Novembre 9, 2020
Par Lundi matin
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Une fois encore, nous sommes rendus au silence, chacun muet sous sa cloche martelĂ©e par le flux tapageur d’informations cryptiques censĂ©es nous renseigner sur ce mal qui tue et toujours glisse, entre les doigts du discours.

Les prĂ©cautions nous les connaissons, et on meurt, les connaissant. Parfois l’on cĂšde Ă  chercher des coupables, Ă  se sentir coupable aussi, dans cette paralysie oĂč les pensĂ©es tournent aussi mauvaises que chacun tourne entre ses murs. Alors on parle avec les proches, au tĂ©lĂ©phone ou par messages avec ceux qu’on aime, lorsqu’on a l’opportunitĂ© d’échanger avec eux, se rendant vite compte, seulement parfois effleurĂ©e entre les mots, que c’est la prĂ©sence silencieuse de l’autre qui manque. Son ĂȘtre-lĂ -tout-court, que jamais ne rattrape cette compagnie dĂ©guisĂ©e, et pourtant dĂ©jĂ  tellement prĂ©cieuse de l’à distance.

Entre notre silence, et le vacarme des chiffres, des pistes, et des calculs, que rĂ©seaux et ondes relaient au galop, se situent aussi nos rĂ©pliques intĂ©rieures, qui ne savent plus bien si elles sont rĂ©ponses ou duplicatas de ce qu’elles reçoivent. Toujours Ă  chaud, puisque toujours prises de court par des renseignements et des obligations renouvelĂ©s, nos pensĂ©es Ă©clatent en tous sens. « Nous pensons trop vite, (
) mĂȘme lorsqu’il s’agit de penser aux choses les plus sĂ©rieuses Â» Ă©crivait Nietzsche Ă  la fin du XIXe siĂšcle devant le terrible et fascinant spectacle de la modernitĂ©, concluant : « C’est comme si nous portions dans notre tĂȘte une machine d’un mouvement incessant, qui continue Ă  travailler mĂȘme dans les conditions les plus dĂ©favorables Â» [1]. AspirĂ©s dans le tourbillon du surgissement de l’Histoire qui frappe au dĂ©pourvu, nous tournons immobiles sur nous-mĂȘmes, comme des mobiles perpĂ©tuels, sans repos, sans voix et sans rĂ©ponse.

Dans cette disposition oĂč l’inquiĂ©tude fiĂ©vreuse balance avec la nĂ©cessitĂ© intempestive de se changer les idĂ©es, ou le jugement Ă  l’emporte piĂšce oscille avec le refus de se prononcer, ou prendre son mal en patience n’est devenu possible qu’à condition de n’ĂȘtre encore malade, n’y aurait-il pas autre maniĂšre d’approcher le silence et l’immobilitĂ© oĂč nous sommes livrĂ©s ? Car immobiles contre nos murs, nous sommes, comme l’urne grecque du poĂšte John Keats, des « enfants adoptifs du silence et du temps long Â» devant lesquels l’homme du futur s’interrogera : qu’évoquentils ?

— certainement comme les figures de Keats, « des airs privĂ©s de voix Â» [2]

C’est qu’il existe un silence du mouvement, de l’action, un silence qui est une voix, une prĂ©sence. C’est un silence qui se fraye une voie dans l’assourdissant tumulte alentour, une partition pleine de notes invisibles, un livre qui s’écrit Ă  l’encre magique. Le compositeur italien Salvatore Sciarrino qui, dans son Ɠuvre, travaille sur les dynamiques sonores de l’infime pour inviter son auditeur Ă  l’expĂ©rience de ce qui sonne dans le silence, de ce qui en Ă©merge, ce qui n’en est dĂ©jĂ  plus, et ce qui le redevient, « comme pour capter le bref message d’un nuage Â», dit-il, nous parle « d’écologie de l’écoute Â» — concept musical dont il est l’inventeur. Son idĂ©e : permettre Ă  l’oreille de celui qui veut bien la tendre, et qui accepte de se laisser entourer de silence, de faire silence, de laisser monter et venir Ă  lui ce dernier, de « percevoir l’imperceptible Â» et d’entendre « comme pour la premiĂšre fois Â» [3].

N’est-ce pas aussi comme cela que nous pourrions peut-ĂȘtre, dĂ©tournant alors le regard du vacarme des sommations contradictoires, tendre silencieusement l’oreille ? Nietzsche quant Ă  lui invite en creux Ă  cette stratĂ©gie lorsqu’il Ă©crit dans Ainsi Parlait Zarathoustra : « Les plus grands Ă©vĂšnements – ce ne sont pas les plus bruyants, mais nos heures les plus silencieuses. Â» [4] Et face Ă  cette situation qui isole et laisse sans voix, dans ces sombres heures que nous vivons ensemble et seuls Ă  la fois, Ă  coup sĂ»r, des choses se prĂ©parent, Ă©mergent dĂ©licatement, explosent en secret, autant que d’Ɠuvres, de pensĂ©es, de musiques et de danses Ă  venir. Alors mĂȘme si nous ne les voyons pas encore, tĂąchons peut-ĂȘtre d’entendre, entre les portĂ©es vides des passages piĂ©tons dĂ©sertĂ©s, au dedans comme au dehors, qui jaillissent partout, Ă  l’ombre des douleurs et des doutes, ces Ă©ruptions silencieuses.

Guillaume Herment-Berrebi




Source: Lundi.am