Avril 24, 2021
Par CQFD
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Illustration de Mehrake Ghodsi

Des pubs avec des femmes noires aux cheveux raides comme des baguettes et des produits lissants qui envahissent les rayons des salons de coiffure afro : pour les personnes afro-descendantes, le lissage des cheveux s’est imposĂ© comme pratique presque dominante en France, aux États-Unis ou encore au BrĂ©sil. Mais loin de se borner Ă  de purs choix esthĂ©tiques, cette pratique s’inscrit dans une histoire : celle de l’esclavage et du colonialisme.

À l’époque esclavagiste en effet, diffĂ©rentes maniĂšres de styliser ainsi le cheveu apparaissent : les personnes esclavisĂ©es ont recours, entre autres, Ă  la technique du peigne chaud (que l’on pourrait considĂ©rer comme l’ancĂȘtre du fer Ă  lisser) ainsi qu’à des ingrĂ©dients tels que la graisse animale, le beurre ou encore la soude caustique afin d’hydrater et de lisser le cheveu mis en contact avec la chaleur.

Ces pratiques ne peuvent clairement pas ĂȘtre pensĂ©es en dehors du contexte qui a permis leur existence : pour maintenir son efficacitĂ©, le systĂšme esclavagiste a peu Ă  peu Ă©tabli des hiĂ©rarchies de couleur et de marqueurs corporels au sein desquelles le cheveu le plus crĂ©pu se trouvait au bas de l’échelle. Dans la plupart des sociĂ©tĂ©s esclavagistes (au BrĂ©sil, aux États-Unis et en France, particuliĂšrement ultra-marine), ces catĂ©gorisations se sont conjuguĂ©es Ă  des reprĂ©sentations de la beautĂ© mais aussi Ă  des structurations spĂ©cifiques en termes de division du travail et de statut social, faisant de la peau claire et du cheveu plus souple – moins crĂ©pu donc –, au travers d’une perspective eugĂ©niste, une maniĂšre d’occuper une place moins pĂ©nible dans ce systĂšme.

Un symbole d’émancipation transformĂ© en argument marketing

Au dĂ©but du XXe siĂšcle, des entrepreneur·es noir·es, le plus souvent des femmes, commencent Ă  investir le marchĂ© des cosmĂ©tiques en proposant des produits dĂ©frisants et des accessoires spĂ©cifiquement destinĂ©s aux femmes noires. C’est le cas de la pommade Wonderful Hair Grower de Madam C. J. Walker aux États-Unis ou encore du Cabelisador, un peigne en mĂ©tal Ă  chauffer, vendu avec ses « pommades magiques Â» au BrĂ©sil. À cette Ă©poque, les produits destinĂ©s aux femmes noires valorisent le cheveu lisse et rĂ©pondent Ă  une volontĂ© de participer Ă  la construction d’une image positive et respectable des Noir·es. Ces façons de coiffer le cheveu afro s’opposent alors aux coiffures hĂ©ritĂ©es de traditions africaines telles que les tresses, associĂ©es Ă  la pauvretĂ© des populations rurales et Ă  la nĂ©gligence de soi.

Quelques dĂ©cennies plus tard, les mouvements politiques noirs qui se sont dĂ©veloppĂ©s, entre autres, dans les États-Unis des annĂ©es 1960 et 1970, proposent, par le biais du fameux slogan « Black Is Beautiful Â» et l’apparition de la coupe afro [1], de revaloriser toutes les dimensions de l’identitĂ© noire. Notamment en refusant de se conformer aux injonctions des normes esthĂ©tiques « blanches Â». Mais rapidement, la coupe afro se voit rĂ©cupĂ©rĂ©e par un processus de marchandisation au cours duquel les marques de cosmĂ©tiques capillaires se rĂ©approprient le mantra « Black Is Beautiful Â» pour en faire un argument marketing. Et la coiffure de perdre de son caractĂšre politique…

Les cheveux des Noir·es deviennent en revanche un business juteux : Ă  partir de la fin des annĂ©es 1970, la production des dĂ©frisants chimiques est industrialisĂ©e et ceux-ci sont dĂ©sormais commercialisĂ©s par le biais de la grande distribution. Ces produits Ă©tant dorĂ©navant Ă  la portĂ©e de tous et toutes, leur entrĂ©e dans la sphĂšre privĂ©e conduit Ă  ce que la pratique du port du cheveu dit « naturel Â» [2] soit de moins en moins rĂ©pandue.

