Ce n’est pas dans les livres que Michel Bakounine a dĂ©couvert la rĂ©volution ni le principe de libertĂ© infinie qui doit la guider. Ni dans les livres des autres qu’il consomme avidement, en particulier lors de sa jeunesse moscovite et berlinoise ; ni dans les siens propres qui ne font figure, dans son parcours gĂ©nĂ©ral, que de boursouflures de l’action rĂ©volutionnaire.

Quiconque frĂ©quente les textes de Bakounine peut mesurer leur caractĂšre hĂ©tĂ©ronome, au sens oĂč le texte tout entier est placĂ© sous d’autres contraintes que celles de la forme et du fond. Ces contraintes sont celles de l’action. Bakounine n’était pas un Ă©crivain et n’en avait nulle ambition. Il prĂ©tendait lui-mĂȘme que « le talent d’architecte en littĂ©rature lui faisait complĂštement dĂ©faut Â» [1], et Max Nettlau, qui figure parmi les meilleurs connaisseurs de ses archives, Ă©crits et documents, nous permet de comprendre qu’il ne s’agit pas lĂ  d’une lourdeur de plume, mais simplement d’un continuel empĂȘchement Ă  Ă©crire. Jamais, en une trentaine d’annĂ©es oĂč il ne cessa pourtant d’écrire, Bakounine ne rĂ©ussit Ă  publier, ni mĂȘme Ă  exposer de maniĂšre mĂ©thodique et complĂšte l’ensemble de ses idĂ©es. Si la plupart de ses manuscrits sont inachevĂ©s, c’est, note l’historien de l’anarchie, « parce qu’il Ă©tait constamment dĂ©tournĂ© de l’Ɠuvre thĂ©orique commencĂ©e par l’action immĂ©diate qui l’absorbait et dĂ©tournait ses forces dans une autre direction. Pour cet ĂȘtre d’énergie, les raisons qu’il avait eues de publier ce qu’il avait Ă©crit n’existaient plus sitĂŽt qu’une autre raison extĂ©rieure le sollicitait Â» [2].

Ainsi une Ă©criture compromise par la digression. Des Ă©crits sans cesse abandonnĂ©s pour courir Ă  des actions nouvelles, mais constamment repris et gonflĂ©s aussi de l’expĂ©rience acquise. Ainsi une lettre devient brochure dans laquelle s’esquisse le projet d’un livre, un livre Ă  l’architecture improbable en effet comme cet Empire knouto-germanique et la rĂ©volution sociale, que Bakounine prĂ©sente Ă  Ogarev comme son premier et son derÂŹnier livre, ajoutant : « C’est une monstruositĂ©, mais qu’y faire, si je suis un monstre moi-mĂȘme. Â» [3]

La relation qu’il a pu entretenir avec la culture philosophique, politique, littĂ©raire et artistique de son temps, suscite Ă©galement une certaine perplexitĂ©. À la fois cette culture est considĂ©rable, mais elle donne l’impression d’ĂȘtre inappropriĂ©e, ou dĂ©calĂ©e, de ne pas avoir formĂ© en lui la personnalitĂ© qu’elle aurait dĂ» rendre prĂ©visible. Bien sĂ»r il connaĂźt Schelling, Fichte, Feuerbach et Weitling, et mĂȘme, doit-on lui accorder, « il a compris Hegel Â», certificat de compĂ©tence dialectique et rĂ©volutionnaire qui lui a Ă©tĂ© dĂ©cernĂ© par le Docteur Marx lui-mĂȘme, mais ce dernier prenait soin d’ajouter que Bakounine n’en restait pas moins « l’un des hommes les plus ignorants dans le domaine de la thĂ©orie sociale Â» [4]. Il a frĂ©quentĂ© Ă  Paris Ruge, Leroux, Lamennais et Proudhon, il connaĂźt l’ensemble des sensibilitĂ©s dans lesquelles chemine l’espĂ©rance rĂ©volutionnaire du XIXe siĂšcle, mais il semble toujours aussi difficile aux historiens des idĂ©es d’articuler sa pensĂ©e avec toutes celles-lĂ , de la faire tenir en place dans un tableau ordonnĂ© de la pensĂ©e collective. Celui dont il est sans nul doute le plus proche, Proudhon, ne le qualifiait-il pas, lui aussi, de « monstre de la dialectique Â» [5] ?

