Pourquoi ce projet ?

Après trois mois d’existence de ce site qui est né du besoin impérieux de se donner les moyens de comprendre une situation encore il y a peu inimaginable qui affecte la vie de tous les habitants de la planète, et qui se poursuit en évoluant au fil des changements qui interviennent très rapidement dans cette situation, un moment de bilan et de questionnement s’impose.



Au départ, il y a une inquiétude qui a résonné en nous comme une urgence. Le confinement, nous enferme dans ce qui nous sert de domicile et, loin de constituer une pause dans l’exploitation et la domination, les rend d’autant plus violemment visibles (le sort commun du confinement a été très inégalitaire, en fonction des conditions de vie, des relations sociales, de la stabilité des revenus, etc., et chacun a été confiné dans la vie qu’il a pu ou pas se ménager dans le capitalisme). Mais que va-t-il advenir de tous ceux et celles qui sont déjà enfermés et qui se retrouvent aux prises avec la gestion d’État sans limite et sans regard extérieur possible ? Que va-t-il se passer dans les institutions qui se sont refermées sur ceux qui les subissent ? Et ainsi, l’idée s’est imposée de grappiller partout où on peut les trouver, tout ce qu’on peut savoir sur ce qui se passe dans les prisons, les Ehpad, les hôpitaux psychiatriques et foyers médicaux, les centres de rétention et les zones d’attente, avec l’idée de porter une attention particulière et de garder au moins la trace de ce que vivent « les enfermés du confinement », enfermés dans l’absence de soin, à la merci de la gestion des pénuries. Et en effet, pour ne donner qu’un exemple, les Ehpad se retrouvent dans une situation par certains points comparables avec les prisons, avec les mêmes restrictions de visites des proches (on parle d’ailleurs maintenant de « parloirs » dans les Ehpad…) dans ces deux genres de lieux complètements différents par ailleurs, dont le seul point commun est la gestion institutionnelle de l’enfermement. On s’est souvenu alors aussi de ce qui est arrivé aux patients des hôpitaux psychiatriques pendant la Deuxième Guerre mondiale, morts en masse de faim, de froid et d’absence de soin, parce qu’au moment où le capitalisme se considère comme dans l’obligation de gérer le tri des vies (que ce soit lors de pénuries alimentaires ou sanitaires), ce sont toujours les vies les moins productives qui sont laissées à l’abandon. On s’est rendu compte très vite que la collecte d’informations ne pouvait pas se limiter aux frontières françaises, que ça n’aurait pas de sens : sur toute la planète un sort commun se décline en fonction des situations, des politiques d’État et des réactions qu’elles suscitent. L’objet du site s’est donc imposé comme international. Et puis très vite, on s’est rendu compte aussi que la question de l’enfermement ne se limite pas à l’enfermement physique matérialisé par des murs, des portes fermées et des barreaux, que certains espaces se retrouvent très vite lieux d’enfermement, comme les bidonvilles par exemples ou les « camps de travail » que constituent certaines zones industrielles, dans les pays du Golfe par exemple, et plus largement que des situations sociales comme la pauvreté enferment aussi. Notre objet s’est donc élargi tout en se précisant : ce qu’on observe, ce sont toutes les situations qui mettent des êtres humains, partout dans le monde, à la merci des politiques gestionnaires des États et du capitalisme. Le tracking et les applications de surveillance dans les lieux de travail où dans tous les moments de la vie en a fait parti, bien qu’il cherche à capter les d’identités et déplacement de tout le monde, justement parce qu’il voudrait faire rentrer la possibilité de la gestion totale dans la vie de tout un chacun. Enfin il nous est apparu que la mesure de confinement généralisé que nous avons subi temporairement (même si ça a duré bien longtemps) n’est qu’une mesure de gestion parmi d’autres, que dans les pays où un tel confinement n’a pas été imposé, ce sont des formes de confinement ciblés particulièrement destructeurs et enfermants qui ont concerné certaines catégories de la population, que le déconfinement d’ailleurs, en France, n’a pas déconfiné tout le monde, bref s’arrêter avec l’annonce du petit déconfinement de Macron le 11 mai n’aurait eu aucun sens, quand les prisonniers et les patients des Ehpad ne peuvent toujours pas recevoir de visites dans des conditions un minimum fluides, quand d’autres endroits du monde sont aux prises maintenant avec la flambée de l’épidémie, quand justement les lieux d’enfermement, « protégés » un temps par leur exclusion relative des rapports sociaux, risquent d’être touchés de manière décalée par le virus.

Le confinement généralisé a été l’occasion spectaculaire de s’intéresser à cette question, mais il est clair que sa fin ne change finalement pas grand chose. Les pertes et profits de cette mesure ayant été calculés par les experts qui nous gouvernent, il apparaît d’ailleurs qu’elle serait trop coûteuse pour le capitalisme et qu’on chercherait à l’avenir à l’éviter pour préférer des confinements ciblés qui permettent le maintien du travail, quitte à devoir « habituer la population à une certaine surmortalité » s’il le faut…

En prêtant attention à ce que fait la gestion déchaînée aux êtres humains lorsqu’ils sont à sa merci, on s’est retrouvé face à deux grands genres d’informations : les avancées de la gestion et leurs conséquences (qu’on a séparé en deux catégories : les mesures administratives et les informations diverses sur la réalité de leur mise en œuvre), et, fort heureusement, une grande variété de traces de lutte contre ces mesures, de refus, individuels ou collectifs, de révoltes parfois violentes et massives. Le confinement est une situation où les États jouent gros et, comme toute situation extrême, cette période a été et est toujours porteuse de révoltes, contre la propagation du virus et contre les politiques gestionnaires mises en œuvre, et ces révoltes se sont exprimées partout où justement l’emprise de la gestion est la plus forte (prisons, zones d’enfermements des migrants, mais aussi quartiers pauvres, réserves indigènes, etc.). On peut d’ailleurs faire l’hypothèse par exemple que la gestion de la pandémie n’a pas rien à voir avec l’intensité de la flambée émeutière en cours aux États-Unis.

