Novembre 26, 2020
Par Zones Subversives
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Le groupe surréaliste reste la façade la plus connue d’une révolte poétique. Aux marges des avant-gardes artistiques, en dehors des manuels de littérature, une tradition utopiste et libertaire exprime un refus de tous les conformismes. 

L’ère des avant-gardes s’est achevée. Son souffle contestataire semble définitivement digéré et récupéré. Les surréalistes et les situationnistes sont devenus des références culturelles centrales qui alimentent le nouveau conformisme. Ces mouvements, pourtant intransigeants à leur époque, ont rejoint les expositions de musée.

Les œuvres qui portent une émancipation radicale sont devenus inoffensives. Mais il est possible de faire revivre les sources de ces révoltes poétiques. L’aspiration révolutionnaire passe par un refus qui s’ancre dans la vie quotidienne. Louis Janover se penche sur La Généalogie de la révolte.

 

                   La Généalogie d’une révolte

 

Poésie et révolution

Les surréalistes manifestent la volonté de marquer l’histoire de la littérature. René Daumal et la revue Le Grand Jeu lancent cet avertissement : « Prenez garde, André Breton, de figurer plus tard dans les manuels d’histoire littéraire, alors que si nous briguions quelque honneur, ce serait celui d’être inscrit pour la postérité dans l’histoire des cataclysmes ».

Le Second Manifeste du surréalisme définit des positions politiques claires mais se soumet à des normes de comportement du petit milieu littéraire. Il permet à ce mouvement la consécration. Alors que le premier Manifeste s’apparente davantage à un souffle révolutionnaire. Tandis que le Grand Jeu ne revendique pas la place d’une avant-garde, le surréalisme recherche la reconnaissance culturelle.

Nerval valorise la poésie et l’utopie contre le déterminisme historique. « Poésie et révolution inscrivent chez Nerval la révolte contre l’histoire, et ce refus est le filigrane caché d’une vie qui conserve le sens d’un autre rapport humain au temps », observe Louis Janover. La poésie exprime une sensibilité utopique qui vise à imaginer de nouveaux rapports sociaux.

Nerval accompagne les insurrections de 1830 et de 1848. « Et il voit dans les révolutions, où se fait entendre la vois des saint-simoniens et des fouriéristes, poindre l’utopie d’une émancipation de la femme dans les luttes ouvrières, car dans les revendications révolutionnaires qui ébranlent la société toute entière une nouvelle parole fait entendre son inflexion poétique unique, qui fait part égale aux deux pôles de la vie sociale », analyse Louis Janover. Nerval parvient à relier les luttes ouvrières et les sentiments amoureux.

La Révolution française marque le début des avant-gardes politiques et artistiques. Les sections révolutionnaires abritent autant les bras-nus que la bohème parisienne. Mais des artistes et des bourgeois aspirent à renverser la monarchie uniquement pour améliorer leur position sociale. La révolution porte également une dimension poétique avec la création de son propre calendrier qui permet de prendre la vraie mesure du temps et de l’espace. « L’idée qu’on peut changer l’ordre des temps est inscrite désormais dans la mémoire historique. La révolution a ceci d’irréversible qu’il lui suffit d’avoir lieu pour que rien ne retrouve sa place dans l’histoire », souligne Louis Janover. Le changement radical passe par une rupture historique.
 

Le romantisme valorise l’utopie et la passion contre la froide rationalité. Ce qui débouche vers une critique radicale de la civilisation bourgeoise. Gérard de Nerval, Pétrus Borel ou Aloysius Bertrand forment la constellation des « Grands Romantiques ». Ce courant s’inscrit dans la filiation révolutionnaire. Ces poètes influencent les jeunes exaltés de l’insurrection de février 1848. « Entre le romantisme littéraire et les milieux politiques, les passerelles et les souterrains sont innombrables et forment un tissu capillaire qui va irriguer une révolte et un engagement encore marqués par la réaction à la modernité », observe Louis Janover. Le rêve, l’amour et le sublime s’opposent à la rationalité de la culture bourgeoise. Les romantiques détestent la société industrielle et en souhaitent la ruine. Mais ils ne sont pas toujours des socialistes attachés à l’égalité.

