Juillet 3, 2022
Par Les mots sont importants
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Que dire des accusations de « wokisme Â» ? On peut en montrer l’absurditĂ©, l’inanitĂ©, et retourner les procĂšs en « censure Â» en montrant que ceux qui sont obsĂ©dĂ©s par le « woke Â», l’intersectionnalitĂ© ou encore l’islamo-gauchisme sont les premiers censeurs, ceux qui, en vĂ©ritĂ©, reprĂ©sentent la plus grande menace pour la libertĂ© d’expression : c’est ce que fait le livre de SĂ©bastien Fontenelle On ne peut pas tout dire. Petit Ă©loge de la « censure Â». C’est sous un autre angle qu’Alex Mahoudeau examine cette Ă©trange notion, jamais dĂ©finie bien-sĂ»r, comme tout Ă©pouvantail brandi pour faire taire. Pour mieux le contrer, l’auteur nous propose d’abord d’en faire l’histoire. Dans La panique woke, il restitue le rĂ©sultat d’un minutieux travail gĂ©nĂ©alogique qui nous emmĂšne vers les Etats-Unis et l’inquiĂ©tante nĂ©buleuse rĂ©actionnaire qui se reconstitue et se renforce dans les annĂ©es 1980. On retrouve bien-sĂ»r au fil des pages les fameux « campus amĂ©ricains Â». Mais loin des fantasmes bien enracinĂ©s en France, Ă  droite comme Ă  gauche, ces campus ne sont pas le terrain de folles opĂ©rations de censure prĂ©tendument menĂ©es par les mouvements antiracistes et fĂ©ministes : ils sont plutĂŽt la cible de ce mouvement conservateur, dont s’inspire aujourd’hui, de ce cĂŽtĂ© de l’Atlantique, l’affreuse mouvance rĂ©ac obsĂ©dĂ©e par le « wokisme Â». Nous reproduisons plusieurs extraits de ce livre prĂ©cieux, dont nous recommandons vivement la lecture.


Le terme « woke Â» a une gĂ©nĂ©alogie qui prĂ©cĂšde la panique et qu’il ne faut pas minimiser, notamment parce que le dĂ©veloppement de cette panique s’appuie sur le dĂ©tournement, dans un sens nĂ©gatif, d’un slogan liĂ© Ă  un mouvement social antiraciste.

Toutefois, le terme connaĂźt un rĂ©el succĂšs dans le dĂ©bat public et particuliĂšrement dans les pages d’opinion, dans le cadre du dĂ©veloppement de la panique morale, et est utilisĂ© de façon quasi-univoque sur le thĂšme du danger ou de la menace. Il change d’ailleurs quasiment immĂ©diatement de sens : si le mouvement BLM s’est d’abord dĂ©veloppĂ© dans la rue, Ă  travers l’action d’activistes noirs, le « wokisme Â» est gĂ©nĂ©ralement prĂ©sentĂ© comme Ă©tant d’origine universitaire, et concernant des Ă©tudiants blancs rongĂ©s de culpabilitĂ©.

En France, quelques interventions reprennent le terme pour se le rĂ©approprier, comme le fait de façon emblĂ©matique la candidate Ă  l’investiture Ă©cologiste Sandrine Rousseau, interrogĂ©e sur son rapport au « wokisme Â» par Ruth Elkrief durant l’un des dĂ©bats de la primaire Ă©cologiste, ou le dĂ©putĂ© LFI Alexis CorbiĂšre face Ă  Laurence Ferrari.

D’autres personnes affublĂ©es de ce stigmate n’ont pas choisi la stratĂ©gie de la reprise mais ont prĂ©fĂ©rĂ© au contraire dĂ©noncer les mĂ©susages du terme, tout en rappelant ses origines comme slogan ou comme mot employĂ© par le mouvement antiraciste, notamment en ce qui concerne les personnes noires aux États-Unis.

