Soyons prĂ©cis, je ne suis pas membre d’ETA. Pour autant, en 2004, j’ai Ă©tĂ© arrĂȘtĂ© par la police anti-terroriste au motif d’avoir scolarisĂ© (Ă  l’école libertaire Bonaventure) et hĂ©bergĂ© (chez nous), pendant trois ans (et ensuite) le fils de Mickel Albizu (alias Antza) et de Marixol Iparraguire (alias Anboto), Ă©niĂšmes « grands chefs Â» d’ETA. Paradoxe : je savais plus ou moins. CohĂ©rence : le vieil Ă©ducateur libertaire que je suis a toujours clamĂ© que les enfants n’étaient pas RESPONSABLES de leurs parents. Cela nous (Ă  mon Ă©pouse et Ă  moi-mĂȘme) a valu 4 jours et 4 nuits de garde Ă  vue anti-terroriste avec, pour ce qui me concerne, deux malaises cardiaques Ă  la clef. Voir le dĂ©tail de tout cela dans « Oui, nous avons hĂ©bergĂ© un terroriste
 de trois ans Â», publiĂ© en 2006 aux Ă©ditions libertaires.

Soyons positifs, cela nous Ă  permis de nous Ă©veiller Ă  la comprĂ©hension de la problĂ©matique basque et d’ETA. Nous occupant du « petit Â», depuis 15 ans, tous les mois nous visitons ses parents emprisonnĂ©s en France et au fil du temps ils sont devenus des camarades et des amis. Tout cela pour vous dire que je connais « un peu Â» la problĂ©matique d’ETA.

AprĂšs la victoire militaire de Franco, l’Espagne rĂ©publicaine (dont le pays basque) a Ă©tĂ© rĂ©duite en esclavage. Rappelons qu’en 1936 la rĂ©publique Ă©tait arrivĂ©e au pouvoir dĂ©mocratiquement via les Ă©lections. Le fasciste Franco Ă©tait, donc, un putchiste. Les nazis (via la lĂ©gion Condor) et les fascistes italiens (via l’envoi de troupes, de tanks et d’hommes) ont permis Ă  Franco de gagner, militairement, la « guerre civile Â». La France et l’Angleterre, en refusant de livrer des armes Ă  un gouvernement rĂ©publicain dĂ©mocratiquement Ă©lu, sont la CAUSE de la dĂ©faite de la rĂ©publique espagnole. Leur « neutralitĂ© Â» visait, simplement, Ă  amadouer les nazis et les fascistes. Tout faux. Tout le contraire. Bref, aprĂšs la victoire militaire de Franco, tous les rĂ©publicains (anarchistes, socialistes, communistes
) l’ont payĂ© cher. Des centaines de milliers d’exĂ©cutions sommaires. La Catalogne, le Pays Basque
, rĂ©duits en esclavage. Interdiction de parler le catalan et le basque


C’est dans cette pĂ©riode (fin des annĂ©es cinquante) qu’est nĂ©e ETA. Objectif : lutter contre Franco et promouvoir un pays basque libre et « socialiste Â». Ce combat Ă©tait lĂ©gitime comme Ă©tait lĂ©gitime celui de la RĂ©sistance, en France et ailleurs. Mais on connaĂźt la suite. Les alliĂ©s gagnent la guerre contre les nazis. L’Espagne de Franco, alliĂ©e des nazis aurait du subir le mĂȘme sort. Mais
 Mais, les « soviets Â» Ă©tant aux portes de l’Europe utile, il n’était pas question pour les ricains et les alliĂ©s de remettre, en Espagne, un pouvoir « rouge Â». Franco a sauvĂ© sa peau de fasciste parce qu’il Ă©tait anti-communiste. C’est aussi simple que cela.
ETA est nĂ©e en 1959. Objectifs : lutte contre Franco et pour un pays basque « socialiste Â». Qui pouvait ĂȘtre contre ? Et ETA a connu quelques succĂšs dans cette optique. Qui n’a pas sablĂ© le champagne en 1974 lors de l’assassinat de l’amiral Carrero Blanco, le dauphin dĂ©signĂ© de Franco ?

Regarder le passé avec les yeux du passé.

En 1959, la vie politique au pays basque (sud) Ă©tait dominĂ©e par le PNV, le parti de la petite et de la grande bourgeoisie, basquisant Ă  la mode dĂ©mocratie chrĂ©tienne. Le parti de l’ordre, rompu aux nĂ©gociations de tous ordres pour « arracher Â» quelques lambeaux d’autonomie. La rĂ©pression franquiste comme la mollesse du PNV ne satisfaisait en rien une jeunesse qu’enthousiasmait la lutte du FLN en AlgĂ©rie, Che Guevara, la fin de la guerre d’Indochine et le dĂ©but de la guerre du Vietnam
 C’était, donc, dans l’air du temps que de s’insurger sur la base d’un brouet rance de lutte de libĂ©ration nationale et d’orties marxisantes et, donc, avant-gardiste. Mais tout cela restait encore vague. La premiĂšre action « d’éclat Â» d’ETA eut lieu en 1961 avec le sabotage d’un train d’anciens combattants franquistes.. L’organisation Ă©tait encore hĂ©sitante quant Ă  l’option lutte armĂ©e et fonctionnait encore sur un mode dĂ©mocratique comme en tĂ©moigne la premiĂšre assemblĂ©e (AG) d’ETA en 1962. En toute logique, la rĂ©pression franquiste radicalisa les dĂ©bats. La « tentation Â» nationaliste avec son cortĂ©ge de mythes (4+3=1), celui de la lutte armĂ©e
 gagnaient du terrain tandis que le politique comme la dĂ©finition du socialisme en perdaient. Mais, nous autres, en France, de la LCR aux anars, applaudissions.

