Le rapport entre l’auto-organisation de la classe ouvrière et l’organisation d’avant-garde constitue un des problèmes les plus compliqués du marxisme. Jusqu’à maintenant, ce problème n’a pas été traité de manière systématique, ni à la lumière de la théorie ni à celle des données empiriques sur la lutte ouvrière, accumulées depuis cent cinquante ans. Bien qu’Engels (ainsi que Marx, mais moins que celui-ci) ait abordé ce problème dans de nombreuses lettres et de nombreux articles, cela vaut aussi pour les fondateurs du socialisme scientifique.

Lorsque l’on passe en revue les oeuvres les plus connues qui ont été dédiées à ce problème – Que faire ? de Lénine, les Problèmes organisationnels de la social-démocratie russe de Rosa Luxemburg, les écrits de Kautsky contre Bernstein, Rosa Luxemburg et les bolcheviks, la Maladie infantile de Lénine et le Parti illégal d’Otto Bauer -, il apparaît qu’elles sont toutes de nature polémique et ont, donc, un caractère fragmentaire et de circonstance. Les œuvres de jeunesse de Lukacz, Histoire et conscience de classe et Lénine, sont d’un niveau d’abstraction tellement élevé qu’ils ne peuvent comporter un traitement systématique du thème. Les écrits de Gramsci du début des années vingt s’approchent du problème. Mais il s’agit ici principalement d’articles de journaux disparates et non pas d’un exposé systématique (2).

Néanmoins, lorsqu’on regarde l’œuvre globale de quelques marxistes classiques, on obtient une autre impression. Pendant plus d’un quart de siècle, Lénine et Rosa Luxemburg ont abordé ce problème central de la théorie et de la pratique marxistes. Leurs écrits successifs ne reflètent certes pas un point de vue immuable mais donnent l’image d’un processus de maturation, nourri par l’expérience. C’est précisément la raison pour laquelle on peut construire une théorie intégrée en partant de leur œuvre même si reste ouverte la question de savoir si les auteurs mentionnés – qui n’ont pas élaboré cette synthèse eux-mêmes – prendraient entièrement à leur compte une telle tentative.

Trotsky se distingue d’eux par le fait qu’ayant vécu plus longtemps que Lénine et Rosa, il a pu aborder le problème classe/parti, auto-organisation/parti d’avant-garde pendant quarante ans en se basant sur une expérience plus différenciée et plus riche du mouvement ouvrier dans toute une série de pays. Il a assimilé les phénomènes nouveaux du fascisme et du stalinisme et les problèmes découlant de la lutte contre ceux-ci.

En même temps – et peut-être précisément pour cette raison –, ses contributions successives sur le thème classe/parti, auto-organisation/organisation d’avant-garde, sont d’une plus grande hétérogénéité que celles de Lénine et de Rosa Luxemburg. Trotsky a modifié au moins cinq fois sa position fondamentale sur cette problématique, bien qu’il y ait sans doute un « fil rouge » commun à travers ces positions successives. Alors qu’on peut essayer d’esquisser une synthèse des conceptions de Lénine et de Rosa, dans le cas de Trotsky, on doit plutôt essayer de tirer un bilan de son évolution. Cela débouche sur l’esquisse de la réponse à la problématique en question, qu’il proposa à la fin de sa vie.

Les dangers d’un parti d’avant-garde centralisé dans le cas d’absence d’auto-organisation de la classe (1902-1905)

Comme on sait, Trotsky était pleinement du côté de Lénine, Plekhanov et Martov dans leur lutte contre les « économistes » au temps du premier Iskra. Lénine appréciait hautement sa contribution et l’appelait « la [ notre] plume ». C’est Lénine qui le faisait accepter comme le membre le plus jeune de la rédaction de l’Iskra.