Bakounine ne cesse d’échapper Ă  ce qui aurait pu devenir la logique de sa formation intellectuelle et politique. Il reste, comme l’écrit Brupbacher, « une sorte de sauvage avec beauÂŹcoup de culture Â» [6]. Et cette hĂ©tĂ©rogĂ©nĂ©itĂ© en lui semble redevable entiĂšrement Ă  sa personnalitĂ©, dont la puissance tumultueuse a Ă©tĂ© attestĂ©e par tant de tĂ©moignages. Arthur Lehning a fort judicieusement reconstituĂ© le portrait de Michel Bakounine par tous ceux qui l’ont approchĂ© ou connu, et c’est la force gĂ©nĂ©reuse qui s’en dĂ©gage comme caractĂšre majeur. On le dĂ©crit colosse, tout en lui respirant « la gĂ©nĂ©rositĂ©, la bienveillance et la force, la sincĂ©ritĂ© du cƓur et la puissance gĂ©niale de la volontĂ© Â» [7]. On souligne son enthousiasme sans mĂ©lange, son infinie confiance dans les Ă©vĂ©nements et dans les hommes, et sa formidable capacitĂ© Ă  rendre contagieuses l’espĂ©rance et l’ardeur rĂ©volutionnaires, lui qui, Ă©crivait Tourgueniev, « n’a pas seulement la puissance de vous Ă©mouvoir, mais vous pousse en avant, vous empĂȘche de vous arrĂȘter, vous retourne de fond en comble, et vous incendie Â» [8]. Ne citons encore Ă  ce propos que les mots d’Alexandre Herzen : « Cet homme portait en lui le germe d’une activitĂ© colossale pour laquelle il n’y avait pas de limite. Bakounine aurait pu ĂȘtre agitateur, tribun, prĂ©dicateur, chef de parti, de secte, hĂ©rĂ©siarque, soldat. Mettez-le oĂč vous voudrez, pourvu que ce soit au bout, comme anabaptiste, jacobin, adjoint d’Anacharsis Cloots, ami de Gracchus Babeuf, et il eĂ»t entraĂźnĂ© les masses et Ă©branlĂ© la destinĂ©e des peuples. [9] Â»

Il est dĂšs lors tentant – tentant mais insuffisant, bien que de nombreux commentateurs s’en tiennent Ă  cela – de voir en Bakounine un ĂȘtre double, philosophe mĂ©diocre, thĂ©oricien confus, Ă©crivain brouillon d’un cĂŽtĂ©, mais repĂȘchĂ© par l’activiste de gĂ©nie, le fĂ©dĂ©rateur d’énergies sans Ă©gal, qualitĂ©s qui lui auraient valu, et elles seules, le formidable crĂ©dit dont il a joui auprĂšs des rĂ©voltĂ©s de l’Europe entiĂšre, la puissante influence qui fut la sienne sur tant de rĂ©volutions, longtemps encore aprĂšs sa mort. Ce serait alors seulement la personnalitĂ© de Bakounine, son magnĂ©tisme ou son charisme, sa sauvagerie russe, son unique capacitĂ© de mise en mouvement des esprits, des dĂ©sirs et des volontĂ©s, qui auraient entraĂźnĂ© tant d’hommes et de femmes si divers sur la voie libertaire, hypothĂšse difficilement soutenable, en raison aussi bien de la diversitĂ© sociologique de ceux qui se reconnurent en lui, que de l’épuisement normalement rapide de tout phĂ©nomĂšne d’ascendant charismatique [10].

Il est tentant encore, Ă  l’inverse, mais tout aussi insuffisant, bien que ce soit une attitude frĂ©quente chez nombre de ses sympathisants, de tailler Bakounine Ă  sa propre mesure, faisant Ă  nouveau en lui la part des choses, mais privilĂ©giant ici l’idĂ©al communautaire et libertaire, bref l’intention, et recouvrant pudiquement ses parts d’ombre, ses manies sectaristes et conspiratrices, sa passion pour NetchaĂŻev et tant d’autres choses encore.

Je propose au contraire de « rĂ©unifier Â» Bakounine, c’est-Ă -dire de rechercher la signification historique qui est la sienne prĂ©cisĂ©ment dans la coexistence de passions et de principes opposĂ©s, dans la difformitĂ© mĂȘme, dans ses inconsĂ©quences et ses contradictions, fussent-elles d’apparence monstrueuse.