BĂ©nĂ©ficiant d’une base de repli en France (les gouvernements français avaient mauvaise conscience par rapport Ă  Franco), ETA s’engagea alors plus avant dans la lutte armĂ©e. En Espagne, en ce temps-lĂ , ETA Ă©tait au sommet de sa popularitĂ© et refusait du monde. Et puis

Et puis, en 1975, mort de Franco, la mise en place d’une monarchie constitutionnelle, l’arrivĂ©e au pouvoir des socialistes espagnols, l’entrĂ©e de l’Espagne dans l’Europe
 la donne avait changĂ©.

ETA n’en a eu cure. Pour elle l’Espagne Ă©tait toujours fasciste. Ce n’était pas complĂštement faux mais ça devenait de moins en moins complĂštement vrai. Alors ETA a continuĂ© comme si de rien n’était. Sauf que


Sauf que la France « socialiste Â» d’aprĂšs 1981 ne pouvait plus avoir, avec l’Espagne « socialiste Â», la mĂȘme attitude « protectrice par rapport Ă  ETA. Sauf que les « socialistes Â» espagnols dĂ©cidĂšrent, avec les GAL, d’importer la lutte armĂ©e anti-basque en France. Plus de 70 morts au compteur de ces barbouzes. La messe Ă©tait dite. Donnant, donnant, t’arrĂȘte les GAL et on traque ETA en France. DĂ©sormais sans base arriĂšre, l’issue Ă©tait fatale pour ETA. C’est Ă  ce moment-lĂ , tant qu’il y avait encore un rapport de force favorable Ă  ETA, qu’il fallait changer de stratĂ©gie et « nĂ©gocier Â».

Txomin Ă©tait de ceux-lĂ  et, bizarrement, il mourut « accidentellement Â» Ă  Alger. La suite ne fut qu’une longue agonie suicidaire Ă  tous les niveaux. Politique comme militaire.

Regarder l’avenir avec les yeux du prĂ©sent.

Soyons prĂ©cis, l’indĂ©pendance, avec des frontiĂšres surrĂ©alistes tatouĂ©es Ă  un passĂ© mythifiĂ© est une chimĂšre. La lĂ©gitimitĂ© de la lutte du peuple basque pour exister en tant que tel et sous une forme « socialiste Â» est et sera un combat de longue haleine, politique, Ă©conomique, culturel
, qui doit, d’abord, conquĂ©rir les cƓurs. Un maximum de cƓurs (tout le contraire de l’avant-gardisme). Non pas de maniĂšre pacifique, mais de maniĂšre non-violente. Sans concessions politicardes avec le capitalisme. Lourdement armĂ©e de cent mille Ă©pingles de dĂ©sobĂ©issance civile, d’alternatives en actes…

Soyons Ă©galement prĂ©cis, la lutte armĂ©e dans laquelle a voulu persĂ©vĂ©rer ETA, mĂȘme quand elle Ă©tait lĂ©gitime (tant que Franco Ă©tait vivant), Ă©tait dĂ©jĂ  une impasse stratĂ©gique vu le dĂ©sĂ©quilibre des forces en prĂ©sence. ETA y a renoncĂ© il y a quelques annĂ©es, a rendu les armes et s’est auto dissoute. C’est, bien que trop tardivement, une bonne chose. Le processus de paix enclenchĂ© par la sociĂ©tĂ© civile et ETA mettra du temps pour aboutir. Il eut pu en mettre beaucoup moins s’il avait Ă©tĂ© initiĂ© il y a quelques dĂ©cennies. Mais il finira par aboutir tant il est vrai que la vie triomphera toujours de la mort.
Pour l’heure, le gouvernement espagnol, qui est dans la vengeance, et le gouvernement français, qui est dans une lĂąchetĂ© de toujours, freinent des quatre fers. En particulier sur le bon sens d’un rapprochement des prisonniers politiques d’ETA (plusieurs centaines), la libĂ©ration des malades et des longues peines, et l’amnistie pour tous et toutes.

Nous autres, libertaires, rĂ©volutionnaires, pacifistes, non violents et autres citoyens de base d’un humanisme global, devons, sauf Ă  nous renier, dire et surtout agir pour que le processus de paix aille au plus vite Ă  son terme. En espĂ©rant que quelques dĂ©sespĂ©rados, las du surplace actuel, ne flinguent pas quelques personnalitĂ©s et ne bazookisent pas quelques cars de CRS et autres gardes civils. Si d’aventure cela Ă©tait, on me pardonnerait de ne pas les condamner.

Dans une autre optique (celle d’un processus de paix enclenchant la marche avant), on voudra Ă©galement bien me pardonner un dernier « Gora ETA Â».

Jean-Marc Raynaud


Article publié le 16 Sep 2019 sur Monde-libertaire.fr