Lorsqu’au IIe Congrès du POSDR, il se produisait une séparation et une scission provisoire (3) entre la majorité du congrès (bolcheviks) et la minorité (mencheviks), Trotsky se rallia à la minorité. Sa polémique contre Lénine déboucha sur la brochure Nos Tâches politiques (1904), qui est surtout connue à cause du passage qui a obtenu un caractère dramatique et prophétique à la lumière de l’évolution ultérieure du PCR et de l’histoire de l’URSS:

« En ce qui concerne la politique interne du parti, ces méthodes conduisent, comme nous le verrons plus tard, à ce que le l’organisation du parti remplace le parti, le comité central remplace l’organisation du parti et, finalement, qu’un dictateur remplace le comité central; en plus, elles conduisent à ce que les comités élaborent et abrogent les « directives » pendant que « le peuple reste muet »(4) ».

De nombreux adversaires de Lénine ainsi que des historiens concluent sur la base du cours des événements que sur ce problème, l’histoire a donné raison à Trotsky et tort à Lénine (5). Ils reprochent à Trotsky d’avoir revu sa position à partir de 1917 et d’avoir qualifié d’erreur son attitude pendant et après le IIe Congrès du parti (6).

En réalité, on doit constater que Trotsky, aussi bien que les mencheviks et Rosa Luxemburg, déformaient largement Lénine. Ils arrachaient les thèses de Que faire ? de leur contexte concret – et limité dans le temps – pour leur attribuer un caractère universel (7).

Pour Lénine, il s’agissait de clarifier les tâches immédiates d’un parti illégal afin de préparer un mouvement de masse politique large et autonome de la classe ouvrière. La brochure n’avait d’autre but. Elle n’avait certainement pas pour but d’élaborer une théorie générale de la relation classe/parti, dans laquelle la première devrait se subordonner à long terme au second et devrait être placée sous son contrôle paternaliste.

Dans la même brochure, Lénine écrivit ces lignes à consonance nettement luxembugiste-trotskyste :

« L’organisation des révolutionnaires professionnels n’a de signification qu’en relation avec la classe véritablement révolutionnaire qui engage spontanément le combat (…) Le « principe d’une large démocratie » implique, tout le monde en conviendra probablement deux conditions expresses : premièrement, l’entière publicité et, deuxièmement, l’élection à toutes les fonctions… Nous appellerons le parti socialiste allemand une organisation démocratique, car tout s’y fait ouvertement, jusqu’aux séances du congrès du parti.(8)»

Après l’expérience de la révolution de 1905, il renforçait encore cette mise au point en partie de façon auto-critique, en ce qui concerne la polémique sur le  » bâton trop tordu dans un sens » :

« Bien entendu, la cause première de ce succès réside dans le fait que la classe ouvrière, dont les meilleurs éléments constituèrent la social-démocratie, se distingue, pour des raisons économiques objectives, de toutes les classes de la société capitaliste par une plus grande aptitude à s’organiser. N’était cette condition, l’organisation des révolutionnaires professionnels eut été un jouet, une aventure, une façade sans rien derrière ».

Et au même endroit :

« De 1903 à 1907… en dépit de la scission, la social-démocratie a donné au public les plus larges informations sur sa situation interne (procès-verbaux du deuxième congrès commun, du IIIe Congrès bolchevik, du IVe Congrès ou Congrès commun de Stockholm). En dépit de cette scission, le parti social-démocrate, avant tous les autres partis, a su profiter de la période passagère de liberté pour réaliser une organisation légale avec un régime démocratique idéal, un système électoral et une représentation au congrès en fonction du nombre des membres organisés du parti (9) ».

L’alternative menchevique sous-estimait les contraintes de l’illégalité, la menace pour la continuité de l’activité de classe, la centralisation nécessaire mais difficile de l’expérience des luttes fragmentées, et surtout l’importance vitale de la lutte pour l’autonomie politique, et ultérieurement pour l’hégémonie de la classe ouvrière dans la révolution. La scission lors du IIe Congrès du parti contenait déjà de façon latente les germes de la différenciation politique centrale ultérieure entre les bolcheviks et les mencheviks concernant le rôle de la bourgeoisie russe dans la révolution imminente.

