en / fr / es / pt / de / it / ca

🔴 Info Libertaire

🏴 Les dernières actualités du web militant, en direct !


Les publications de 272 collectifs anarchistes sont automatiquement affichées ici
Fil de nouvelles actualisé chaque 5 minutes

Aux sources de l’« islamo-gauchisme »


Octobre 26, 2020
Par Conspiracy Watch
245 visites


Dans une tribune publiée hier dans Libération et dont Conspiracy Watch propose ici la version intégrale, l’historien des idées Pierre-André Taguieff* revient sur les origines d’un concept qu’il a contribué à forger et qui désigne la collusion entre des groupes d’extrême gauche et l’islam politique.

Montage : CW.

En France, à entendre les clameurs qui montent de l’arène politico-médiatique, le nouveau grand clivage serait celui qui oppose les « islamo-gauchistes » aux « islamophobes ». Cependant, rares sont ceux qui s’assument soit en tant qu’« islamo-gauchistes », soit en tant qu’« islamophobes », sauf par provocation. L’« islamophobe » ou l’« islamo-gauchiste », c’est toujours l’autre. Ces termes d’usage polémique sont des hétéro-désignations. Mais il serait naïf de reprocher à des termes politiques d’être polémiques.  En les employant, on vise à stigmatiser un individu ou un groupe, pour de bonnes ou de mauvaises raisons.

Face aux « islamophobes » se tiendraient donc les « islamo-gauchistes », censés être islamophiles. Mais l’opposition est faussement claire. Il y a en effet de très nombreux citoyens français, de droite et de gauche, qui considèrent que l’islamisme, sous toutes ses formes, constitue une grave menace pour la cohésion nationale et l’exercice de nos libertés. Peuvent-ils être déclarés « islamophobes » ? C’est là, à l’évidence, un abus de langage et une confusion entretenue stratégiquement par les islamistes eux-mêmes. Ils sont en vérité « islamismophobes », et ils ont d’excellentes raisons de l’être, au vu des massacres commis par les jihadistes, du séparatisme prôné par les salafistes et des stratégies de conquête des Frères musulmans. Mais ils n’ont rien contre l’islam en tant que religion, susceptible d’être critiquée au même titre que toute religion. Quant aux « islamismophiles » d’extrême gauche, ils sont de deux types : il y a d’abord ceux qui, sur les réseaux sociaux, applaudissent les attaques jihadistes, ensuite ceux qui, intellectuels ou acteurs politiques, s’efforcent de justifier le comportement des islamistes en arguant que ces derniers ne font que réagir aux discriminations dont sont victimes les musulmans.

Il est de bonne méthode de revenir au moment de la formation de l’expression « islamo-gauchisme » en langue française. Il se trouve que, sur la question, j’ai joué un rôle, ce qui me permet d’intervenir en tant que témoin direct. C’est à partir de mes enquêtes, au début des années 2000 alors que débutait la seconde Intifada, sur des manifestations dites propalestiniennes où des activistes du Hamas, du Jihad islamique et du Hezbollah côtoyaient des militants gauchistes, notamment ceux de la LCR (devenue en 2009 le NPA), que j’ai commencé à employer l’expression « islamo-gauchisme », forgée par mes soins. Au cours de ces mobilisations, les « Allahou akbar » qui fusaient ne gênaient nullement les militants gauchistes présents, pas plus que les appels à la destruction d’Israël sur l’air de « sionistes = nazis ».

Mauvaise foi

L’expression « islamo-gauchisme » avait sous ma plume une valeur strictement descriptive, désignant une alliance militante de fait entre des milieux islamistes et des milieux d’extrême gauche, au nom de la cause palestinienne, érigée en nouvelle Cause universelle. Elle intervenait dans ce qu’on appelle des « énoncés protocolaires » en logique. J’ai utilisé l’expression dans diverses conférences prononcées en 2002, ainsi que dans des articles portant sur ce que j’ai appelé la « nouvelle judéophobie », fondée sur un antisionisme radical dont l’objectif est l’élimination de l’État juif. Pour ne prendre qu’un exemple, dans mon article synthétique intitulé « L’émergence d’une judéophobie planétaire : islamisme, anti-impérialisme, antisionisme », publié dans la revue Outre-Terre. Revue française de géopolitique (n° 3, janvier-mars 2003, pp. 189-226), j’évoque la « mouvance islamo-gauchiste » en cours de formation (p. 205). J’ai analysé plus longuement le phénomène « islamo-gauchiste » dans mon livre Prêcheurs de haine en 2004, puis dans La Judéophobie des Modernes en 2008.

