Leurs histoires de conquĂȘtes, d’extermination, de gĂ©nocides, de colonisation et d’esclavage, appelĂ©es “rayonnement et puissance passĂ©s”, et dissimulĂ©es sous le voile des “bienfaits du dĂ©veloppement”, se content encore dans les rues et parcs, sur les places, au fronton des Ă©difices
 Ces romans nationaux sont enseignĂ©s Ă  l’école et glorifiĂ©s dans les lieux publics.

A la question par exemple : “qui fut le GĂ©nĂ©ral Bugeaud ?”, l’élĂšve instruit sera bien inspirĂ© de rĂ©pondre “celui qui pacifia l’AlgĂ©rie”.

Si l’élĂšve cherche encore un peu, voilĂ  ce qu’il trouvera ou verra :

En aoĂ»t 1852, un monument lui est Ă©levĂ© Ă  Alger et un autre dans sa ville natale. La statue d’Alger est rapatriĂ©e en 1962 et installĂ©e dans le village d’Excideuil en 1999. Son nom fut donnĂ© Ă  un village de la province de Constantine (au sud-ouest de BĂŽne). Pendant la guerre d’AlgĂ©rie, une promotion de l’École spĂ©ciale militaire de Saint-Cyr a adoptĂ© le nom de “MarĂ©chal-Bugeaud”. Une avenue parisienne porte son nom, ainsi que la place centrale de la ville de PĂ©rigueux, oĂč fut Ă©rigĂ©e sa monumentale statue, rĂ©alisĂ©e par Augustin Dumont en 1853, ainsi qu’une rue de Lyon. Une rue marseillaise et une Ă©cole portent Ă©galement son nom dans le 3e arrondissement, quartier Belle de Mai. Une mĂ©daille posthume Ă  l’effigie de Bugeaud a Ă©tĂ© exĂ©cutĂ©e par le graveur Louis Merley peu aprĂšs la mort du marĂ©chal.

L’élĂšve aura ainsi acquis une bonne moyenne. Et s’il aspire Ă  davantage, il n’aura qu’à faire appel Ă  un grand pĂšre, qui lui chantera volontiers “la casquette du pĂšre Bugeaud”.

Ce n’est que bien plus tard au lycĂ©e, peut ĂȘtre, qu’il apprendra le rĂŽle que joua le personnage dans la rĂ©pression sanglante des soulĂšvements de 1834, puis de 1848, en France, pour le maintien du pouvoir de l’époque. Victor Hugo le citera aussi disant “EussĂ©-je devant moi cinquante mille femmes et enfants, je mitraillerais“.

Un autre Ă©vĂ©nement, affublĂ© du nom d’“enfumades”, est attachĂ© au personnage “historique”. Il se contenta de son vivant d’y rĂ©pondre par un “le respect des rĂšgles humanitaires ne fera que prolonger indĂ©finiment la guerre en AlgĂ©rie”. D’autres gĂ©nĂ©raux français cĂ©lĂšbres diront bien plus tard la mĂȘme chose, dans sa tradition, pour y justifier la torture.

Enfermer hommes, femmes et enfants, pour l’exemple, dans des grottes, et les y brĂ»ler vifs Ă©tait donc une nĂ©cessitĂ© nationale, pour le rayonnement de la France et la conquĂȘte de ses colonies.

Le mĂȘme raisonnement s’est appliquĂ© pour l’esclavage, le commerce triangulaire, au plus grand profit d’une bourgeoisie et de ses marchands, dont les statuaires rĂ©alisĂšrent partout des reprĂ©sentations grandeur nature, pour les bons services rendus Ă  l’édification des Empires commerciaux.

“C’était en d’autres Ă©poques, pas de contresens historiques s’il vous plaĂźt”
 me dira-t-on.

Bien bien
 À ces Ă©poques donc, si je comprends bien, les guerres en AlgĂ©rie et ailleurs se faisaient contre des peuples qui rĂ©sistaient pour le plaisir de la guerre sans doute, mais qui, dans leurs fors intĂ©rieurs, Ă©taient, me dit-on, acquises, Ă  l’époque, Ă  l’idĂ©e de la colonisation bienfaitrice. Personne, en dehors des sauvages, n’aurait eu l’idĂ©e de la refuser, cette “civilisation bienfaitrice”. C’était l’époque qui voulait ça, vous dis-je. Pour la “traite nĂ©griĂšre”, bien sĂ»r, on mettra en avant l’argument des “noirs qui vendaient des noirs”, et un assentiment gĂ©nĂ©ral pour ça. Les musulmans avaient bien, eux aussi, Ă©tablis des siĂšcles durant leur commerce d’eunuques, et laissĂ© des zones non islamisĂ©es pour ça
 L’air du temps.

Une toute autre Ă©poque, qui aurait fait notre gloire, ce que nous sommes, et c’est cela qu’il faudrait regarder
 Sans cela, nos Etats-nation ne seraient pas ce qu’ils sont devenus. Rendre hommage aux pionniers, leur Ă©riger une statue, c’est donc rendre hommage Ă  notre glorieuse histoire, et en exclure les points de “dĂ©tails”
 pour l’avenir.