Cela ne vaut évidemment pas pour Rosa Luxemburg et certainement pas pour Trotsky qui, à propos de l’autonomie politique du prolétariat dans la révolution russe, n’occupait pas du tout une position menchevique mais une position à gauche des bolcheviks. Cette position est résumée dans la formule « révolution permanente » (11). Elle fut confirmée tout à fait par le cours de la révolution de 19l7. Elle fut développée de manière pratiquement identique par Lénine dans les Thèses d’avril probablement sans qu’il ait lu les deux écrits en question de Trotsky de 1904-1906 (12).

Néanmoins, il est vrai que, si Lénine réussissait à se débarrasser de toute inclination au « substitutionisme » au cours des phases diverses de la montée de l’activité des masses, cela fut beaucoup moins le cas pour la majorité des «vieux bolcheviks». Cela explique pourquoi ils prenaient une attitude attentiste, pour ne pas dire franchement critique à l’encontre de la constitution du Soviet de Petrograd en 1905, et pourquoi ils ne décidèrent que tardivement d’en devenir membre et de le soutenir totalement.

C’est certainement le mérite de Trotsky d’avoir reconnu le premier dans le soviet la forme la plus large d’auto-organisation de classe, produite par l’histoire elle-même, ainsi que la forme du futur pouvoir ouvrier. Ce que Lénine exprime de façon classique dans l’Etat et la révolution et ce à quoi Gramsci et encore plus tard le Komintern donnent une base sociologique-théorique (13), cela fut déjà anticipé par Trotsky en 1906 dans sa brochure Bilan et perspectives (14).

Les conseils ouvriers sont des organes de la révolution prolétarienne. Ils ne pourront continuer à exister pendant des périodes non-révolutionnaires. Les tentatives dans ce sens des communistes de gauche néerlandais Gorter et Pannekoek, ainsi que celles du KAPD allemand ont été réfutées par l’expérience historique. Il est possible pour les syndicats de masse de s’élargir et de prospérer dans des conditions de stabilisation temporaire du capitalisme. Cela ne vaut pas pour les conseils. En outre, après la conquête du pouvoir d’État par la classe ouvrière, un certain recul de l’auto-activité de la classe peut limiter ou même abolir la fonction des conseils en tant qu’organes d’exercice direct du pouvoir par le prolétariat.

Les dangers d’une activité de masse en déclin en l’absence d’une organisation autonome d’avant-garde (1907-1914)

Il s’ensuit la nécessité d’une interaction dialectique entre l’auto-organisation de la classe – qui est sujette à des fluctuations considérables – et un parti d’avant-garde permanent, dont l’ampleur et l’influence de masse sont également sujettes aux hauts et aux bas de la conjoncture, mais qui est quand même plus stable, qui peut travailler de façon continue et qui peut donc mieux résister à la pression des rapports de forces défavorables. La liquidation de cet acquis, de l’organisation et de ses cadres implantés dans la classe, peuvent entraver la reprise ultérieure de la lutte de masse.

L’existence d’une organisation d’avant-garde facilite au contraire cette reprise (16). Trotsky n’a pas aperçu ce danger après le congrès de Stockholm du POSDR. Sa sous-estimation du danger de la position liquidationniste, son bloc sans principes avec les mencheviks, malgré les profonds désaccords politiques qui le séparaient d’eux, son attitude conciliatrice qui découplait la question organisationnelle et pratique de tout contenu politique – partiellement sous l’influence du «centrisme» allemand, c’est-à-dire de Kautsky, dont il mesurait pourtant plus correctement que Lénine les limites politiques – font que ses erreurs de la période 1907 – 1914 furent plus graves que celles de la période de la première scission. En outre, elles ont exercé une influence particulièrement néfaste sur l’évolution historique ultérieure du PCUS, parce qu’elles furent à la base de la méfiance profonde des « vieux bolcheviks » à l’égard de Trotsky.

1917-1919: la synthèse du pouvoir des conseils et de l’organisation d’avant-garde

Immédiatement après l’éclatement de la révolution de février 1917, Lénine et Trotsky adoptent une position identique sur les tâches du prolétariat. Elle s’exprime dans la formule « Tout le pouvoir aux soviets ». Les Thèses d’avril de Lénine constituent sur ce point un tournant qui provoque initialement une résistance de la part des « vieux bolcheviks » (17).