Si Bakounine est si difficilement conciliable avec les thĂ©oriciens de son temps, ce n’est pas parce qu’il serait un Russe Ă©garĂ© dans des dĂ©bats qui le dĂ©passent. S’il n’est pas aisĂ©ment articulable avec les expressions intellectuelles europĂ©ennes du milieu du XIXe siĂšcle, ce n’est pas parce qu’il serait un homme du passĂ©, une sorte de Robin des bois dans le meilleur des cas, dans le pire de brigand ou de criminel politique, c’est, Ă  l’inverse de cette figuration traditionnelle et passĂ©iste, parce qu’il est entraĂźnĂ© par une tornade qui n’existe pas encore. Lorsque Bakounine se pressent lui-mĂȘme comme monstre, lorsqu’il dĂ©clare vouloir « rester un homme impossible, aussi longtemps que ceux qui actuellement sont possibles, ne changeront pas Â» [11], il se comprend comme envahi par des ruptures mal formulables encore, qui vont traverser et bousculer le siĂšcle, et le faire voler en Ă©clats.

Des ruptures mal formulables, que l’on ne peut vivre que grossiĂšrement, et le gigantisme, l’énergie folle, la difformitĂ© elle-mĂȘme, en sont prĂ©cisĂ©ment des expressions. Il faut, pour rendre compte de ceci d’un point de vue sociologique, faire appel Ă  la notion d’anomie telle qu’elle a Ă©tĂ© proposĂ©e par Jean Duvignaud. Par cette notion, le sociologue dĂ©signe une dialectique de l’individuel et du collectif, oĂč des expĂ©riences inĂ©dites de certaines figures individuelles inclassables constituent une anticipation de ce qui n’existe pas encore, des symptĂŽmes de mutations sociales globales, commencĂ©es mais encore souterraines et invisibles [12].

C’est dans une telle perspective que l’on peut comprendre la relation qu’entretient Bakounine avec les Ɠuvres littĂ©raires et philosophiques de son temps. Il n’en est pas l’interlocuteur, il n’entre pas avec elles dans un rapport de complĂ©mentaritĂ© ac-cumulative, et surtout il ne s’en inspire pas. Il les avale, il les engloutit, et il entraĂźne ainsi avec lui des images, des bribes de la littĂ©rature europĂ©enne dans un parcours apparemment insensĂ© par lequel il cherche Ă  se rendre constamment au point d’origine de la rĂ©volution.

Cette idĂ©e de point d’origine de la rĂ©volution est Ă  prendre chez lui dans tous les sens possibles, non seulement philosophique et politique, faisant, comme Proudhon, remonter la critique jusqu’à la source Ă©tatico-divine de toutes les oppressions, mais aussi gĂ©ographique, sociologique et mĂȘme quasi-racial, imaginaire et passionnel. Ainsi Bakounine ne cesse de courir l’Europe, scrutant la moindre Ă©meute, guetteur de barricades qui se tient prĂȘt Ă  tout instant Ă  ĂȘtre lĂ , Ă  Dresde, Ă  Lyon, Ă  Paris ou ailleurs, oĂč une Ă©tincelle pourrait embraser le vieux monde.

De cette rĂ©volution il ne cesse de chercher, jusqu’à la fin de sa vie, le point d’origine sociologique. Car s’il ne fait pas de doute pour lui que les grandes masses populaires – et centralement, depuis 1848, le prolĂ©tariat urbain – en seront les rĂ©alisatrices, il n’en faut pas moins que des secousses brutales amorcent le mouvement du monde. Et seuls lui en semblent capables des hommes qui, de quelque façon, par leur conformation raciale ou par leur Ă©viction de l’histoire, ont le diable au corps. Des Slaves, croit-il souvent – et il rĂȘve longtemps, Ă  partir de la Russie, d’une terrible rĂ©volution paysanne [13], des exclus, brigands et hors-la-loi [14] ; parfois encore de jeunes universitaires d’avance rejetĂ©s de la vie bourgeoise [15].

Point d’origine imaginaire et passionnel enfin, qui le conduit Ă  exalter le grondement des damnĂ©s de la terre et la vertu subversive des « mauvaises passions Â», comme dans cet Ă©loge des bas-fonds et du lumpen-prolĂ©tariat : « Par fleur du prolĂ©tariat, j’entends prĂ©cisĂ©ment cette chair Ă  gouvernement Ă©ternelle, cette grande canaille populaire qui, Ă©tant Ă  peu prĂšs vierge de toute civilisation bourgeoise, porte en son sein, dans ses passions, dans ses instincts, dans ses aspirations, dans toutes les nĂ©cessitĂ©s et les misĂšres de sa position collective, tous les germes du socialisme de l’avenir, et qui seule est assez puissante aujourd’hui pour inaugurer et pour faire triompher la rĂ©volution sociale [16] Â».

