Janvier 22, 2022
Par Dijoncter
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Le 29 janvier, nous nous retrouverons dans le Jura pour une nouvelle action des Soulèvements de la Terre. Cette prise de terre s’inscrira dans un contexte où nos camarades jurassien.nes se lancent dans un bras de fer contre l’accaparement de Terres. Pour vous plonger sensiblement et politiquement dans leur contexte, et se donner du coeur au ventre, nous vous invitons à lire les deux textes suivant avant de prendre la route et les rejoindre la semaine prochaine.

Pour toutes les infos concernant la mobilisation du 29 janvier :

https://lessoulevementsdelaterre.org/blog/contre-la-speculation-et-laccaparement-reprenons-la-terre

« Le 30 novembre, nous avons bloqué une vente aux enchères de terres dans le Jura contre l’asphyxie des paysans par la spéculation foncière » – voici le récit poignant de Vincent, paysan qui a écrit cette lettre son jeune fils :

Brève de paysan, brève de vie, brève de réalité, brève du monde moderne

Le 30 novembre 2021 mes yeux s’ouvrent naturellement par mimétisme à 5h00 comme avant hier et avant avant hier, finalement comme tous les jours. La tête pleine, j’essaye de trier, de prioriser et d’organiser notre labeur. Tout en préparant le repas de notre bébé je réalise des tâches administratives pour en réduire la montagne ou tenter de la gravir. Une petite flamme, quelque bûches et notre vieille Morvant se remet à chauffer la maisonnée. Le privilège du petit dèj dans le jeune cocon familial que tu dégustes comme une bouffée d ’air frais, comme un cocktail vitaminé pour affronter la dureté des températures désormais présentes. Quelque flocons. Je démarre le camion attelé à la bétaillère, ce qui n ’est pas sans déplaire à notre petit les yeux écarquillés, naïveté si joyeuse de l ’enfance face à un objet plus gros que lui. Je croise ton regard mon fils, j’ai la joie qui m ’envahit, tu rigoles je rigole , on la croque cette vie ! Tu me montres la moindre feuille, le moindre animal, nos cochons notre chien notre chat. Je me rempli de force et d’envie. Pendant que tu passes la journée à découvrir et à apprendre avec les autres enfants ; sur la ferme on s’active. Je charge des sacs de son au moulin d’à coté, à l’ancienne sur l’épaule pour l’alimentation de nos cochons. Je les enchaîne sur mon corps outil, je reste fier de ramener cette alimentation de qualité, je pense aux cochons, à la terre, à ma compagne à notre fils, aux clients à mon métier, tout défile. De retour, je démarre le vieux Renault sans cabine, et je commence à ramener aux cochons du fourrage en botte. Le vent froid me saisi, j ’ai froid, j ’ai froid ! Je suis fou, certains disent, ce ne sont pas des conditions de travail par ce temps ! J’ai froid j’ai froid. Après le premier aller retour je remets une couche, l ’imperméable couvert de terre, comme le reste de mon accoutrement. La terre, j’en ai partout, tout le temps, elle voyage avec moi au final mais elle ne m’appartient pas, je ne fais plus attention à elle même si elle confirme qu’à la ferme on élève bien des cochons. Ce matin, nous ne sommes pas deux mais trois, le travail s’enchaîne on est super efficace ! J’ai les pommettes rouges il fait 1 degré. Je laisse ta maman gérer cet après midi les activités de la ferme car je pars sans manger pour rejoindre d’autres paysan-nes. Effectivement cet après midi à lieux la vente aux enchères de terres agricoles. Avec ta maman nous ne sommes pas fils et fille de paysans, non définitivement nous ne le serons jamais mais nous sommes devenus paysan-ne. Que le parcours fut long, dur et sinueux semés d’embûches. Il fait froid à Lons le saunier cet après midi, l’humidité ne cesse de pénétrer mes habits, le ciel est gris. Avec les copines et les copains on décide de se présenter à cette vente aux enchères car il nous semble hallucinant que notre terre, notre planète in fine, passe sous le joug de la spéculation financière. Cet outil de travail sacré qui nous permet de nous nourrir attise depuis un moment les convoitises de l’argent, du pouvoir de l’argent. On se mêle avec discrétion à l’assemblée de portefeuilles sur pattes et d’héritiers puis au moment où le pantin du système judiciaire commence sa pièce de théâtre nous l’interpellons, lisons un communiqué et déployons une banderole. Fils, à cette heure ci, tu dois crayonner l’un de tes premiers dessins ou te rouler dans les feuilles de l’automne, pour nous l’accueil est teinté de bleu. Le notaire ne pouvant réaliser sa vente aura appelé la police et la gendarmerie….en vain nous ne partirons pas ! La défense de la terre, du statut du fermage et du droit au travail vaut bien plus que quelque guignoles venus représenter la violence légitime de l’ État ! S’en suivra la suite de la vente à l’intérieur de l’office notarial où nous serons empêchés de rentrer par la police. Cet après midi là, fils, la décadence humaine aura évalué que des terres nues en AOC viticole se paye entre 40 000 et 60 000 euros l’hectare. Une spéculation qui dépasse les moyennes locales multipliant par 10 le prix ! Tout cela dans la réalité du contournement de la safer. Qui sont les acheteurs ? Ne t’inquiètes pas, fils, nous ne les connaissons pas, leur seule identité c’est leur numéro pour renchérir, un dénommé 4 et 12. Mieux qu’une parade amoureuse ceux ci se seront monté dessus sans cesse pour acquérir ce qui leur permettra de défiscaliser car un fermier est en place jusqu’en 2030. Je ne te parlerai pas, fils, du coup de force réaliser par le notaire qui n’aura pas attendu le verdict du tribunal paritaire des baux ruraux….oui je sais je me mets à parler d’une certaine manière….. Ce qui s’est joué cet après midi fils, ta maman et moi en sommes indirectement victime comme de nombreux paysans-nes ou porteurs de projets agricoles. L’accès à la terre et le statut du fermage sons bafoués par l’argent sale et par le système dans son ensemble. Fils, je pourrai encore écrire des lignes et des lignes sur ce que nous vivons mais il est tard et il faut que je rentre chez moi comme le dit la chanson. Non plus sérieusement fils cet après midi nous aurons tenté, nous aurons perturbé mais la violence du système est telle qu’elle nous broie un peu plus chaque jour dans nos espoirs meilleurs du demain. Fils, nous discuterons de cela un jour je te le promets mais ce dont je te promets aujourd’hui, fils c’est que ta maman et moi sommes fières d’être paysan-ne et que nous nous battrons pour ton avenir et celui de ta génération ! Nous t’aimons !