Il est très significatif que ce sont avant tout les « bolcheviks ouvriers », c’est-à-dire les cadres prolétariens, avant-garde ouvrière, y compris des non-membres du parti, qui soutiennent Lénine sur toute la ligne, et qui lui permettent de vaincre rapidement la résistance des cadres du parti. En même temps, Trotsky corrige sa conception erronée du Parti bolchevik comme une « secte isolée ». Il reconnaît pleinement le rôle d’avant-garde que les ouvriers éduqués par le parti ont déjà joué pendant la révolution de février (18).

Cela l’amène à abandonner toute attitude conciliatrice sur le plan de l’unité avec les mencheviks, d’autant plus que le problème des désaccords stratégiques sur le cours ultérieur de la révolution constitue pour Trotsky et pour Lénine une question de vie ou de mort, de victoire ou de défaite, et non pas un problème secondaire.

Paradoxalement, ce sont maintenant quelques « vieux bolcheviks » comme Kamenev, Staline et Molotov, qui défendent une attitude conciliatrice vis-à-vis des mencheviks (19). Ainsi, s’opère une fusion rapide entre les « interrayontsi », inspirés par Trotsky, et les bolcheviks. Lénine exprime là-dessus son appréciation définitive, qu’il ne changera plus jusqu’à sa mort :

« Trotsky a compris que l’unité avec les mencheviks est impossible, et dès cet instant il n’y a pas eu de meilleur bolchevik que Trotsky. (20) »

En tant que président du soviet de Petrograd, en tant qu’agitateur de masse inlassable, en tant que dirigeant du comité militaire révolutionnaire des soviets, qui remporte la victoire du soulèvement d’Octobre avant tout par des moyens d’agitation politique, dans la mesure où il convaincra la garnison de Petrograd de se subordonner au soviet et non pas à l’état-major bourgeois, Trotsky résout dans la pratique le problème auto-organisation/parti d’avant-garde, avant de le maîtriser sur le plan théorique.

Cette solution trouve son expression comprimée dans la simultanéité du soulèvement armé et du deuxième congrès des conseils en octobre 1919. Le soulèvement n’est ni une conspiration ni le putsch d’une minorité. Il est expression de la décision démocratique de la grande majorité de la classe ouvrière russe et des paysans pauvres d’établir le pouvoir des soviets, « l’État ouvrier et paysan (21) ». Dans la pratique, la conquête de la majorité de la classe ouvrière pour le mot d’ordre « tout le pouvoir aux soviets » n’est possible que par engagement permanent, impressionnant du Parti bolchevik. Même les témoins non bolcheviques l’ont confirmé sans réserves (22). L’unité dialectique de l’auto-organisation de la classe et du parti d’avant-garde atteint ici sa maturité classique. Au lieu de se contrecarrer de quelque façon que ce soit, ils se stimulent réciproquement.

Dans son Histoire de la révolution russe, Trotsky le résume succinctement :

« La dynamique des événements révolutionnaires est directement déterminée par de rapides, intensives et passionnés conversions psychologiques des classes constituées avant la révolution (…) Les masses se mettent en révolution non point avec un plan tout fait de transformation sociale, mais en éprouvant l’âpre sentiment de ne pouvoir tolérer plus longtemps l’ancien régime. C’est seulement le milieu dirigeant de leur classe qui possède un programme politique, lequel a pourtant besoin d’étre vérifié par les événements et approuvé par les masses. Le processus politique essentiel d’une révolution réside précisément en ceci que la classe prend conscience des problèmes posés par la crise sociale, et que les masses s’orientent activement d’après la méthode des approximations successives. (…) C’est seulement par l’étude des processus politiques des masses que l’on peut comprendre le rôle des partis et des leaders que nous ne sommes pas le moins du monde enclin à ignorer. Ils constituent un élément non autonome, mais très important du processus. Sans organisation dirigeante, l’énergie des masses se volatiliserait comme de la vapeur non enfermée dans un cylindre à piston. Cependant le mouvement ne vient ni du cylindre ni du piston, mais de la vapeur.»