Comment le site fonctionne ?

Il s’agit donc, à la fois comme une contribution pour mieux comprendre la période, mais aussi comme un hommage à tous ceux et celles auxquels la gestion prend la vie, en les tuant, en les déplaçant, en les enfermant, en les empêchant de se mouvoir, de voir leurs proches, etc., de réunir une sorte de banque de données accumulées au fil des jours, sous la forme de brèves dont on essaye que chacune puisse faire sens, mais qui sont surtout utiles perçues dans leur ensemble ou à travers des axes d’analyses transversaux. Comme il s’agit de proposer des éléments pour comprendre et analyser, un système de mots clé a été mis en place pour pouvoir sélectionner des types d’informations, soit par catégories, soit par localisation, soit par type d’enfermement. Ce système de classement est d’ailleurs aussi à discuter et faire évoluer au fur et à mesure que le projet prend de l’ampleur et se précise.



Réunir ces informations est un travail de fourmi quotidien, et il nous a semblé intéressant de faciliter la participation de tous ceux et celles que ce projet intéresserait par la mise en place d’un fichier qu’on peut transmettre à quiconque voudrait y participer, et qui indique les éléments minimaux à réunir et transmettre pour qu’une brève puisse être rédigée. Ce projet n’a de sens que comme un projet ouvert et dont les participants réfléchissent à l’évolution. N’étant pas spécialiste de ce type de petit récit très contraignant (faut-il rappeler que personne parmi nous n’est journaliste… et que personne n’a le talent d’un Felix Fénéon pour écrire quotidiennement des magistrales Nouvelles en trois lignes …), nous apprenons en le faisant et, avec un minimum de transmission de l’expérience récente que nous avons acquises en la matière, tout le monde peut s’y mettre, plus ou moins ponctuellement, soit parce que le projet l’intéresse, soit parce qu’il ou elle est dans une situation qui lui permet d’avoir accès à des informations importantes.

Car une des limites d’un tel projet, en plus de l’ampleur du travail, c’est bien sûr les sources, qui sont majoritairement divers organes de presse. Car à part quelques sites militants qui sont assez complets sur des sujets précis dans certaines régions du monde (la prison ou les lieux d’enfermement pour migrants par exemple) et ont pu développer des modes d’informations plus directs, pour tout le reste, nous manquons de sources non-journalistiques. Il serait très intéressant de pouvoir créer la possibilité d’avoir des informations directes sur ce qui se passe dans les Ehpad par exemple, ou dans d’autres lieux où n’existe pas une habitude contestataire ou une attention à toutes les formes mêmes ténues de refus de la gestion et de l’enfermement.



Et puis, si nous réunissons toutes ces informations, ce n’est pas pour les collectionner… nous espérons vivement que ce travail puisse nourrir des réflexions, ici ou là, et porter des possibilités de pratiques subversives. Nous cherchons nous-même à prendre aussi le temps de l’analyse, même si le travail d’accumulation est en lui-même très chronophage. Quelques textes plus analytiques et transversaux ont été produits dans le cours de la fabrication de ce site, sur les objets connectés, sur le prétendu « ralentissement » de la justice en période de confinement, sur la quarantaine comme enfermement administratif, d’autres sont en gestation. Une rubrique « analyse » permet aussi de diffuser des textes actuels ou inactuels qui nous semblent utiles pour réfléchir autour des éléments d’informations disponibles dans la chronologie. Contribuer au site, ça peut être aussi écrire à partir de ce qui y est rassemblé, même des articles courts sur des points précis, ou proposer des textes d’analyses déjà existants qui aident à comprendre ce qui est en train de se passer.

Quelles perspectives ?

Si le site n’a pas cessé d’exister avec l’anecdotique et partiel déconfinement à la française, ça ne signifie pas pour autant qu’il ait forcément vocation à se pérenniser. La question reste ouverte et c’est le moment de commencer à y réfléchir et à envisager jusqu’à quand il devrait perdurer : doit-il cesser d’exister quand la pandémie et sa gestion seront officiellement terminées au niveau international ? Cette piste d’observation de la situation en cours peut-elle au contraire continuer avoir de l’intérêt durablement dans le monde dans lequel nous venons brutalement d’entrer ? Vers où tourner nos regards pour trouver de quoi nourrir notre volonté de détruire ce monde et ses enfermements ?

Il s’agit aussi de voir concrètement comment ce site peut être ouvert aux contributions de ceux et celles qui voudraient y participer, à la fois au niveau matériel (comme recueillir les éléments d’informations qui peuvent être apportés) mais aussi en terme de réflexion sur son organisation, son devenir, etc.

C’est pour avancer sur toutes ces questions et aussi pour quitter les écrans et claviers et avoir l’occasion de rencontrer ceux et celles qui s’en servent et le consultent que les participants actuels à ce projet proposent une




Article publié le 26 Juin 2020 sur Paris-luttes.info