DĂšs lors, la notion de « woke Â» et son dĂ©rivĂ© idĂ©ologique supposĂ©, le « wokisme Â», prennent corps dans le dĂ©bat public de la fin 2021 sous deux sens bien Ă©tablis : soit les termes sont employĂ©s comme une dĂ©nonciation par des acteurs qui s’en mĂ©fient, soit ils sont employĂ©s par des acteurs accusĂ©s de s’en faire les importateurs, pour se rĂ©approprier le stigmate ou pour critiquer le mot.

Le terme tel qu’il est construit conduit en effet Ă  une telle attitude : s’il n’existe pas de « manifeste wokiste Â» (bien que des ouvrages aient pu, selon les points de vue, ĂȘtre traitĂ©s comme tels), la littĂ©rature dĂ©nonçant le « wokisme Â» se rĂ©vĂšle relativement cohĂ©rente.

IndĂ©pendamment de la thĂ©matique du « wokisme Â», l’attribution des problĂšmes politiques au fait que la jeune gĂ©nĂ©ration serait excessivement sensible, dĂ» Ă  une vie de confort, fait l’objet d’une certaine popularitĂ© dans les milieux conservateurs durant les annĂ©es 2010. Barbara Lefebvre dĂ©crit par exemple, dans un ouvrage de 2018, les dĂ©rives de la GĂ©nĂ©ration « J’ai le droit Â» (2018), tandis que Caroline Fourest alerte sur celles de la GĂ©nĂ©ration OffensĂ©e (2020).

Plus qu’une hypothĂšse Ă  prouver, cette idĂ©e est gĂ©nĂ©ralement prise comme un fait Ă©tabli sur lequel il s’agirait d’alerter ou qu’il conviendrait d’expliquer, gĂ©nĂ©ralement par une variation autour du thĂšme de l’irrationalitĂ©, des rĂ©seaux sociaux ou des Ă©crans en gĂ©nĂ©ral, des parents laxistes et de la douceur de vivre de l’époque contemporaine, qui prĂ©serverait ses bambins des difficultĂ©s de la vie.

Pourtant, mĂȘme si la fameuse « gĂ©nĂ©ration de jeunes cocoonĂ©s par des parents-hĂ©licoptĂšre Â» (bien que les « millenials Â» en question approchent la quarantaine) n’a pas grandi dans l’ambiance terrifiante de la Guerre froide, sa vie n’a pas non plus Ă©tĂ© sans accrocs, du militarisme des annĂ©es Bush Ă  la multiplication de l’endettement Ă©tudiant, de la crise des subprimes Ă  un marchĂ© du travail prĂ©carisĂ©, par exemple.

Toutefois, des auteurs comme ceux de The Coddling of the American Mind ouvrent leur texte sur un tel constat : « Ce qui est nouveau, c’est le point de dĂ©part selon lequel les Ă©tudiants sont fragiles. MĂȘme ceux qui ne le sont pas eux-mĂȘmes croient que les autres sont en danger et ont donc besoin d’ĂȘtre protĂ©gĂ©s. Il n’y a pas d’attente Ă  ce qu’ils se renforcent en rencontrant des textes ou discours qu’ils qualifient de “provocants” [triggering] Â» (2018, p. 17). Cette attitude les pousserait Ă  des attitudes de censure.

En effet, l’idĂ©e que les universitĂ©s sont des lieux particuliĂšrement touchĂ©s par les excĂšs d’un militantisme par trop sensible aux questions « d’identitĂ© Â» et Ă  la radicalitĂ©, notamment de gauche, n’est un thĂšme nouveau dans le discours conservateur, ni aux États-Unis, ni en France. La polĂ©mique ayant directement prĂ©cĂ©dĂ© celle sur le « wokisme Â» concernait, dans ce dernier pays, « l’islamo-gauchisme Â» et le « racialisme Â», dont le thĂšme Ă©tait essentiellement le mĂȘme : des activistes d’extrĂȘme-gauche situĂ©s sur les campus auraient abandonnĂ© le sujet de la lutte des classes en faveur d’une approche compassĂ©e des minoritĂ©s (notamment racisĂ©es et religieuses). Cette approche les conduirait Ă  une forme de radicalitĂ© et de valorisation d’un climat de censure.

