistĂ© sur la nĂ©cessitĂ© de rĂ©formes rapides pour renforcer la concurrence, simplifier le systĂšme fiscal, rĂ©duire les prĂ©lĂšvements, rendre plus efficace l’administration publique, favoriser l’émergence de pĂŽles d’excellence dans le systĂšme de la recherche publique. Le cadre gĂ©nĂ©ral est toujours celui de politiques structurelles qui faciliteraient l’innovation, la croissance et, Plan de relance europĂ©en oblige, la transition Ă©cologique.

En ce sens, le soutien aux entreprises mises en difficultĂ© par la rĂ©cession Ă©conomique se voudra sĂ©lectif, et le contraste Ă  la montĂ©e du chĂŽmage sera une fois de plus entiĂšrement confiĂ© Ă  des politiques actives pour l’emploi. Au SĂ©nat, Draghi n’a pas eu un seul mot pour les formes contractuelles, la nĂ©gociation salariale qui se fait dĂ©sormais pour l’essentiel au niveau de l’entreprise, le salaire minimum dont l’Italie manque toujours, le niveau des rĂ©munĂ©rations, alors qu’il a affirmĂ© avec force l’engagement europĂ©en de son gouvernement, qui devra comporter des transferts supplĂ©mentaires de souverainetĂ© en matiĂšre fiscale. MĂȘme les Ă©lĂ©ments rhĂ©toriques, avec l’exhortation Ă  ne pas sacrifier l’avenir des jeunes gĂ©nĂ©rations Ă  l’égoĂŻsme de plus anciennes, sont en parfaite continuitĂ© avec l’époque des gouvernements du bloc bourgeois.

Quelles sont donc les raisons qui motivent le soutien presque unanime au nouveau gouvernement ? La rĂ©ponse se trouve, pour partie, dans les dynamiques internes Ă  chaque parti : je me limiterai Ă  une brĂšve analyse de la situation des trois principales forces parlementaires, Ă  savoir M5S, Parti dĂ©mocrate et Ligue. Mais une autre partie, importante, de la rĂ©ponse est liĂ©e Ă  la restructuration des clivages politiques impulsĂ©e par le bloc bourgeois, qui a laissĂ© une trace profonde dans la configuration du conflit politique et social italien. J’y reviendrai dans la derniĂšre partie de cet article.

Le virage spectaculaire de la Ligue, qui est rentrĂ©e dans la majoritĂ© Draghi aprĂšs avait fait longuement campagne, jusqu’aux lĂ©gislatives 2018, pour la sortie de la monnaie unique (qui est, dixit Draghi au SĂ©nat, irrĂ©versible), est surprenant seulement pour ceux qui ne connaissent pas le pouvoir prĂ©pondĂ©rant, au sein du parti, de sa composante traditionnelle, liĂ©e essentiellement aux PME de la VĂ©nĂ©tie, de la Lombardie et du PiĂ©mont, c’est-Ă -dire Ă  la partie la plus riche et industrialisĂ©e du pays. Pendant un temps, le projet de Salvini a Ă©tĂ© de transformer sa formation, qui en 2017 s’appelait encore Ligue du Nord pour l’indĂ©pendance de la Padanie, en parti Ă  vocation nationaliste prĂ©sent et fort sur l’ensemble du territoire, en mesure de s’adresser aussi aux classes populaires du centre et du sud largement sacrifiĂ©es par les rĂ©formes structurelles et l’austĂ©ritĂ©.

Cependant le monde productif du nord, et en particulier du nord-est du pays, trĂšs largement intĂ©grĂ© du point de vue commercial et productif Ă  l’Allemagne, considĂšre toute perspective de rupture avec l’UE, surtout si unilatĂ©rale, comme une menace intolĂ©rable. Juste aprĂšs le rĂ©sultat Ă©lectoral de 2018 et l’accĂšs au pouvoir en alliance avec le M5S, Salvini a d’ailleurs vite dĂ©clarĂ© avoir « changĂ© d’avis Â» sur l’euro [5]. Une annĂ©e aprĂšs, la fin du premier gouvernement Conte a Ă©tĂ© causĂ©e par le refus du M5S d’accorder une forte autonomie fiscale aux rĂ©gions que la Ligue, sous l’impulsion des gouverneurs du nord, considĂ©rait comme prioritaire. Le parti national et nationaliste que Salvini voulait construire avait donc deux Ăąmes ; mais chaque fois qu’un choix s’est imposĂ©, c’est la vieille Ligue, reprĂ©sentante du nord industrialisĂ©, qui a dictĂ© sa ligne, sans rechercher le moindre compromis avec les attentes du nouvel Ă©lectorat, trĂšs liĂ© aux classes populaires du centre et du sud.

