Janvier 31, 2021
Par Contrepoints (QC)
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Nous serions donc recouverts, Ă©crasĂ©es. AprĂšs des mois Ă  suivre tant bien que mal les restrictions sanitaires, voilĂ  que l’on ploie sous le poids de l’inĂ©dit : un couvre-feu qui nous intime Ă  rester chacun chez soi, du jamais vu de notre cĂŽtĂ© du monde depuis plus d’un demi-siĂšcle.

L’idĂ©e n’est pas ici d’ajouter un autre texte d’analyse soulignant le caractĂšre autoritaire, disproportionnĂ© et violemment « symbolique » du couvre-feu, son impact dĂ©vastateur sur les plus dĂ©muni.e.s, les marginaux et marginales, les travailleuses et travailleurs du soir (souvent prĂ©caires, ou dĂ©jĂ  surmenĂ©.e.s), ou mĂȘme d’en rajouter contre la dĂ©rive policiĂšre qu’il implique ou le fait que le caractĂšre catastrophique de la situation actuelle provient surtout d’une sĂ©rie de compressions rĂ©currentes dans les service publics depuis au moins 30 ans… Plusieurs textes1 prenant la pandĂ©mie au sĂ©rieux et ne tombant pas dans le registre conspirationniste ont dĂ©jĂ  bien soulignĂ© le cĂŽtĂ© ignoble de la mesure (il ne vous reste plus qu’à les lire si ces Ă©lĂ©ments ne sont pas dĂ©jĂ  des Ă©vidences pour vous).

Il s’agit plutĂŽt ici de faire ressortir quelques lignes qui n’ont pas (ou si peu) Ă©tĂ© Ă©noncĂ©es au cours des derniers mois. Des lignes qui ne nous feront pas d’ami.e.s, on le sait bien, mais qui circulent dĂ©jĂ  comme un secret, exprimĂ©es Ă  la fin d’une marche nocturne entre deux ami.e.s, dans une discussion furtive entre deux jeunes commis dans les allĂ©es d’une pharmacie, dans une rencontre Zoom entre des grand-parents et leurs enfants qui habitent dans une autre ville. Ces lignes, qui ont peut-ĂȘtre traversĂ© par moments mĂȘme les plus alignĂ©.e.s, ne sauraient ĂȘtre tues plus longtemps. Il en va des sens portĂ©s par nos vies mĂȘmes.

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Le couvre-feu vient nous enlever un des derniers espaces de libertĂ© qui nous restait. Celle de prendre un moment avec un.e ami.e Ă  distance dans un parc aprĂšs une journĂ©e Ă  se faire bouffer les yeux par les Ă©crans, celle d’aller prendre une marche pour changer d’air, sortir un peu de nos existences sĂ©parĂ©es par le confinement pour rencontrer un peu de diffĂ©rence. AprĂšs les fĂȘtes, les bouffes entre ami.e.s, les moments de crĂ©ation collective, les concerts, on nous a enlevĂ© ça, aussi. Alors que cette opĂ©ration concertĂ©e contre les joies du commun Ă©tait jusqu’à tout rĂ©cemment justifiĂ©e par la science (ou du moins une certaine conception de la science), le couvre-feu semble ĂȘtre la premiĂšre mesure proprement morale2 qui nous est imposĂ©e durant cette crise : cet « Ă©lectrochoc symbolique Â», de l’aveu mĂȘme du gouvernement et de la SantĂ© publique, tombe comme un jugement sur les maniĂšres de vivre.

Ce nouveau diktat porte directement les mesures gouvernementales en rĂ©ponse Ă  la pandĂ©mie sur le terrain Ă©thique, non pas dans le sens du code qui vient cadrer une sĂ©rie de pratiques, de rĂšgles immuables qui viennent surplomber des relations professionnelles, de recherche ou judiciaires, mais dans le sens de l’ethos, celui des maniĂšres de vivre. Cette conception de l’éthique pousse Ă  interroger comment on souhaite vivre, qu’est-ce qui fait que cette vie vaut la peine d’ĂȘtre vĂ©cue, au-delĂ  de la pure survie.