Le parcours entier de Bakounine est une quĂȘte de cet ordre. Il Ă©cume le siĂšcle Ă  la recherche de ce point d’origine, en quĂȘte de quelques hommes, Ă  la dĂ©couverte d’une passion qui lui confirme que la rĂ©volution a la moindre chance, lui qui a posĂ© depuis le dĂ©part que la rĂ©volution Ă©tait nĂ©cessaire, et qu’elle Ă©tait donc possible [17].

À la recherche d’un songe, d’une image, qu’il dĂ©couvre parfois dans les livres, et ces livres alors l’éblouissent, mais il est absurde de penser que ce sont ces livres qui le forment, c’est au contraire le dĂ©sir et l’espĂ©rance passionnĂ©e de Bakounine qui les dĂ©forment et les entraĂźnent jusqu’en des horizons auxquels ils n’étaient pas destinĂ©s. Ainsi est-il bien vrai que Bakounine a Ă©tĂ© sĂ©duit par le Compagnon du Tour de France, bouleversĂ© par Consuelo, mais il n’y a aucun sens Ă  dire, comme AndrĂ© Reszler, qu’il s’inspire de ces romans de George Sand [18].

D’ailleurs il est parfaitement significatif que Bakounine n’accorde aucune valeur rĂ©volutionnaire Ă  l’art ni Ă  la littĂ©rature. Non seulement il n’a consacrĂ© aucune rĂ©flexion spĂ©ciale au problĂšme de l’art, mais ce chercheur d’hommes ne semble pas mĂȘme songer Ă  convoquer artistes et Ă©crivains sur le terrain de la rĂ©volution. Il ne fait pas le moindre geste pour associer Ă  son combat Tourgueniev, Wagner, George Sand, ses amis pourtant [19]. Évoquant le Bakounine de Dresde en 1849, Richard Wagner Ă©crit : « Il ne recherchait plus les intellectuels. Ce qu’il voulait, c’était des natures Ă©nergiques et prĂȘtes Ă  l’action. [20] Â»

Car le seul principe valide est celui de l’action. Bakounine sans cesse exalte cette derniĂšre en exaltant la vie, la vie contre la science, la vie contre les livres, car il nous faut autre chose, Ă©crit-il, « la tempĂȘte et la vie, un monde nouveau oĂč l’absence de lois crĂ©era la libertĂ© Â» [21].

Certains de ses textes pourtant vont donner le change. À lire la confession qu’il adresse au tsar depuis la forteresse Pierre et Paul le 14 fĂ©vrier 1857, et en particulier les pages qu’il y consacre Ă  la rĂ©volution de 1848 Ă  Paris, Ă  la gĂ©niale dĂ©couverte de la transfiguration du peuple en ces jours de rĂ©volution, l’on est frappĂ© par la similitude de ton et d’écriture mĂȘme, avec ceux de George Sand dans la sĂ©rie d’articles qu’elle consacre au mĂȘme Ă©vĂ©nement. Et l’on se dit que, par la grĂące de l’insurrection, littĂ©rature et rĂ©volution ne font qu’une, que littĂ©rature et anarchie ont trouvĂ© leur commune mesure dans l’aimable bonheur des fĂȘtes de la concorde rĂ©volutionnaire, dans la fraternisation des jours d’émeute.

Et l’on se prend Ă  penser que l’originalitĂ© de Bakounine est lĂ  tout entiĂšre, qu’elle consiste Ă  ajouter au promĂ©thĂ©isme ambiant et qui domine le siĂšcle, une dimension dionysiaque, celle d’une dĂ©bauche de sens, d’une ivresse de libertĂ© commune, et que c’est ça la vie.

Mais ce n’est pas ça, la vie. Cela, c’est de la littĂ©rature. C’est dans les livres seulement qu’une rĂ©volution peut s’enchanter d’elle-mĂȘme, comme d’une fĂȘte, sans songer Ă  ses lendemains ; dans les livres seulement qu’une rĂ©volution qui ne va pas jusqu’au bout d’elle-mĂȘme peut ne pas ĂȘtre une rĂ©volution perdue. Ce n’est que dans les livres que les vaincus sont admirables. L’émotion esthĂ©tique va toujours contre la vie si elle ne pousse pas jusqu’à l’exigence de vaincre. « Les rĂ©volutions ne sont pas un jeu d’enfants, Ă©crit Bakounine, ni un dĂ©bat acadĂ©mique oĂč les seules vanitĂ©s s’entre-tuent, ni une joute littĂ©raire oĂč l’on ne verse que de l’encre. La rĂ©volution, c’est la guerre
 [22] Â»