Un choix s’imposait aussi au moment de dĂ©cider si s’opposer Ă  Draghi ou intĂ©grer sa majoritĂ© ; et encore une fois, ce sont les attentes des classes liĂ©es au monde de la petite et moyenne entreprise qui ont Ă©tĂ© dĂ©terminantes. Ce monde n’a aucune envie d’un affrontement avec les institutions europĂ©ennes, il accepte trĂšs bien, et au contraire demande, une forte libĂ©ralisation de la relation salariale, et espĂšre profiter d’une partie des ressources du Plan de relance. Il ne comprendrait donc pas de se retrouver dans l’opposition Ă  Draghi. Salvini a d’ailleurs dĂ©clarĂ© que tout ce qu’il demande au nouveau gouvernement c’est une baisse de l’impĂŽt sur le revenu, d’éviter l’introduction d’une taxe patrimoniale et de ne pas augmenter l’impĂŽt foncier[6].

On voit aisĂ©ment Ă  quels intĂ©rĂȘts sociaux correspondent de tels objectifs, et on comprend aussi que cela marque la fin du projet national de la Ligue et le retour sur ses bases traditionnelles. Il faut aussi souligner que ce recentrage n’implique pas forcĂ©ment un affaiblissement de la coalition des droites ; car Fratelli d’Italia, parti nĂ©ofasciste alliĂ© de la Ligue dans toutes les Ă©lections et qui s’est positionnĂ©, seul, Ă  l’opposition, vise exactement l’électorat que la Ligue est en train d’abandonner. La stratĂ©gie de Salvini est donc parfaitement lisible : il renonce aux soutiens populaires qu’il avait rapidement gagnĂ©s au centre-sud, mais par l’appui Ă  Draghi, il compte renforcer le rĂŽle de la Ligue comme reprĂ©sentant du monde productif du nord.

Les choses sont plus compliquĂ©es pour le Parti dĂ©mocrate et le M5S, qui Ă  l’automne 2019 s’étaient retrouvĂ©s un peu par hasard Ă  gouverner ensemble. Comme je l’ai rappelĂ©, c’est Salvini qui, sous la pression des gouverneurs des rĂ©gions du nord, a dĂ©cidĂ© de mettre fin au premier gouvernement Conte ; et c’est surtout pour Ă©viter des Ă©lections anticipĂ©es dont la victoire Ă©tait promise Ă  la droite que les deux mouvements ont dĂ©cidĂ© de donner vie Ă  un nouveau gouvernement, sans d’ailleurs changer de premier ministre. La caractĂ©ristique de la nouvelle alliance, au moins au dĂ©part, Ă©tait de voir jouer dans les rĂŽles principaux des partis en pleine crise stratĂ©gique.

Le Parti dĂ©mocrate a Ă©tĂ©, de 2011 jusqu’en 2018, le pilier principal du bloc bourgeois. AprĂšs avoir appuyĂ© Monti, il a d’ailleurs dĂ©signĂ© les trois premiers ministres des gouvernements qui ont fait rĂ©fĂ©rence Ă  ce bloc social (Letta, Renzi et Gentiloni). Mais les consĂ©quences Ă©lectorales de l’expĂ©rience sont sans appel : aprĂšs avoir obtenu 33% des suffrages dans les Ă©lections 2008 qu’il avait pourtant perdues, le parti est descendu Ă  25% en 2013, puis Ă  18% en 2018. AprĂšs cette dĂ©faite cuisante, la ligne de Renzi, qui coĂŻncide de façon presque caricaturale avec celle du bloc bourgeois, a Ă©tĂ© mise en minoritĂ© ; le mĂȘme Renzi a fini d’ailleurs par quitter le parti, et fonder son propre mouvement (Italia Viva).

Cependant, et c’est tout le problĂšme, il n’y a jamais eu de vĂ©ritable dĂ©bat contradictoire et d’affrontement au sein du Parti dĂ©mocrate entre des lignes politiques diffĂ©rentes. Renzi s’est, pour ainsi dire, dĂ©fait tout seul, en laissant derriĂšre lui une formation sans boussole politique. La conscience des dĂ©gĂąts sociaux et des inĂ©galitĂ©s produites par les « nĂ©cessaires rĂ©formes Â» est largement diffuse dans le parti, mais le seul collant qui lui permet d’exister est l’adhĂ©sion forte et inconditionnelle Ă  la construction europĂ©enne ; et ce collant fait Ă©videmment obstacle Ă  une vĂ©ritable analyse critique des annĂ©es du bloc bourgeois, prĂ©alable nĂ©cessaire Ă  l’élaboration d’un projet politique alternatif.