Le rĂ©cit national, roman aux personnages “complexes”, unirait donc le Peuple autour de l’enrichissement de sa bourgeoisie, et garantirait ainsi la paix sociale. Aller fouiller dans les poubelles de l’histoire devient quasi du terrorisme insurrectionnel.

Et effacer celles et ceux qui contredisaient, dans “ces Ă©poques passĂ©es”, la rĂšgle de l’unanimitĂ© des bienfaits coloniaux et de la mise en place d’une Ă©conomie de libre commerce, propice Ă  croissance et dĂ©veloppement, a pris diverses formes “acceptĂ©es Ă  l’époque”
 Sauf par celles et ceux qui les subirent dans leur chair. Alors, qualifier de sauvages et de sous-hommes/femmes, quand on ne peut les Ă©radiquer des terres qui les ont vu naĂźtre, nier leur existence humaine et en faire des esclaves, des marchandises, serait “une pensĂ©e admise de l’époque”.

Il a un nom, ce cache histoire, le racisme institutionnel. Et il s’est traduit dans des “codes noirs”, des livres de comptes, des romans et icĂŽnes. Plus rĂ©cemment, dans un “fichier juif”, “un statut juif”, et une Ă©toile.

Qui me fera croire que cet Ă©tat des choses, historiquement datĂ©, n’appartient pas Ă  nos inconscients collectifs, reformatĂ©s en permanence certes, mais avec ses transmissions “nationales”, ses statuaires, ses livres, ses films.

Un musĂ©e Quai Branly Ă  Paris conserve et prĂ©sente en France, des patrimoines culturels humains venus de nombreuses rĂ©gions du globe. Il se fait que la possession de ces patrimoines n’est pas, pour une majeure partie, tombĂ©e du ciel. Cette possession est liĂ©e aux pillages coloniaux d’une part, ou Ă  une reprĂ©sentation de peuples pensĂ©s comme “incapables de prĂ©server leur histoire”. Bref, des zoos humains au “banania” sans histoire, on arriva au “MusĂ©e des Arts Premiers”. Mais c’est cependant devenu un “vrai musĂ©e”. A elle seule, sa prĂ©sence pourrait permettre de rĂ©sumer toutes les interrogations et ouvrir au dĂ©bat. Et mĂȘme ses conservatrices/teurs, se questionnent, nous le savons, Ă  propos des “restitutions” par exemple


Je ne peux aborder ce que fut l’abomination des “zoos humains”. L’historien controversĂ© Pascal Blanchard, qui dĂ©fend l’idĂ©e d’un nĂ©cessaire “MusĂ©e de la colonisation”, y a consacrĂ© une grande partie de son temps
 Mais, qui emmenait ses enfants dans un parc animalier prĂšs de Nantes, encore en 1994, pouvait dĂ©couvrir un “village nĂšgre”, pour promouvoir la marque des biscuits “Bamboula”, vendue depuis 1987 dans toute la France. Une autre Ă©poque si proche, et dix ans aprĂšs la “Marche pour l’EgalitĂ© et contre le Racisme”, dĂ©voyĂ©e ensuite par les “potes” en boutique Ă©lectorale


En 2019, (la prĂ©histoire !), un responsable syndical de la police française disait sur un plateau tĂ©lĂ©visĂ© “bamboula, c’est acceptable”. Une madeleine de Proust, sans doute.

Le racisme est une idĂ©ologie Ă©troitement liĂ©e Ă  l’Histoire, aux prĂ©dations des Etats-nation et Ă  leur Ă©dification mĂȘme. Le cas de la Turquie par exemple, est un cas d’école, qui ne fait pas rĂ©fĂ©rence Ă  un antique passĂ©, pour qui veut comprendre. Kedistan le dĂ©veloppe assez dans ses colonnes, et je renvois Ă  nouveau sur ce blog, oĂč il est Ă©galement question de statuaires, mais pas que, si vous dĂ©cidez d’en lire davantage.

Le meurtre de George Floyd aura fait remonter du fond des sĂ©diments d’Histoire, que les rĂ©cits nationalistes dissimulent sous l’appellation “passĂ© commun” qui serait nĂ©cessaire au vivre ensemble. Paradoxalement les victimes, dont on avait niĂ© l’existence, y sont rangĂ©es, et leurs descendances priĂ©es de s’y assimiler sans Ă©tats d’ñme, ou de “rentrer chez elles”.

Lorsque ces mĂȘmes jeunes gĂ©nĂ©rations, Ă  l’occasion d’un nouveau meurtre raciste aux Etats-Unis, se retrouvent confrontĂ©es aux mensonges, se sachant tout autant victimes de ces “traditions” racistes qui perdurent, par la discrimination sociale, les violences policiĂšres de l’appareil d’Etat, et, qu’enfin elles se lĂšvent pour dire non, elles se retrouvent face aux descendants de Bugeaud et d’une “certaine idĂ©e de la France”, d’une “identitĂ© nationale“, pieds campĂ©s sur leur socle.

Alors, dĂ©boulonner une statue, c’est un bon dĂ©but


Article de Daniel Fleury publié initialement sur Kedistan.net.


Article publié le 02 Juil 2020 sur Basse-chaine.info