Le poète Arthur Rimbaud propose de « changer la vie ». Il porte une inspiration révolutionnaire totale. Pour Rimbaud, le changement radical des rapports sociaux n’a rien à attendre d’une bourgeoisie sans état d’âme. « Projet poétique et politique sont, à ses yeux, les ressorts d’une même expérience existentielle », souligne Louis Janover. La créativité et l’imagination doivent permettre de « passionner » la société. Rimbaud s’enthousiasme pour le socialisme révolutionnaire de la Commune.

 

Expressionnisme et Dada

 

Les avant-gardes s’attachent à relier l’art et la vie. « La vie, c’est la richesse du quotidien et des luttes sociales qui tissent et retissent le réseau de relations et de connivences », précise Louis Janover. Les avant-gardes accompagnent les luttes, mais elles refusent de faire allégeance aux partis ou de participer à des opérations de propagande culturelle. Les avant-gardes s’opposent au monde industriel, avec l’emprise de la Ville et de la Machine. Elles ne cessent d’attaquer le conservatisme bourgeois.

Le mouvement expressionniste émerge dans l’Allemagne industrielle. La social-démocratie devient une puissance électorale et politique. Elle encadre la classe ouvrière dans un contexte d’étiolement de l’utopie révolutionnaire. Les forces nationalistes et réactionnaires restent puissantes, notamment dans la justice et la police. La bourgeoisie monopolise les leviers du pouvoir politique. Les milieux artistiques et littéraires multiplient les écrits et les manifestes.

Même si aucune pensée révolutionnaire ne s’exprime clairement, l’art reste relié à la critique sociale. L’esprit de révolte attaque tous les aspects de l’ordre existant. « Rejet de la rationalité, de la morale bourgeoises ; volonté de laisser libre cours aux instincts et aux forces obscures pour les mettre au service de la vie ; pour voir de l’imagination et de l’esprit ; puissance de la vision artistique », décrit Louis Janover. L’expressionnisme refuse également la spécialisation et tente de relier les divers domaines.

Le mouvement Dada estime que c’est l’art qui doit être à la hauteur de la vie. Dada attaque le conformisme, y compris les artistes expressionnistes embourgeoisés. « Et fidèle au mode de progression des avant-gardes, Dada n’hésite pas à retourner contre l’expressionnisme la critique que ce mouvement avait lui-même adressé à ses prédécesseurs : esthétisme et intellectualisme, embourgeoisement et compromission avec l’institution, assèchement de la vie », observe Louis Janover. Mais les outrances dadaïstes restent longtemps inoffensives.

C’est dans le contexte de la révolution allemande de 1918 que Dada affirme le projet d’une transformation des rapports sociaux. C’est dans le feu de l’action que l’art fusionne avec la révolution. Mais Dada ne forme pas un groupe structuré à Berlin. « Dada avait fédéré sous sa bannière tous les intellectuels radicaux insurgés qui avaient trouvé dans le spartakisme le levier pour déraciner les conservatismes, sociaux et culturels », souligne Louis Janover. Mais l’échec de la révolution brise cet élan.

Lautréamont casse les codes formalistes de la poésie. Il incarne la révolte romantique contre le monde marchand. « Il mettait en fait le doigt sur un point névralgique de l’industrie culturelle moderne, et il offrait ainsi quelques clefs pour percer le mystère d’une révolte sans cesse occultée par le non-conformisme, sa contrefaçon, son postiche, qui veut bien transformer le monde et changer la vie, à condition que le monde et la vie restent sur la même base sociale », ironise Louis Janover.

Lautréamont permet une affirmation du Moi et une conscience de soi face aux déterminismes et à toutes les contraintes sociales. « Cette reconquête de l’être concret aliéné dans la religion, la nature, la société, prend la forme de la suppression radicale de la religion, de la nature, de la société, de la famille », décrit Louis Janover. La pensée romantique valorise l’épanouissement de l’individu.

        

Normalisation des avant-gardes

 

Le surréalisme se normalise progressivement. L’exclusion d’Artaud, qui incarne la révolte spontanée, marque un tournant. « Or, paradoxalement, c’est en s’éloignant de cette spontanéité de la révolte que le surréalisme a perdu son esprit d’origine, sans jamais retrouver le sens de cette unité », observe Louis Janover. Le surréalisme va séparer la politique de la révolte poétique. Pire, sa dimension politique va être déléguée au Parti communiste (PC). Benjamin Fondane, Antonin Artaud et Pierre Naville refusent cet alignement sur le PC qui devient une organisation bureaucratique intégrée à la société bourgeoise. Les voix dissidentes et les marges des avant-gardes restent plus percutantes que les mouvements officiels et reconnus.