En nous imposant Ă  rĂ©sidence – rĂ©primant toute sortie qui ne serait pas justifiĂ©e par le travail, les besoins primaires ou les soins de base –, le gouvernement nous dit ni plus ni moins comment vivre. Il y a longtemps que l’on sait que la vie est objet de pouvoir – c’est ce que Foucault avait pointĂ© il y a plus de quarante ans par son concept de biopolitique : or ce que la pandĂ©mie vient clarifier maintenant, c’est que cette vie objet de pouvoir n’est pas uniquement la vie biologique, la survie, mais la qualitĂ© mĂȘme de la vie, ce qui lui donne sa teneur, son goĂ»t, ce qui fait qu’elle peut avoir un sens pour nous.

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La situation nous apparaĂźt plus clairement comme une guerre entre formes de vie : ce qui est rĂ©primĂ©, c’est une vie faste, gĂ©nĂ©reuse, conviviale3, oĂč les liens primordiaux ne se limitent pas au couple, Ă  la famille nuclĂ©aire, oĂč ce qui compte ne se calcule pas en termes d’opportunitĂ©s de carriĂšre ou de bons coups les rĂ©seaux sociaux, mais une vie tissĂ©e de liens, pour qui les amitiĂ©s sans statut priment, une nocturne ponctuĂ©e de fĂȘtes, de musique, tournĂ©e vers l’extĂ©rieur, vagabonde voire mĂȘme sans domicile fixe. Parce qu’il se trouve que pour pas mal de monde, ce qui donne un sens Ă  l’existence est justement ce qui est rabrouĂ© couche par couche, voire interdit, depuis le dĂ©but de la pandĂ©mie.

Il faut se rendre Ă  l’évidence : ce qui est prĂ©servĂ© depuis la deuxiĂšme vague de la pandĂ©mie, c’est la forme-de-vie type de celles et ceux qui ont Ă©lu ce gouvernement : le petit entrepreneur, la jeune professionnelle, la gĂ©rante de service, le jeune cadre, qui se rendaient au travail juste pour faire acte de prĂ©sence, mais qui n’avaient que hĂąte de rentrer dans leur maison de banlieue ou leur condo pour pouvoir s’enfiler quelques verres et passer le reste de la soirĂ©e Ă  regarder des sĂ©ries sur Netflix… avant de recommencer le lendemain. Le principal impact que le couvre-feu a vraiment sur ces types est qu’il n’a plus Ă  se taper le trafic, qu’elle n’a plus besoin d’excuse pour tout acheter sur Amazon. Bon, il y a bien l’impossibilitĂ© d’organiser le souper du vendredi soir avec la belle famille (pour reprendre un des loisirs avouĂ©s du PM), ou la soirĂ©e de hockey avec les chums de gars, ou d’aller voir Louis-JosĂ© Houde au ThĂ©Ăątre St-Denis une ou deux fois par annĂ©e. Mais c’est pas mal tout que ça empĂȘche, au fond.

On caricature un peu, c’est souvent plus complexe que ça, Ă©videmment. Mais il reste que la plupart des gens qui soutiennent le couvre-feu sont aussi ceux et celles qui avouent que la mesure n’aura Ă  peu prĂšs aucun impact sur leur vie quotidienne. Et ils-elles vont jusqu’à sous-entendre que ça ne devrait pas avoir d’impact nĂ©gatif sur la vie de personne, comme si cette mesure Ă©tait Ă  la hauteur de l’idĂ©e misĂ©rable de la vie qu’on devrait avoir au QuĂ©bec en hiver : « Anyways, y fait frette pis noir tĂŽt, c’est plate, y’a pas de raison de sortir faque… pourquoi ça vous dĂ©range? ». Et si vous ne pensez pas comme ça, si vous avez une autre conception de la vie, eh bien c’est vous le problĂšme, vous ĂȘtes louches en fait.