Bakounine est l’un de ceux, qui ne sont pas si nombreux parmi les publicistes du XIXe siĂšcle, l’un des rares avec Blanqui et quelques autres, Ă  prendre la rĂ©volution rĂ©ellement au sĂ©rieux, c’est-Ă -dire Ă  ne se contenter ni de la levĂ©e d’une espĂ©rance ni de la formulation d’une promesse, mais Ă  exiger une victoire. À ne pas accepter, comme le fait gĂ©nĂ©ralement l’esprit romantique, d’inscrire la rĂ©volution dans l’ordre de la fatalitĂ©, qui la rend aussi insaisissable qu’inĂ©luctable, mais Ă  la faire relever tout entiĂšre d’une volontĂ©. La justice, pour ceux qui ont dĂ©cidĂ© de la servir, ne s’accommode pas de la patience. Elle doit ĂȘtre rendue ici et maintenant Ă  ceux Ă  qui elle est due. « Ce qui est perdu, dit-il, est perdu sans retour ; nous ne croyons pas aux compensations
 Nous nous intĂ©ressons beaucoup aux gĂ©nĂ©rations Ă  venir ; mais nous nous attachons infiniment plus au sort des gĂ©nĂ©rations prĂ©sentes. Si elles meurent dans la misĂšre et l’esclavage, la justice qui triomphera aprĂšs leur mort, pour elles, viendra trop tard. [23] Â»

Le fameux Ă©pisode NetchaĂŻev, que tant d’historiens considĂšrent comme le plus trouble de la vie de Bakounine, n’a rien de mystĂ©rieux si l’on veut bien l’inscrire dans une telle logique. La fascination de ce dernier pour NetchaĂŻev et son systĂšme, c’est-Ă -dire pour la rationalisation, implacable jusqu’au cynisme, du volontarisme politique, relĂšve d’une nĂ©cessitĂ© trĂšs profonde.

Pour parler dans les termes de la sociologie de l’imaginaire et de la mythanalyse, cet Ă©pisode signale une relative relĂ©gation du motif promĂ©thĂ©en, ou en tout cas son inflĂ©chissement, d’ailleurs normal et momentanĂ©. Il est normal en effet qu’un motif mythique dominant mĂ©nage des virtualitĂ©s compensatoires qui proviennent d’autres motifs mythiques. L’on a vu ainsi occasionnellement le promĂ©thĂ©isme bakouninien compensĂ© par une rĂȘverie dionysiaque ; on le dĂ©couvre maintenant constamment guettĂ© par une subversion satanique, qui se manifeste dans la nĂ©gation de l’action progressive des temps Ă  venir, dans l’exigence d’une satisfaction collective immĂ©diate, dans le programme d’une rĂ©bellion absolue qui va jusqu’au bout d’elle-mĂȘme.

Or le CatĂ©chisme rĂ©volutionnaire, que NetchaĂŻev propose Ă  Bakounine, n’est que la rationalisation systĂ©matique de ce rĂȘve du rebelle absolu. Si ce texte est bien monstrueux, il ne l’est pas seulement, comme on le dit gĂ©nĂ©ralement, par ses implications pratiques, parce qu’il met en place un systĂšme d’organisation fondĂ© sur la centralisation implacable et dont le centre est un foyer de suspicion universelle – ce texte est monstrueux aussi en tant que texte. Car il est le livre qui nie tous les livres. Il invente un rĂȘve qui a un certain avenir : celui du rĂ©volutionnaire sans phrases, du rĂ©volutionnaire absolument soumis aux contraintes de l’action, et de la victoire.

Bien sĂ»r ce songe, pourtant rĂ©el, pourtant profond, est exactement contraire Ă  d’autres songes en lesquels Bakounine trouve le bonheur de combattre. La froide dĂ©termination de vaincre et ce qu’elle implique heurte en lui d’autres valeurs Ă  ce point que l’envoĂ»tement, qui est bien rĂ©vĂ©lateur pourtant des passions qui s’affrontent dans une seule et mĂȘme rĂȘverie politique, ne dure que peu de temps.

BientĂŽt la rupture est accomplie et Bakounine est rendu Ă  la vie, c’est-Ă -dire Ă  la gĂ©nĂ©rositĂ© et la chaleur des hommes, Ă  la confiance dans la spontanĂ©itĂ© des individus et des grands nombres, Ă  la sĂ©rĂ©nitĂ© des avenirs qui cheminent entre les hommes, mĂȘme si la vie n’est pas sĂ»re de vaincre, la vie qui charrie, encore et invariablement, des mots, des livres, entre autres ivresses improductives et prĂ©cieuses.

1998,

Alain Pessin.


Article publié le 14 Sep 2019 sur Non-fides.fr