Les situationnistes prennent la suite des surréalistes. Ils suivent la trace laissée par le socialisme des conseils. Mais en l’absence de luttes sociales, le conseil ouvrier devient surtout incantatoire. « Les références et emprunts aux théories de la révolution prolétarienne se succèdent sans qu’on puisse voir émerger le mouvement émancipateur capable de se faire entendre dès lors que manque à l’appel la classe qui eût été en mesure de donner en quelque sorte le sens et l’unité à se combat », estime Louis Janover. Il minimise la révolte de Mai 68 et l’importance de la grève ouvrière. Il considère que ce mouvement reste porté uniquement par la jeunesse étudiante et ouvre la voie à l’arrivée au pouvoir de la petite bourgeoisie intellectuelle à travers le Parti socialiste (PS).

Louis Janover insiste sur l’importance de la revue Front noir, à laquelle il a participé. Cette revue s’inscrit dans le sillage du socialisme de conseils avec les œuvres d’Anton Pannekoek, de Paul Mattick, de Karl Korsch. Front noir s’appuie sur la lecture éthique et libertaire de Karl Marx développée par Maximilien Rubel. Mais la revue s’appuie sur le socialisme de conseils en tenant compte de ses limites historiques. Ensuite, Front noir insiste également sur la révolte poétique. La revue défend Marx contre le marxisme et la révolution surréaliste contre le surréalisme.

L’utopie révolutionnaire recherche l’égalité entre les individus, à travers la disparition de la domination et de l’exploitation, pour permettre de vivre de véritables différences. Les relations humaines entre hommes et femmes doivent également être bouleversées. « Que s’établissent sur une base égalitaire les rapports sociaux et la relation homme-femme s’exprimera dans ses véritables différences, et ses préférences au cœur de la sensibilité poétique », précise Louis Janover. André Breton relie les mots d’ordre de Rimbaud et de Marx. Changer la vie doit permettre de transformer le monde, et transformer le monde doit changer la vie.

La contestation ne s’inscrit plus dans la filiation du mouvement ouvrier, avec son projet de transformation des rapports sociaux. La transgression dans l’art et la culture s’attaquent alors à l’ordre moral. Mais les avant-gardes ne sont plus des lieux d’affrontements et de propositions critiques. Les institutions socio-culturelles parviennent à capter les méthodes de la contestation. L’insoumission ne se traduit plus par un affrontement avec les pouvoirs. L’école du conformisme se déguise en apprentissage de la subversion.

 

Mai 68 vu par l'AFP - Et soudain en France tout s'arrête...

Romantisme et lutte des classes

 

Louis Janover revient sur ses sujets de prédilections, avec une réflexion affinée. Son livre permet d’entrevoir les forces et les limites de sa démarche intellectuelle et politique. Sa grande force repose sur la critique implacable de la normalisation des avant-gardes. La plume de Louis Janover ne cesse de fustiger les diverses formes de récupération, d’impostures et de feintes-dissidences qui alimentent la confusion actuelle. Mais Louis Janover refuse la posture facile de la rumination nostalgique.

Sa grande force vise à revenir aux sources des avant-gardes et des poètes romantiques. Il évoque évidemment le mouvement surréaliste pour montrer comment il émousse son tranchant. Sa volonté de respectabilité littéraire et bourgeoise condamne ce mouvement aux manuels scolaires. Louis Janover revient surtout sur la démarche des surréalistes. La créativité s’articule avec une utopie romantique et révolutionnaire. René Daumal et les figures marginales du surréalisme incarnent cette démarche qui refuse toute forme de reconnaissance bourgeoise. Les marges et les dissidences des avant-gardes sont bien plus précieuses que les artistes consacrés. Leur souffle libertaire et leur créativité remet en cause l’ordre moral et tous les pouvoirs.