La situation est si possible encore plus confuse pour le M5S, dont la trajectoire semble dĂ©terminĂ©e davantage par les alĂ©as conjoncturels que par des orientations politiques. Longtemps opposĂ© Ă  la caste des partis, et dĂ©cidĂ© Ă  refuser toute alliance, et aprĂšs avoir triomphĂ© aux Ă©lections 2018, M5S a d’abord proposĂ© au Parti dĂ©mocrate de former un gouvernement ; suite au refus de Renzi, qui Ă©tait encore aux commandes, M5S s’est coalisĂ© avec la Ligue ; quand Salvini a dĂ©cidĂ© de mettre fin Ă  cette expĂ©rience, M5S est revenu vers le Parti dĂ©mocrate ; et maintenant que Renzi, en retirant le soutien de Italia Viva, a mis fin au deuxiĂšme gouvernement Conte, M5S se retrouve alliĂ© Ă  la fois de la Ligue et du Parti dĂ©mocrate dans la nouvelle majoritĂ©.

Ce parcours tortueux s’organise cependant autour de quelques lignes directrices. Le score important (33%) obtenu par le mouvement en 2018 s’explique par une opposition frontale au bloc bourgeois structurĂ©e autour de la dĂ©fense des biens publics, de la dĂ©nonciation des privilĂšges des trĂšs riches, et aussi de l’attention portĂ©e aux thĂšmes Ă©cologiques, opposition accompagnĂ©e d’un flou volontairement entretenu sur des thĂšmes pourtant essentiels comme la fiscalitĂ©, la monnaie unique, les rapports avec l’Union europĂ©enne. Ce flou, auquel ont participĂ© des positions trĂšs variables sur la gestion de l’immigration, a permis au M5S de rĂ©unir des Ă©lecteurs pĂ©nalisĂ©s par l’action du bloc bourgeois en provenance aussi bien de la droite que de la gauche.

La teneur conflictuelle des rapports avec la Ligue au sein du premier gouvernement Conte, puis la relation plus coopĂ©rative avec le Parti dĂ©mocrate pendant le second gouvernement Conte, ont ensuite conduit progressivement M5S Ă  se positionner assez clairement en faveur de la progressivitĂ© de l’imposition, contre la prĂ©carisation de la relation salariale, et aussi pour une tentative de modifier les traitĂ©s europĂ©ens par la nĂ©gociation et sans rupture majeure. De façon assez logique, M5S a ainsi perdu sa composante en provenance de la droite, et se retrouve aujourd’hui crĂ©ditĂ© par les sondages d’environ la moitiĂ© des voix qu’il avait obtenues en 2018.

Le deuxiĂšme gouvernement Conte s’est donc fondĂ© sur l’alliance entre deux formations, Parti dĂ©mocrate et M5S, en crise stratĂ©gique, mais qui, entre hĂ©sitations et conflits internes, marchaient d’une certaine façon vers une direction commune. C’est d’ailleurs pour stopper la perspective, encore hypothĂ©tique mais concrĂšte, d’un nouveau centre-gauche certes conditionnĂ© par un europĂ©isme insuffisamment rĂ©flĂ©chi, mais attentif aux inĂ©galitĂ©s sociales et aux problĂšmes que la prĂ©caritĂ© et la pauvretĂ© posent notamment dans les rĂ©gions du centre et du sud, et critique vers la flexibilisation de la relation salariale, que Renzi a dĂ©cidĂ© de retirer la confiance de ses parlementaires Ă  Conte et d’ouvrir la crise qui a conduit Ă  la formation du gouvernement Draghi.

L’hĂ©gĂ©monie du bloc bourgeois survit Ă  son dĂ©clin social

Les vicissitudes des principaux protagonistes de la scĂšne italienne, et la rĂ©surgence paradoxale d’un gouvernement qui suivra une stratĂ©gie connectĂ©e au bloc bourgeois, peuvent ĂȘtre reconduites Ă  un cadre unitaire. Le bloc bourgeois n’est pas simplement une alliance sociale qui regroupe les classes moyennes et hautes en provenance de la droite et de la gauche autour d’une rĂ©forme nĂ©olibĂ©rale du capitalisme lĂ©gitimĂ©e par le processus d’unification europĂ©enne. Il est aussi un projet idĂ©ologique qui implique une restructuration complĂšte des clivages politiques. La dĂ©bĂącle Ă©lectorale du Parti dĂ©mocrate version Renzi et de la formation de Berlusconi, c’est-Ă -dire des partis qui portaient ce projet, n’a pas effacĂ© les consĂ©quences de l’expĂ©rience bloc bourgeois sur la structuration du conflit social et politique.