Car voilĂ  une des fonctions tacites les plus puissantes du couvre-feu : rediriger le ressentiment. AprĂšs avoir multipliĂ© les petits empĂȘchements, on peut enfin s’en prendre Ă  ces irresponsables qui sortent le soir, qui ne vivent pas comme nous. Ça a au moins l’avantage de dĂ©tourner l’attention de la gestion pitoyable de la crise, des innombrables incohĂ©rences des mesures, et des coupures et compressions rĂ©pĂ©tĂ©es dans le systĂšme de santĂ© qui l’ont rendu si vulnĂ©rable et qui ont mis tout le monde qui y travaille Ă  bout. GrĂące au couvre-feu, on peut enfin punir celles et ceux qui ont « trichĂ© » pendant le temps des fĂȘtes, les jeunes qui se rencontrent malgrĂ© tout, mon voisin qui a reçu un ami l’autre soir sur son balcon et qui avait l’air d’avoir ben trop de fun… Et tant pis pour les pauvres qui sont trop mal foutu.e.s pour se trouver un logement oĂč on peut rester enfermĂ© Ă  la journĂ©e longue sans virer fou, pour ceux qui s’entassent en ville avec plein d’étrangers, pour celles qui habitent seules sans connexion Internet…

Pendant ce temps, la majoritĂ© des Ă©closions a lieu dans les institutions disciplinaires (Ă©coles, usines/lieu de travail, prisons), toutes qualifiĂ©es par un certain niveau d’enfermement. Mais mieux vaut taper sur celles et ceux qui refusent de s’enfermer.

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Évidemment, il y a des gens qui ne prennent tout simplement pas la pandĂ©mie au sĂ©rieux, qui se croient au-dessus d’une solidaritĂ© de base et qui mettent une foule de monde en danger. Mais aujourd’hui malheureusement, pas besoin d’ĂȘtre aussi con pour se faire traiter d’irresponsable. Suffit de ne pas s’enligner sur la morale gouvernementale, et hop c’est parti. Mais si on s’y arrĂȘte un peu, est-ce que les jeunes qui dĂ©priment chez eux, sans contacts sociaux, sont irresponsables d’aller voir des ami.e.s une nuit? Est-ce que des cĂ©libataires sont irresponsables de chercher Ă  avoir une vie sexuelle pas complĂštement inactive malgrĂ© tout? Est-ce que l’aĂźnĂ© qui a reçu un diagnostic d’Alzheimer et qui n’a pas vu ses petits-enfants depuis des mois est irresponsable de passer les voir pendant une heure, masquĂ©, Ă  deux mĂštres Ă  l’intĂ©rieur? Un peu, dans un sens, puisque si tous ces gens finissent par se faire contaminer ainsi, ils et elles iront se faire soigner comme les autres, avec tous les impacts qu’on connaĂźt. Mais tous ces gens (et les innombrables situations diffĂ©rentes), ne sont pas Ă©cervelĂ©s : ils montrent seulement qu’il y a des dimensions de la vie Ă  laquelle ils et elles ne sont pas prĂšs Ă  renoncer totalement, que la vie est une affaire Ă©thique. Ou, dans un langage plus clinique, qu’on ne saurait subsumer indĂ©finiment la santĂ© mentale et les relations sous la santĂ© physique (et les suicides? les dĂ©pressions? les violences intrafamiliales? les mutilations? c’est moins important parce que ça ne se chiffre pas en nombre d’hospitalisations?). Cet aspect de l’existence qui se voit constamment rabattu depuis des mois, en attendant…

