DĂ©cembre 16, 2020
Par Les mots sont importants
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« Ă€ propos d’études, reprit-elle, il va ĂȘtre temps que j’y aille. J’ai un examen demain.

— D’accord, fis-je en attrapant le sachet. Merci beaucoup.

— Je peux demander Ă  Morgue de te raccompagner. Ça t’évitera de croiser des dĂ©gĂ©nĂ©rĂ©s du mĂȘme genre que ceux qui nous ont emmerdĂ©es tout Ă  l’heure.

— Je ne sais pas. Ça ne l’embĂȘte pas ? Â»

Vu ma premiĂšre rencontre avec la vampire, je n’étais pas sĂ»re d’ĂȘtre beaucoup plus rassurĂ©e en sa compagnie, mais je n’osai pas le dire.

« Je ne pense pas. Elle peut mĂȘme ĂȘtre gentille quand on la connaĂźt un peu.

— Vraiment ?

— Pour une certaine dĂ©finition de « gentille Â», en tout cas. Â»

Elle me fit signe de la suivre et je me levai, avant de l’accompagner dans une piĂšce Ă  l’entrĂ©e du bar, sur la porte de laquelle il Ă©tait Ă©crit « privĂ© Â» en grosses lettres gothiques.

À l’intĂ©rieur, Morgue Ă©tait affalĂ©e sur un canapĂ©, une biĂšre Ă  la main, en train de regarder la tĂ©lĂ©vision.

« Je dois y aller, lança ValĂ©rie.

— DĂ©jĂ  ? demanda la vampire sans dĂ©tourner les yeux de l’écran.

— J’ai rendez-vous avec Sigkill pour rĂ©viser un examen.

— D’acc’. À plus.

— Tu pourrais raccompagner Cassandra chez elle ? Â»

Morgue me jeta un regard inquisiteur avant de se tourner vers son amie.

« Je ne suis pas baby-sitter.

— Je te demande juste de faire taxi, rĂ©pliqua ValĂ©rie. On s’est fait emmerder par des connards, je prĂ©fĂ©rerais qu’elle n’ait pas Ă  les croiser Ă  nouveau. Â»

La vampire arbora un grand sourire carnassier.

« Et si on les recroise, je peux les manger ?

— Fais ce que ta conscience te dicte


— Depuis quand j’ai une conscience ? Â»

ValĂ©rie s’approcha d’elle et elles s’embrassĂšrent sur les lĂšvres.

« Ă€ demain, dit-elle avant de sortir de la piĂšce.

— Au revoir, lui fis-je.

— Ă€ plus. Porte-toi bien. Â»

Je restai quelques secondes sur le pas de la porte, puis Morgue tourna la tĂȘte vers moi.

« T’es pressĂ©e ? demanda-t-elle. J’aimerais bien voir la fin de l’épisode.

— Non, rĂ©pondis-je. Il n’y a rien d’urgent.

— Assieds-toi, alors. Ne t’en fais pas, je ne vais pas te mordre. Â»

Je souris, parce que je trouvais que la phrase Ă©tait lĂ©gĂšrement en contradiction avec l’attitude qu’elle avait eue en arrivant.

« Alors, les vampires peuvent boire de la biĂšre ?

— Oui. Tu en veux ?

— Non, merci. Â»

Nous restùmes silencieuses quelques instants, à regarder un groupe de motards voyager en meute sur une route américaine.

« Donc, tu viens ici pour chercher des hormones, Cassie ? demanda Morgue, sans doute pour entamer la conversation.

— Oui. Depuis que j’ai quittĂ© le Royaume-Uni, je n’arrive plus Ă  m’en procurer.

— Et pourquoi quelqu’un de sain d’esprit ferait-il une chose pareille ? Â» demanda-t-elle.

Je soupirai. La question m’avait Ă©tĂ© posĂ©e tant de fois que j’avais dĂ©jĂ  une rĂ©ponse toute prĂȘte.

« Il s’agit de mettre mon corps en accord avec mon identitĂ©. Â»

La vampire me dévisagea quelques secondes, perplexe.

« Je parlais de venir en France.

— Oh, fis-je en me sentant un peu bĂȘte. Ma mĂšre vient d’ici et je me suis un peu brouillĂ©e avec la famille de mon pĂšre. Il n’a pas voulu accepter ce que j’étais. Â»

Morgue hocha la tĂȘte. Elle semblait Ă©tonnamment compatissante.

« Je peux te poser une autre question personnelle ?

— Allez-y.

— Et ne me vouvoie pas, pitiĂ©. Je suis vieille, mais j’ai l’air jeune. Bref, t’es gouine ? Â»

Je souris, un peu surprise par la franchise de la question.