Dans ce conflit, le clivage droite/gauche a Ă©tĂ© au cours des dix derniĂšres annĂ©es minorĂ© au profit d’autres, qui opposent l’Europe Ă  la nation, les Ă©lites au peuple, les cosmopolites aux identitaires, les mondialistes aux souverainistes. Le bloc bourgeois rĂ©unit une alliance autour d’un des pĂŽles de ces clivages ; une alliance qui a vu sa surface sociale se rĂ©duire progressivement jusqu’à devenir complĂštement minoritaire, mais qui demeure compacte dans ses objectifs et dans le soutien Ă  la stratĂ©gie, europĂ©iste et nĂ©olibĂ©rale, qui en permet l’existence.

L’autre pĂŽle de ces clivages assemble une partie majoritaire mais totalement hĂ©tĂ©rogĂšne de la population. Une hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© qui, on l’a vu, mine de façon dĂ©cisive le projet d’une Ligue nationale portĂ© par Salvini, et qui est Ă  l’origine des hĂ©sitations stratĂ©giques et de l’affaiblissement qui ont suivi l’affirmation du M5S en 2018. De mĂȘme, l’adhĂ©sion inconditionnelle Ă  la construction europĂ©enne, qui le conduit Ă  disqualifier comme populiste toute position rĂ©ellement critique vis-Ă -vis de l’UE, correspond Ă  un positionnement du Parti dĂ©mocrate Ă  l’intĂ©rieur des clivages impulsĂ©s par le bloc bourgeois qui fait obstacle Ă  un vĂ©ritable changement de ligne politique.

Il y a une partie, mais seulement une partie de vĂ©ritĂ© dans les discours des mĂ©dias dominants, qui dĂ©noncent l’incapacitĂ© des personnels politiques de tout bord de proposer un programme de gouvernement solide, et qui voient pour cette raison Draghi comme le seul en mesure de sortir le pays de sa crise. En rĂ©alitĂ©, le problĂšme ne vient pas des qualitĂ©s personnelles des responsables politiques, mais d’une hĂ©gĂ©monie du bloc bourgeois qui survit Ă  son dĂ©clin social.

Cette hĂ©gĂ©monie a pour effet direct de laisser aux marges du conflit politique des questions aussi essentielles que l’avenir de la protection sociale, des services publics, de la relation salariale, et elle oblige les opposants au bloc bourgeois Ă  se dĂ©finir sur la base des clivages qu’il a imposĂ©. Dans la structuration du conflit impulsĂ©e par le bloc bourgeois, il y a la place pour une seule stratĂ©gie politique cohĂ©rente : celle du bloc bourgeois. Ce qui explique que, face Ă  l’impĂ©ratif de gĂ©rer une crise Ă©conomique sans prĂ©cĂ©dent dans l’aprĂšs-guerre, une large majoritĂ© politique se soit rassemblĂ©e dans le soutien Ă  un projet socialement minoritaire.

Cela n’empĂȘche que les consĂ©quences sociales de la politique Draghi seront avec toute probabilitĂ© du mĂȘme ordre de celles provoquĂ©es par l’action des gouvernements de la pĂ©riode 2011-2018. Les classes sacrifiĂ©es par les rĂ©formes du bloc bourgeois avaient cherchĂ© une voie Ă©lectorale pour exprimer leur mĂ©contentement et leur souffrance. Et maintenant ? Est-ce qu’elles auront de nouveau la possibilitĂ© de se faire entendre dĂ©mocratiquement, et la persistance pour le faire ? Rien n’est moins sĂ»r. Si voir revenir trop souvent les mĂȘmes citations d’un auteur complexe comme Gramsci risque d’en caricaturer la pensĂ©e, il me semble qu’il n’y a pas de conclusion plus pertinente que la sienne pour cette rĂ©flexion sur la crise italienne : « La crise consiste justement dans le fait que l’ancien meurt et le nouveau ne peut pas naĂźtre : pendant cet interrĂšgne on observe les phĂ©nomĂšnes morbides les plus variĂ©s Â».

18 fĂ©vrier 2021. 

Notes

[1] R. Brunetta : Berlusconi deve cadere. Cronaca di un complotto, Editore Il Giornale, 2014

[2] B. Amable, E. Guillaud, S. Palombarini : L’Économie politique du nĂ©olibĂ©ralisme. Le cas de la France et de l’Italie, Editions Rue d’Ulm, Paris, 2012

[3] S. Palombarini : « L’Italie est malade du nĂ©olibĂ©ralisme (mais elle ne le sait pas) Â», Blog personnel Mediapart, 9 avril 2020

[4] E. Brancaccio, R. Realfonzo : « Draghi’s plan needs less Keynes, more Schumpeter Â», Financial Times, 12 fĂ©vrier 2021

[5] « Italy has done a lot, maybe too much Â», interview de Salvini au Washington Post, 19 juillet 2018.

[6] DĂ©claration de Salvini Ă  l’émission «  Âœ ora in piĂč Â», Rai 3, 14 fĂ©vrier 2021.

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Source: Contretemps.eu