Octobre 9, 2021
Par Paris Luttes
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Samedi 11 septembre, la rĂ©pression du mouvement de libĂ©ration et d’autodĂ©termination zapatiste a atteint un point de non-retour. L’Organisation rĂ©gionale des producteurs de cafĂ© d’Ocosingo (ORCAO), vĂ©ritable milice paramilitaire, a kidnappĂ© et enlevĂ© deux zapatistes (SebastĂ­an Nuñez et Jose Antonio Sanchez Juarez) et les a sĂ©questrĂ©s pendant 8 jours. Les camarades n’ont pu ĂȘtre relĂąchĂ©s vivant que grĂące Ă  l’intervention des prĂȘtres du diocĂšse de San Cristobal de las Casas. AprĂšs s’ĂȘtre faits dĂ©pouiller des 6 000 pesos destinĂ©s Ă  leur communautĂ© autonome par l’ORCAO, Ă©videmment. L’État du Chiapas, lui, a tout fait pour saboter les pourparlers et les nĂ©gociations pacifiques entreprises par l’EZLN. Rien d’étonnant quand on sait que les autoritĂ©s et leurs partenaires narcotrafiquants travaillent ardemment Ă  isoler, intimider et diviser les communautĂ©s autonomes. [1]



De l’institutionnalisation Ă  la paramilitarisation : le zapatisme face Ă  la contre-insurrection au Chiapas

L’ORCAO est nĂ©e en 1988 avec pour objectif de rĂ©pondre Ă  l’effondrement des prix du cafĂ© et au retard agricole dans la municipalitĂ© d’Ocosingo. En 1992, l’organisation s’est prononcĂ©e en faveur de l’autodĂ©termination des indigĂšnes. Rien ne laissait alors prĂ©voir qu’elle se vautrerait dans la collaboration paramilitaire avec le mauvais gouvernement. En rejoignant l’Union nationale des organisations paysannes autonomes rĂ©gionales (UNORCA) du Chiapas, oĂč elle tient dĂ©sormais une place de premier ordre, l’ORCAO a entamĂ© un processus de dĂ©composition semblable Ă  celui qu’ont connu les autres organisations du mĂȘme type ayant choisi d’intĂ©grer les systĂšmes de gouvernance municipaux, Ă©tatiques et fĂ©dĂ©raux. En l’an 2000, elle a soutenu le Parti de la rĂ©volution dĂ©mocratique (PRD), scission de centre-gauche du Parti RĂ©volutionnaire Institutionnel (PRI), ancien parti progressiste devenu technocrate et nĂ©olibĂ©ral qui a gouvernĂ© le pays sans interruption de 1946 Ă  2000. L’électoralisme de l’ORCAO a payĂ©, puisque l’organisation a commencĂ© Ă  toucher de l’argent public et s’est vue offrir l’occasion d’accĂ©der Ă  des terres… Ă  condition d’y chasser les zapatistes et leurs bases de soutien ! Ainsi, quand l’EZLN a lancĂ© sa rĂ©partition agraire par le bas en dĂ©cembre 2007, les producteurs de cafĂ© se sont empressĂ©s de louer et de vendre leurs terres afin de les rendre inaccessibles aux zapatistes. [2]

Depuis, l’ORCAO n’a de cesse de menacer et d’attaquer les communautĂ©s en rĂ©bellion du Chiapas. Passages Ă  tabac, intimidations, vols de bĂ©tail, kidnappings, tirs Ă  balle rĂ©elle, incendies criminels : tous les moyens sont bons pour l’État et ses laquais plus ou moins paramilitarisĂ©s lorsqu’il s’agit de combattre la propriĂ©tĂ© commune du sol. L’ORCAO est une organisation paramilitaire. Elle est soutenue, financĂ©e (donc armĂ©e) et protĂ©gĂ©e Ă  tous les niveaux (municipal, Ă©tatique et fĂ©dĂ©ral) par les institutions. En fĂ©vrier 2020, des membres de l’ORCAO appuyĂ©s par une autre milice paramilitaire et des militants du parti politique MORENA (dont le candidat Ă©tiquetĂ© Ă  gauche et favorable aux mĂ©gaprojets a remportĂ© les Ă©lections prĂ©sidentielles en 2018) ont kidnappĂ© et tabassĂ© des membres du CongrĂšs national indigĂšne avec deux de leurs bĂ©bĂ©s. En aoĂ»t 2020, elle a pillĂ© et incendiĂ© des caves Ă  cafĂ© dans un centre de commerce. En novembre 2020, elle a enlevĂ© et torturĂ© pendant quatre jours un membre des bases de soutien zapatistes de la communautĂ© MoisĂ©s Gandhi. Au mois de janvier de notre annĂ©e, elle a tirĂ© des centaines de coups de feu contre des habitations de cette mĂȘme communautĂ© Ă  plusieurs reprises pour terroriser la population. [3]