« Je ne sais pas, rĂ©pondis-je. Je crois.

— Comment ça, tu crois ?

— Ben, je suis attirĂ©e par les filles et je me reconnais assez dans la culture lesbienne. J’aime bien le terme « gouine Â». Seulement, je n’ai jamais vraiment eu d’expĂ©rience et, vu mon corps, c’est assez compliquĂ©.

— Ouais, ça a l’air, soupira la vampire. T’es dĂ©jĂ  pas capable de rĂ©pondre par « oui Â» ou par « non Â» Ă  une question simple.

— C’est juste que j’ai conscience que, pour beaucoup de gens, je ne peux pas ĂȘtre une vraie lesbienne parce que je suis trans. Et j’avoue que j’ai du mal Ă  imaginer qui pourrait tomber amoureuse d’une fille comme moi. Â»

Morgue jeta un coup d’oeil critique vers moi, de haut en bas puis de bas en haut.

« Une daltonienne, peut-ĂȘtre ? suggĂ©ra-t-elle.

— Merci pour le rĂ©confort


— T’es pas moche. Juste mal fringuĂ©e. Ne t’en fais pas, il y a bien assez de gouines qui n’ont aucun goĂ»t. T’as tes chances.

— Votre dĂ©finition du goĂ»t, c’est s’habiller en noir et avec du cuir ? Â»

Elle sourit, puis avala une gorgée de biÚre avant de répondre.

« Ă‡a ne fait pas tout, mais c’est un bon dĂ©but.

— Si je reviens, je ferai un effort.

— Pas la peine de faire un effort pour moi. Je suis une vampire, je ne vais pas tomber amoureuse. Mon cƓur ne bat plus et est tout dĂ©crĂ©pi.

— J’en prends note.

— Ă‰videmment, si tu veux que je te suce le sang, on pourrait s’arranger.

— J’y rĂ©flĂ©chirai. Â»

Le téléphone se mit à sonner et Morgue poussa un juron.

« Tu peux m’expliquer pourquoi les gens m’appellent toujours quand je suis en train de regarder la tĂ©loche ? En plus, c’est pas un DVD, je ne peux pas mettre sur pause. Chier. Â»

Je haussai les épaules, ne possédant pas la réponse à cette question existentielle.

« AllĂŽ ? aboya-t-elle aprĂšs avoir dĂ©crochĂ©. Je ne sais pas, Jess, est-ce que tu considĂšres « me faire chier pendant que je regarde ma troisiĂšme sĂ©rie prĂ©fĂ©rĂ©e Â» comme un dĂ©rangement ? Si oui, tu me dĂ©ranges effectivement. Â»

Je souris, ravie de constater que la vampire n’était pas exĂ©crable qu’avec moi.

« Quel genre de problĂšme ? Â» demanda-t-elle avec un ton plus sĂ©rieux, et j’en dĂ©duisis que les nouvelles n’étaient pas trĂšs bonnes.

Morgue me regarda alors avec un air soucieux.

« Je suis censĂ©e faire du baby-sitting, mais je vais tĂącher de me libĂ©rer.

— Je ne suis pas un bĂ©bĂ© ! Â» protestai-je, mais la vampire me fit signe de me taire.

Elle promit ensuite de se dĂ©pĂȘcher et raccrocha.

« Qu’est-ce qu’il se passe ? demandai-je.

— Tu connais le bar La Bryse ? À trois rues d’ici ? Â»

Je hochai la tĂȘte. J’étais dĂ©jĂ  passĂ©e devant, et il n’y avait pas de filtre perceptif. Pour ce que j’en savais, il s’agissait d’une boĂźte lesbienne qui ne laissait rentrer que les filles. En tant que transsexuelle, je n’avais jamais osĂ© essayer d’y aller.

« Elles ont eu quelques ennuis. Ça t’embĂȘte si on passe y faire un tour avant que je te raccompagne ?

— Non, rĂ©pondis-je, mais ça ne va pas poser problĂšme ? Â»

Morgue me regarda avec un regard vide.

« Qu’est-ce qui ne va pas poser problĂšme, exactement ?

— Moi, fis-je avec un geste vague pour me dĂ©signer. Je suis consciente que tout le monde ne me perçoit pas comme une fille. C’est avec ça que certaines personnes pourraient avoir un problĂšme. Â»

Morgue soupira d’un air las et sortit de la piĂšce sans me rĂ©pondre. Je dus lui courir aprĂšs et la rejoignis alors qu’elle Ă©tait en train d’enfiler un blouson sur lequel Ă©tait inscrit en gros « Hell B☠tches Â».

« Vous pensez que c’est une question idiote ?