Des marques telles que Capirelax apparaissent alors sur le marchĂ© français et concordent avec le dĂ©veloppement des boutiques de distribution de produits cosmĂ©tiques capillaires provenant principalement d’AmĂ©rique du Nord et de salons spĂ©cialisĂ©s dans le traitement du cheveu afro. Ces boutiques, qui ouvrent les unes aprĂšs les autres, sont d’abord tenues par des Ultramarin·es installé·es en mĂ©tropole puis, plus tard, par des immi gré·es ouest-afri cain·es dont une des spĂ©cialitĂ©s est le dĂ©frisage chimique.

À partir de la moitiĂ© des annĂ©es 2000 et au dĂ©but des annĂ©es 2010, rebelote : on assiste de nouveau Ă  l’émergence d’un mouvement de revalorisation du cheveu « naturel Â». Un cheveu non transformĂ© par le dĂ©frisage chimique ou par des pratiques qui tendraient Ă  masquer sa nature crĂ©pue ou bouclĂ©e : port d’extensions, tissage [3], brushings, usage de produits permettant d’assouplir le cheveu pour lui donner une apparence plus bouclĂ©e… NĂ© sur la Toile Ă©tats-unienne, ce mouvement a rapidement pris une dimension internationale. En Ă©tablissant un lien entre identitĂ© noire et pratiques esthĂ©tiques, il a rĂ©actualisĂ© l’esprit du « Black Is Beautiful Â». Lisser ses cheveux, au mĂȘme titre que s’éclaircir la peau par le recours Ă  des crĂšmes de dĂ©pigmentation ou des cosmĂ©tiques qui prĂ©tendent « uniformiser le teint Â», est alors considĂ©rĂ© comme une forme d’aliĂ©nation, de nĂ©gation non consciente de son identitĂ© noire.

Face Ă  une norme excluante, des rĂ©actions diverses

Ce que nous apprend cette « petite histoire du cheveu afro Â», c’est que les diverses pratiques de lissage, de mĂȘme que les revendications drainĂ©es par le recours aux coiffures « naturelles Â», doivent ĂȘtre pensĂ©es comme des productions de sociĂ©tĂ©s post-esclavagistes et postcoloniales, dans la mesure oĂč elles ont Ă©mergĂ© dans des contextes oĂč la norme en vigueur est associĂ©e Ă  des standards eurocentrĂ©s. Ces productions esthĂ©tiques peuvent alors ĂȘtre apprĂ©hendĂ©es comme des rĂ©ponses et des techniques crĂ©atives visant Ă  composer avec ces canons esthĂ©tiques dominants qui ne les intĂšgrent pas. Que ce soit en se les appropriant, en les transformant ou en les rejetant.

Daphné Bédinadé*

*Doctorante en ethnologie et anthropologie sociale. Sa thĂšse s’intitule : « â€œRace” et beautĂ©, l’industrie cosmĂ©tique et le marchĂ© de la beautĂ© dit ethnique en France et au BrĂ©sil Â».


La Une du n°197 de CQFD, illustrée Adrien Zammit {JPEG}

- Cet article fait partie du dossier sur “Les corps dans la guerre sociale”, publiĂ© dans le numĂ©ro 197 de CQFD, en kiosque du 2 avril au 6 mai 2021.

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Source: Cqfd-journal.org