L’impĂ©rialisme français en AmĂ©rique latine

Ces attaques nous concernent. Elles nous touchent. D’abord, parce que nous ressentons au plus profond de notre cƓur chaque injustice, chaque outrage fait Ă  la vie. Puis, parce que l’État qui nous gouverne, ici en France, joue et a toujours jouĂ© son rĂŽle dans la rĂ©pression sanglante des peuples et des communautĂ©s en lutte pour leur libertĂ©. Dans ses anciennes et nĂ©o-colonies, sur son sol mĂ©tropolitain, mais aussi lĂ -bas, en AmĂ©rique latine, oĂč la bourgeoisie française et son État se sont toujours tenus aux cĂŽtĂ©s des dictateurs. La France a pris part au boycott du cuivre chilien nationalisĂ© sous le mandat d’Allende, aux cĂŽtĂ©s des États-Unis et des autres puissances impĂ©rialistes, pour dĂ©stabiliser le gouvernement d’Union Populaire et provoquer une guerre civile, une intervention militaire Ă©trangĂšre ou un coup d’État.

Par la suite, elle a jouĂ© un rĂŽle de premier ordre dans la rĂ©alisation et l’exĂ©cution du Plan Condor. [4] Elle a collaborĂ© avec les dictatures pro-amĂ©ricaines dans leurs massacres d’opposants, en projetant mĂȘme sur son sol mĂ©tropolitain [5]. Et quand les gĂ©nĂ©raux et les juntes ont laissĂ© leur place aux autocrates et aux bureaucraties mafieuses, la France a continuĂ© de dispenser son savoir-faire rĂ©pressif. En 2014, c’est elle (sa gendarmerie plus exactement) qui a aidĂ© le narco-État mexicain Ă  former sa Gendarmeria Nacional, force paramilitaire dĂ©pendante de la Police fĂ©dĂ©rale mexicaine chargĂ©e de protĂ©ger les activitĂ©s Ă©conomiques stratĂ©giques du pays. [6] Les hĂ©licoptĂšres de ces unitĂ©s, c’est la France qui leur a vendu. Quand les porcs tiraient Ă  balle rĂ©elle sur les enseignants et les enseignantes d’Oaxaca, en juin 2016, l’État français avait sa part de responsabilitĂ©. Encore une fois. Et d’oĂč sortent, enfin, les technocrates mexicains ? De l’Institut Technologique Autonome de Mexico (ITAM), universitĂ© privĂ©e spĂ©cialisĂ©e en relations internationales et en Ă©conomie, Ă©lue meilleure facultĂ© d’économie d’AmĂ©rique latine, qui compte HEC et Sciences Po dans son rĂ©seau.