— Oui, rĂ©pondit-elle. Tu m’accompagnes. Si quelqu’un a un problĂšme avec toi, il ou elle aura un problĂšme avec moi. Peu probable Ă  La Bryse. Â»

J’étais heureuse d’apprendre qu’elle ne me laisserait pas me faire maltraiter, mĂȘme si je trouvais que son nouvel aspect protecteur Ă©tait un peu en porte-Ă -faux avec la façon qu’elle avait eue de m’aborder.

« Je croyais que vous me considĂ©riez comme de la nourriture ?

— Raison de plus. Je n’aime pas qu’on touche Ă  ma bouffe. C’est pas hygiĂ©nique. Â»

Je souris, dĂ©cidant qu’il s’agissait d’humour mĂȘme si son expression indĂ©chiffrable pouvait laisser planer le doute.

« Ceci Ă©tant dit, reprit-elle, je vais te donner le mĂȘme conseil qu’aux jeunes vampires qui viennent de subir leur transformation et qui ont une sale tendance Ă  se lamenter sur le fait qu’ils sont des monstres et qu’on les regarde bizarrement : oui, c’est difficile au dĂ©but, oui, les gens sont des connards, mais, non, je ne suis pas la bonne personne auprĂšs de qui venir chercher du rĂ©confort ou Ă  qui dĂ©clamer des poĂšmes qui illustrent la douleur de ton Ăąme tourmentĂ©e. Â»

Elle fit une pause aprÚs sa tirade, et je ne sus quoi répondre.

« Rassure-moi, fit-elle, tu n’écris pas de poĂšmes sombres et tourmentĂ©s ?

— Non.

— Parfait. Â»

Elle se tourna alors vers un miroir accroché au mur et commença à se recoiffer.

« Et avant que tu ne poses la question, oui, les vampires ont un reflet. Je ne sais pas comment je ferais sinon. Â»

Je souris et regardai plus en dĂ©tail son blouson. En plus du nom, il y avait un symbole lesbien mĂ©langĂ© avec des tĂȘtes de mort. C’était assez dĂ©concertant.

« C’est quoi, Hell Butches ? demandai-je.

— C’est nous, rĂ©pondit-elle. Je suppose que tu peux dire qu’on est un gang, mais comme on essaie d’ĂȘtre plus respectables derniĂšrement, il vaut mieux parler d’association Ă  thĂ©matique lesbienne. Tiens, prends ça et suis-moi. Â»

Elle me tendit un casque de moto et ouvrit une porte qui menait vers des escaliers.

« Tu sais ce qu’est une butch ?

— Une lesbienne Ă  l’allure plutĂŽt masculine, basiquement ? En France, je crois que vous dites aussi « camionneuse Â».

— Dans les grandes lignes. Cela dit, ici, on est plutĂŽt branchĂ©es moto. Je suis impressionnĂ©e, la plupart des gens qui voient notre logo pour la premiĂšre fois disent plutĂŽt Hell Bitches.

— Ă‡a n’a pas le mĂȘme sens, admis-je.

— MĂȘme dans le groupe, il y en a qui prĂ©fĂšrent, rĂ©vĂ©la-t-elle sur un ton dĂ©daigneux. Les garous, principalement. Les chiennes de l’Enfer, ça leur parle. Â»

Elle alluma la lumiĂšre de la cave, et je dĂ©couvris un espace d’une cinquantaine de mĂštres carrĂ©s, au milieu duquel Ă©taient suspendus deux punching-balls.

« On fait parfois des sĂ©ances d’auto-dĂ©fense Â», expliqua Morgue en traversant la salle.

Mon regard se fixa sur quelques impacts visibles sur l’un des murs.

« Vous faites de l’auto-dĂ©fense Ă  la Kalachnikov ? Â» demandai-je.

La vampire me fit un petit sourire alors qu’elle ouvrait la porte qui menait au garage.

« La meilleure dĂ©fense, c’est l’attaque. Et puis, on n’a pas toujours Ă©tĂ© aussi respectables qu’on s’efforce de l’ĂȘtre maintenant. Tu viens ? Â»

Je la suivis alors qu’elle montait sur une magnifique Harley-Davidson noire et violette. La perspective de faire un tour sur cet engin ne me dĂ©plaisait pas.

« C’est une jolie bĂ©cane, commentai-je en enfilant mon casque.

— Merci. Je suis ravie de voir que tu as du goĂ»t, mĂȘme si tes fringues pourraient laisser croire le contraire. Â»

Je souris et m’installai derriĂšre elle alors que le puissant moteur dĂ©marrait. Finalement, je ne passais pas une si mauvaise soirĂ©e.




Source: Lmsi.net