Surtout, Louis Janover relie la poésie à la vie. L’utopie révolutionnaire s’appuie avant tout sur la lutte des classes. Louis Janover permet alors de faire connaître les marges du marxisme et du mouvement ouvrier. Il s’appuie sur la belle tradition du communisme de conseils. Contre les partis et les syndicats, ce courant valorise la spontanéité de la révolte et l’auto-organisation des prolétaires en lutte. Toutes les formes de hiérarchies et de bureaucraties sont rejetées pour privilégier des rapports humains égalitaires. La lutte des classes permet également d’attaquer l’Etat et le capitalisme comme source des problèmes. Louis Janover refuse de se contenter de perspectives d’aménagement de l’exploitation capitaliste. Il préfère actualiser l’utopie révolutionnaire pour transformer le monde et changer la vie.

En revanche, il est plus difficile de suivre Louis Janover dans ses jugements sentencieux. Il fait de Sade une cible de choix. Il attribue à l’auteur libertin l’origine de tous les maux de l’individualisme néolibéral. Certes, Sade adopte la posture de l’aristocrate à la recherche de son plaisir égoïste. Il valorise la brutalité et la violence. Néanmoins, cette œuvre littéraire ne doit pas être toujours prise au sérieux. Sade recherche avant tout la transgression. Ses livres visent surtout à attaquer l’ordre moral de son époque et à pousser le plus loin les limites du possible. Son érotisme sulfureux fait souffler un vent de liberté. Même si la posture aristocratique ouvre effectivement la voie aux pires horreurs.

Les situationnistes et même Mai 68 restent l’autre cible de choix de Louis Janover. Il est d’ailleurs traité de « moraliste » dans la revue Internationale situationniste. Pourtant, les situationnistes semblent proches de la démarche de la revue Front noir et de Louis Janover. Les marges des avant-gardes artistiques sont reliées au communisme de conseils. Mais la différence de ton semble évidente. Front noir se démarque par son érudition. Elle est portée par de fins connaisseurs de Marx et du socialisme de conseils. Louis Janover est également immergé dans le mouvement surréaliste avant une rupture claire et politique.

Les situationnistes adoptent davantage le ton de la provocation avec un goût pour le plaisir ludique. La revue tatônne et cherche une voie originale. Elle n’évite pas l’éceuil de glorifier quelques artistes qui défendent leur statut avant de se tourner clairement vers la lutte des classes et le communisme de conseils. Il est évidemment possible de pointer ces errements.

Mais Louis Janover attaque également la contestation de Mai 68. Comme son comparse Jean-Pierre Garnier, il fustige un esprit supposé libéral-libertaire dans la veine du stalinien Michel Clouscard. La critique de la récupération marchande du Mai étudiant reste évidemment bienvenue. Mais cette révolte se traduit également par une grève ouvrière massive. Le plaisir doit primer sur l’ennui et la souffrance, mais cette démarche s’inscrit évidemment dans la lutte des classes. C’est avant tout la jeunesse ouvrière qui refuse le travail et l’usine. On est loin d’une apologie de la société de consommation.

Néanmoins, l’intransigeance éthique de Louis Janover reste salutaire. Il montre comment la contestation devient un ornement de la marchandise dès qu’elle s’éloigne de la lutte des classes. La poésie et la créativité doivent s’inscrire dans une utopie révolutionnaire pour permettre une ouverture des possibles.

 

Source : Louis Janover, La Généalogie d’une révolte. Nerval, Lautréamont, Klincksieck, 2020

 

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Pour aller plus loin :

Radio : Lautréamont, l’auteur maudit par son époque, émission diffusée sur France Culture le 4 juillet 2018

Radio : émissions sur le surréalisme diffusées sur France Culture

Evelyne Pieiller, Cristallisateurs d’avenir, publié dans le journal Le Monde diplomatique de juillet 2020

Entretien avec Louis Janover. Acte I, publié sur le blog des éditions Libertalia le 20 avril 2020

Entretien avec Louis Janover. Acte II, publié sur le blog des éditions Libertalia le 26 avril 2020

Entretien avec Louis Janover. Acte III, publié sur le blog des éditions Libertalia le 9 mai 2020

Entretien avec Louis Janover. Acte IV, publié sur le blog des éditions Libertalia le 17 mai 2020

Entretien avec Louis Janover. Acte final, publié sur le blog des éditions Libertalia le 10 juin 2020

Articles de Louis Janover publiés sur le site Smolny

Articles de Louis Janover publiés dans la revue L’Homme et la société 

Max Vincent, L’aigreur universelle de Louis Janover ne se dément pas, publié sur le site L’herbe entre les pavés le 11 février 2014




Source: Zones-subversives.com