Il faut par ailleurs être d’une insigne mauvaise foi pour laisser entendre, comme le font certains aujourd’hui sur les réseaux sociaux, que je voulais par là assimiler insidieusement islam et islamisme, alors que tous mes écrits sur la question témoignent du contraire (de La Nouvelle Judéophobie en 2002 à L’Islamisme et nous en 2017), même s’il faut reconnaître que la frontière entre islam (tel ou tel islam) et islamisme (tel ou tel islamisme) ne cesse de se déplacer, rendant souvent difficile la tâche de la définir. Je n’allais pas forger, pour éviter de donner prise aux lectures malveillantes, une expression juste mais un peu lourde du type « islamismo-gauchisme », qui n’aurait d’ailleurs pas empêché des gens de mauvaise foi de s’indigner.

Ceux qui, à l’extrême gauche ou dans certains milieux islamistes, veulent disqualifier l’expression « islamo-gauchisme » en attribuent la création à une origine vénéneuse, à savoir « l’extrême droite ». C’est la manière rituelle de pratiquer, notamment en France, la reductio ad Hitlerum. L’ennui, pour ces critiques pressés, c’est que leur thèse est fausse. Ce qui est vrai, c’est que l’expression a été reprise par des polémistes d’extrême droite, mais ni plus ni moins que par la gauche républicaine ou la droite libérale, ce qui témoigne d’un relatif consensus sur la réalité de la menace. Cela ne veut pas dire qu’elle aurait été suffisamment analysée. Aux jeunes chercheurs de poursuivre à la fois le travail de conceptualisation et les enquêtes de terrain, portant notamment sur l’espace universitaire et les plateformes numériques.

Que, mise à toutes les sauces, l’expression « islamo-gauchisme » ait eue par la suite la fortune que l’on sait, je n’en suis pas responsable. Mais ses usages polémiques discutables ne doivent pas empêcher de reconnaître qu’elle désigne un véritable problème, qu’on peut ainsi formuler : comment expliquer et comprendre le dynamisme, depuis une trentaine d’années, des différentes formes prises par l’alliance ou la collusion entre des groupes d’extrême gauche se réclamant du marxisme (ou plutôt d’un marxisme) et des mouvances islamistes de diverses orientations (Frères musulmans, salafistes, jihadistes) ? Pourquoi cette imprégnation islamiste des mobilisations « révolutionnaires » ?

« Judéo-bolchevisme »

Écartons pour finir un argument fallacieux, souvent repris sur les réseaux sociaux, qui consiste à rapprocher, pour la disqualifier, l’expression « islamo-gauchisme » de l’expression « judéo-bolchevisme ». Lorsqu’elle s’est diffusée, au début des années 1920, dans certains milieux anticommunistes et antisémites, l’expression « judéo-bolchevisme » signifiait que le bolchevisme était un phénomène juif et que les bolcheviks étaient en fait des Juifs (ou des « enjuivés »). Il n’en va pas du tout de même avec l’expression « islamo-gauchisme », qui ne signifie pas que le gauchisme est un phénomène musulman ni que les gauchistes sont en fait des islamistes. L’expression ne fait qu’enregistrer un ensemble de phénomènes observables, qui autorisent à rapprocher gauchistes et islamistes : des alliances stratégiques, des convergences idéologiques, des ennemis communs, des visées révolutionnaires partagées, etc.

C’est ainsi qu’on observe, d’une part, que des militants marxistes-léninistes passés au terrorisme, tel Carlos, se sont rapprochés des milieux islamistes, jusqu’à se convertir à l’islam en version Al-Qaïda et à prôner un front islamo-révolutionnaire « contre les Juifs et les croisés ». Et que, d’autre part, des islamistes se sont ralliés au drapeau du tiers-mondisme, puis à celui de l’altermondialisme (tel Tariq Ramadan), avant de donner dans le postcolonialisme et le décolonialisme pour appeler à la destruction des sociétés démocratiques occidentales, accusées de « racisme systémique » – tel a été l’horizon politique des activistes du Parti des indigènes de la République (fondé au début de 2005). C’est ainsi qu’un pseudo-antiracisme importé des campus étatsuniens, représentant une nouvelle forme de racialisme militant désignant « les Blancs » comme les seuls racistes, est devenu à la fois un moyen d’intimidation et un puissant instrument de mobilisation, principalement d’une partie de la jeunesse, endoctrinée sur les réseaux sociaux.

Les querelles de mots ne doivent pas nous empêcher de voir la dure réalité, surtout lorsqu’elle contredit nos attentes ou heurte nos partis pris.

* Dernier livre paru, le 14 octobre 2020 : L’Imposture décoloniale. Science imaginaire et pseudo-antiracisme (Éditions de l’Observatoire).

Voir aussi :

Christophe Bourseiller : « le complotisme, un symptôme de l’extrémisation de la société »




Source: Conspiracywatch.info
Commenter Dans Le Forum


SUIVEZ-NOUS
SUR TWITTER
SUIVEZ-NOUS
SUR MASTODON
SUIVEZ-NOUS
SUR TUMBLR



Tout le contenu de ce site est sourcé de sites externes. Les opinions exprimées sur ce site appartiennent aux auteurs originaux et ne représentent pas nécessairement celles de Infolibertaire.net ou de ses partenaires. [Avertissement Légal]