Vincent Perrin, paysan dans le Jura

30 novembre 2021

Haro sur la spéculation et le montage sociétaire déviant !

Le travail en société en agriculture n’est pas nouveau et nous le soutenons : toutes les démarches, quand elles servent les associés sur le plan de la coopération dans le travail, du partage des investissements par exemple, sont positives. Donc, quand des associés qui travaillent sur la ferme se mettent ensemble, nous pensons que cela va dans le sens de l’amélioration des conditions de travail et surtout de la reconnaissance de l’ensemble des actifs qui travaillent réellement.

L’intérêt général : c’est que les terres restent dans des prix raisonnables, ainsi la valeur qui est produites sur ces terres est faite par les hommes et les femmes qui la travaillent. C’était tout à fait l’esprit des lois qui ont été instituées après guerre : à la fois le fermage, le contrôle des usagers et le contrôle de la propriété, afin de sevir une politique agricole à même de nourrir la population concernée.

Or, quand les sociétés sont créées pour contourner les outils de régulation foncière (contrôle des droits d’usage, contrôle des propriétés) et faire de l’évasion sociale et fiscale, nous pensons qu’elles deviennent déviantes et desservent l’intérêt général. Car elles bafouent les outils de contrôle et donc de répartition des terres. Comment alors pouvons nous organiser le partage des terres entre ceux qui sont légitimes pour en avoir (installation, confortation des petites fermes) et ceux pour qui nous pensons qu’ils ne sont pas prioritaires (agrandissement). Ainsi, quand des terres sont vendues via des parts sociales, l’opacité est telle, que nous perdons notre capacité collective à surveiller ce qu’il se passe : qui exploite ? A qui appartiennent les terres ?

Par ailleurs, le fait sociétaire déviant, est un formidable outil de spéculation sur le prix des terres, puisque la SAFER ne peut pas intervenir non plus sur le contrôle des prix. Ce qui a pour conséquences, d’augmenter mécaniquement les appétits des propriétaires, et dessert les capacités des autres à pouvoir accéder à la terre pour la travailler.

Le Jura, n’est pas épargné. Particulièrement, en viticulture, c’est pourquoi, nous nous insurgeons sur cette tendance vicieuse pour la viticulture et l’agriculture en général, car quand les prix croissent, pour ne pas dire, flambent en viti, les autres terres suivent le même chemin. En outre, collectivement, nous perdons notre capacité à agir pour le maintien d’outils de production tenus par des hommes et des femmes qui travaillent, à l’inverse d’une financiarisation sous-jacente, perfide et qui de surcroît accapare la valeur.

Nous utiliserons tous les moyens pour dissuader de ces échappées spéculatives, et nous lutterons contre l’opacité organisée par les sociétés financières qui génèrent de l’accaparement de terres dans des parts sociales possédées par des anonymes (c’est le principe), si nous connaissons les propriétaires des terres via le cadastre, le registre des sociétés et l’ensemble des actionnaires restent anonymes au grand public sous justification de liberté d’entreprendre.

Nous appelons l’ensemble de la profession agricole et viticole, les pouvoirs publics et toutes les personnes intéressées à l’avenir de notre alimentation, à nous rejoindre dans ce combat. Il n’est pas trop tard pour remettre en avant la protection des terres vis -à-vis des appétits spéculatifs ! Les terres doivent sortir du marché, c’est une ressource finie, au même titre que l’eau, c’est un Commun de l’humanité.




Source: Dijoncter.info