Parce que ça commence Ă  faire longtemps. Longtemps qu’entre la santĂ© et l’économie, il ne reste plus de place pour grand chose. Que tout ce qui ne tombe pas dans ces deux catĂ©gories est limitĂ©, dissout, Ă©crasĂ©. Et Ă  force d’ĂȘtre contraintes et isolĂ©s, on en vient Ă  se demander ce qui reste de notre dignitĂ©, jusqu’oĂč peut-on peut mettre la vie de cĂŽtĂ©? Quelles zones de l’existence va-t-on encore devoir mettre sur pause, voir disparaĂźtre? Combien de temps on pourra rester des zombies, chacun sur notre Ă©cran pour travailler, « voir Â» ses ami.e.s, se divertir, et rebelote? Deux mois? Six mois? Un an? Cinq ans? Parce que depuis le dĂ©but, on nous dit que c’est un sacrifie Ă  faire, pour un court laps de temps, pour sauver les plus dĂ©muni.e.s et Ă©viter que le rĂ©seau de santĂ© s’effondre. Ok, mais lĂ  ça va faire un an. Un an qu’on pourrit de l’intĂ©rieur. Et soyons rĂ©aliste, personne ne peut garantir qu’il n’y aura pas de 3e, 4e, 5e, voire mĂȘme de 6e vague. Que les vaccins accordent immunitĂ© de plus de six mois. Que le virus ne va pas muter, rendant certains inopĂ©rants. Pendant que le gouvernement fait de la gestion de la population (« il faut diminuer la probabilitĂ© des rassemblements Â») et de la morale de crise, les yeux rivĂ©s surs les sondages, la vie s’écoule, dans un petit bruit qui ne reviendra pas.

Il faut bien se le dire, Ă  un moment donnĂ© : on ne saurait « limiter tous les contacts » sans que la vie perde un peu de sons sens. Il va falloir apprendre Ă  re-vivre, Ă  vivre-avec. Pas comme les conspis balançaient, en tout dĂ©but de pandĂ©mie, qu’il fallait laisser le virus faire ses ravages, sans contextualiser, sans penser le soin, la complexitĂ© de l’immunitĂ© collective, etc. Non, vivre avec au sens de mettre fin Ă  l’effritement de nos vies communes, de tracer une ligne, chaque fois singuliĂšre, derriĂšre laquelle les mesures sanitaires ne passeront pas, de prendre soin de ces parts de nous qui meurent Ă  petit feu enfermĂ©es. En fait, la question est dĂ©jĂ  lĂ  : on « vit Â» dĂ©jĂ  avec cette maladie depuis des mois. Mais on vit trĂšs mal. La question est de savoir comment vivre avec. Et ça, aucun gouvernement ne pourra nous l’imposer.

D’ici lĂ , on lĂąche pas, on continue : Ă  faire attention et Ă  trouver des zones d’ombres, pour occuper les interstices, Ă  prendre soin de nos proches et Ă  retrouver le sentiment fuyant de la libertĂ©, partager une intensitĂ© commune quelques instants, trouver les maniĂšres de contourner leurs cloisons.

Ces feux-lĂ  ne se recouvrent pas.

 

 

P.S. Oh, et pour celles et ceux qui reprendront la morale gouvernementale pour nous traiter d’égoĂŻstes, de privilĂ©giĂ©.e.s ou d’irresponsables (encore une fois), sachez que ces quelques lignes s’adressent Ă  tout le monde : on le souhaite particuliĂšrement pour les employĂ©.e.s du rĂ©seaux de la santĂ©, qui se font enfoncer des heures supplĂ©mentaires dans la gorge, pour les enseignantes et enseignants forcĂ©s de rentrer au travail, les itinĂ©rants et itinĂ©rantes, les fameuses gens vulnĂ©rables, qui peuvent aussi ne plus ĂȘtre capables de supporter l’isolement et la zoomification de l’existence… Va falloir arrĂȘter de cliver le dĂ©bat, de rabattre tout questionnement des mesures sanitaires-rĂ©pressives dans l’imbĂ©cilitĂ© ou l’égocentrisme (ce qui revient souvent au mĂȘme). Ce texte n’est qu’une amorce de rĂ©flexion pour ouvrir des espaces de rĂ©flexion que trop de gens voudraient voir se referme illico.

 




Source: Contrepoints.media