Frapper l’hydre au cƓur

En 2015, EDF a annoncĂ© vouloir construire 115 Ă©oliennes prĂšs de la commune d’Union Hidalgo, au Sud du Mexique, dans ce qui devait constituer un projet d’infrastructures Ă©oliennes majeur Ă  l’échelle mondiale. Avec la bĂ©nĂ©diction du gouvernement et sans consulter les 12 000 habitantes et les habitants de la commune d’Union Hidalgo, dont 90% sont issues du peuple zapotĂšque. Face Ă  la contestation des dĂ©fenseurs et des dĂ©fenseuses des droits et de l’environnement, le groupe EDF et l’État mexicain ont rĂ©pondu par des menaces de mort et des enlĂšvements. Il est important de noter, Ă  ce stade, que 83% du capital appartient Ă  l’État français via l’Agence des participations de l’État (APE). Il va sans dire qu’aucun gouvernement français n’a souhaitĂ© commenter la situation au Mexique, ni reconnaĂźtre l’implication du pays. [7] Des pratiques courantes qui font Ă©cho aux dizaines d’assassinats politiques recensĂ©s chaque annĂ©e chez les opposants et les opposantes aux mĂ©gaprojets Ă©nergĂ©tiques. [8] DerriĂšre chacun de ces mĂ©gaprojets, c’est la survie des identitĂ©s indigĂšnes et la possibilitĂ© de faire sociĂ©tĂ© hors des rapports sociaux capitalistes qui est en jeu. En ce sens, chacune des luttes et des rĂ©sistances locales s’entremĂȘlent pour constituer un seul et unique combat pour la vie. Nous pouvons et devons y participer de notre cĂŽtĂ© de l’OcĂ©an. La solidaritĂ© est une arme : apprenons Ă  tirer !

D’abord, en refusant de relayer les avancĂ©es des communautĂ©s en rĂ©bellion et les attaques des forces rĂ©actionnaires comme des Ă©vĂ©nements isolĂ©s : quand l’ORCAO mitraille des maisons dans l’État du Chiapas, nous devons parler des intimidations dans celui d’Oaxaca, et inversement. [9] Puis, en nous montrant capables d’identifier les acteurs responsables du dĂ©sastre qui se joue lĂ -bas pour pouvoir les frapper ici, au cƓur de l’hydre : loin des concepts creux et des postures morales, la solidaritĂ© doit se manifester dans des actions tactiques inscrites dans une rĂ©flexion stratĂ©giques d’ensemble. Enfin, en dĂ©masquant et en combattant les imposteurs et les hypocrites de tous bords : on ne peut pas se dĂ©clarer solidaires des zapatistes et des communautĂ©s en rĂ©bellion au Mexique sans combattre celles et ceux qui soutiennent leurs bourreaux. Encore moins quand des camarades zapatistes entreprennent de traverser l’OcĂ©an pour venir Ă  notre rencontre.

Bas les masques

AndrĂ©s Manuel LĂłpez Obrador (AMLO), prĂ©sident « de gauche Â» Ă©lu sur des fausses promesses progressistes peu diffĂ©rentes de celles de nos leaders rĂ©formistes, a immĂ©diatement rassurĂ© la classe capitaliste et les paramilitaires en annonçant un mandat de mĂ©gaprojets et de modernisation du pays. Le tout sur fond d’intĂ©gration et de neutralisation des luttes indigĂšnes, avec la crĂ©ation d’un Institut national des peuples indigĂšnes chargĂ© de saper le CongrĂšs national indigĂšne impulsĂ© par les zapatistes. [10] À gauche de l’échiquier bourgeois, la figure la plus en vue de ce que certaines et certains aiment dĂ©signer comme « notre camp Â» s’est elle aussi empressĂ©e d’aller serrer la pince d’AMLO et de saluer sa volontĂ© de « rupture Â» vis-Ă -vis du nĂ©olibĂ©ralisme dont nous commençons sĂ©rieusement Ă  ressentir les effets ici. [11] Nous parlons Ă©videmment ici de Jean-Luc MĂ©lenchon, dont le voyage au Mexique a Ă©tĂ© financĂ© par le parti MORENA. Celui-lĂ  mĂȘme que nous avons Ă©voquĂ© plus haut. De quoi nous rappeler, s’il en Ă©tait encore besoin, qu’il n’y a pas de « en mĂȘme temps Â» qui tienne. Et que les ambiguĂŻtĂ©s sur les alliances stratĂ©giques finissent toujours par nous coĂ»ter. Quoiqu’il arrive.

Face aux assauts permanents du vieux monde, de ses États et de ses milices, l’autodĂ©fense populaire s’organise. Plus question pour les zapatistes de reculer. Il en va de mĂȘme pour leurs camarades, partout oĂč ils et elles se trouvent.

ÂĄAbajo el mal gobierno y sus milicias !




Source: Paris-luttes.info