À l’automne 2020, c’est la question de la « cancel culture Â» qui agitait essentiellement les mĂȘmes milieux, Ă  propos des mĂȘmes sujets. Les annĂ©es prĂ©cĂ©dentes avaient vu les accusations « d’indigĂ©nisme Â» et de « communautarisme Â» porter les mĂȘmes accusations, cette fois-ci en se centrant sur l’effet supposĂ© du Parti des IndigĂšnes de la RĂ©publique d’une part, et sur le « nĂ©ofĂ©minisme intersectionnel Â» d’autre part.

En 2019, plusieurs Ă©vĂ©nements avaient ainsi fait scandale. La dĂ©cision, Ă  la suite de pressions de manifestantes locales, d’annuler une confĂ©rence de la philosophe Sylviane Agacinski, venue y prĂ©senter ses oppositions Ă  la gestation pour autrui, avait ainsi Ă©tĂ© reçue comme une censure de la part d’activistes LGBT+ envers une intellectuelle engagĂ©e (Leboucq, 2019), tandis que celle d’annuler une reprĂ©sentation de la piĂšce d’Eschylle Les Suppliantes, dont une partie des acteurs Ă©tait maquillĂ©e d’une façon qui rappelait des pratiques de grimage relevant de la caricature raciste, Ă©tait dĂ©crite comme l’effet des excĂšs de l’antiracisme, notamment (Carpentier, 2019).

Dans le mĂȘme temps, le fait que certaines universitĂ©s proposent des contenus orientĂ©s vers le thĂšme du racisme ou de l’intersectionnalitĂ© faisait aussi scandale, par exemple Ă  Lyon (Sugy, 2019) ou, quelques annĂ©es avant, Ă  CrĂ©teil (Beyer, 2017).

Au dĂ©but des annĂ©es 2010, c’était le verrouillage supposĂ© des dĂ©partements de sciences sociales par la « thĂ©orie du genre Â» qui avait soulevĂ© les inquiĂ©tudes. Celles-ci tournaient autour du mĂȘme thĂšme : des intellectuels radicalisĂ©s par des thĂ©ories d’extrĂȘme-gauche emploieraient les campus comme base de radicalisation idĂ©ologique, en employant la censure comme arme et en fermant systĂ©matiquement le dĂ©bat. Bien avant cela, la question du « politiquement correct Â» avait, dans les annĂ©es 1990, particuliĂšrement inquiĂ©tĂ© aux États-Unis, avant de faire l’objet

d’une importation en France.

Dans les annĂ©es 1980, la critique par certains Ă©tudiants, du contenu de cours portant sur la « culture occidentale Â» risquait de conduire, d’aprĂšs certains critiques conservateurs, Ă  rien moins qu’une expurgation des textes de la grande culture au profit de la confusion postmoderne. Mais ce serait Ă  tort que l’on situerait le dĂ©but de ce thĂšme rĂ©current de conflit aux annĂ©es Reagan : la crainte de la manipulation gauchiste des facs de lettres Ă©tait dĂ©jĂ  bien agitĂ©e dans les annĂ©es 1970, tant aux États-Unis, par le mouvement nĂ©oconservateur, qu’en France, par des intellectuels issus d’horizons divers – qui ne faisaient eux-mĂȘmes, ainsi qu’on va le voir, que reprendre et retravailler des thĂšmes plus anciens.

Il est Ă  supposer qu’il se trouve, Ă  toute Ă©poque, un intellectuel ou un autre pour s’émouvoir du fait que, contrairement Ă  sa propre gĂ©nĂ©ration, la jeunesse d’aujourd’hui soit ingrate et se dĂ©batte pour des Ăąneries, tandis que, de son temps, il n’en allait pas de mĂȘme. Il est toutefois possible d’identifier la façon dont ce thĂšme a pu ĂȘtre travaillĂ© au xxe siĂšcle.




Source: Lmsi.net