Cette unité dialectique et la fécondation mutuelle de l’auto-organisation de la classe et de l’activité du parti d’avant-garde, qui caractérise 1917, se prolongera lors de la construction du jeune État soviétique et de l’Armée rouge. Contrairement à une légende qui est de plus en plus répandue en Union soviétique aussi, les années 1918 et 1919 furent des sommets dans l’auto-activité autonome de la classe ouvrière russe, autant et même davantage que l’année 1917. A ce propos il existe d’innombrables sources dans le domaine des documents, de reportages journalistiques et de la littérature (24). Un témoignage involontaire est même fourni par l’auteur réactionnaire Soljenitsyne, aujourd’hui ennemi fervent de la révolution d’Octobre. Il écrit qu’après la condamnation à mort injuste d’un insoumis par le tribunal révolutionnaire, le soviet des gardiens de prison prend fait et cause pour le condamné et arrache la révision du jugement (25). Où a-t-on connu dans l’histoire des pays modernes une telle démocratie de base ? Dans quel pays capitaliste la connaît-on aujourd’hui ?

Dans le passage de Trotsky mentionné ci-dessus, la problématique du « rôle dirigeant du parti » est définie de manière marxiste classique. Sans ce rôle dirigeant, tout le potentiel énorme du mouvement de masse risque de s’évaporer. Mais ce rôle dirigeant n’est pas, selon la formule erronée de Plekhanov au deuxième congrès du POSDR, un « droit d’aînesse ». Ce rôle doit constamment être gagné et regagné politiquement, c’est-à-dire démocratiquement. La majorité de la masse y doit donner son accord. Il ne peut s’établir que dans la lutte pour la conquête de la majorité. Et les convictions du parti, même son programme, ne sont ni infaillibles ni immuables. Ils changent sur la base du test de la pratique. Il ne peut donc qu’accompagner l’auto-activité des masses.

Lorsqu’on dépouille la formule du » rôle dirigeant du parti » de ces trois limitations, elle devient dans le meilleur des cas une caricature sectaire et dogmatique, dans le pire des cas, comme sous la dictature stalinienne et post-stalinienne, un moyen de bâillonner et d’embrigader les masses et d’étouffer leur auto-activité, y compris par la répression systématique.

Les « années sombres » 1920-1921 : Trotsky lui-même glisse dans le «substitutionnisme»

Pour qu’il puisse y avoir une interaction entre l’auto-organisation de la classe et l’activité politique dirigeante du parti d’avant-garde révolutionnaire, il doit y avoir une classe ouvrière active ou du moins une large avant-garde ouvrière active. Mais comme nous le disions déjà, sous le capitalisme cela n’est non seulement pas toujours garanti ; c’est pratiquement impossible en tant que phénomène permanent. L’expérience de la révolution russe et de toutes les révolutions victorieuses ultérieures a démontré que dans les sociétés post-capitalistes aussi, cette auto-activité permanente n’est pas automatiquement donnée. Là aussi, elle est sujette à des montées et à des reflux conjoncturels. Elle atteint son sommet en période de montée révolutionnaire maximale (cela est presqu’une tautologie). Elle diminue du moment que le processus révolutionnaire a dépassé son apogée. Un tel tournant s’est produit en Russie à la fin de la guerre civile, en 1920-1921.

Il serait intéressant d’examiner les sources politico-psychologiques d’un tel tournant. Les gens ne peuvent vivre des années durant dans une situation de tension et d’activité extrêmes. Le besoin contraignant de se reposer de temps en temps est presque physiologique. Mais plus importante que cette constatation, qui n’est qu’un lieu commun, il y a le poids des conditions de vie matérielles et sociales concrètes, qui déterminent le recul de l’activité de masse politique.

Dans le cas de la Russie en 1920-1921, elles sont largement connues et fréquemment citées: l’affaiblissement numérique du prolétariat par le déclin des forces productives et de l’industrie provoqué par la guerre civile; l’affaiblissement qualitatif non moins important du prolétariat par le transfert massif des meilleures forces à l’Armée rouge et au jeune appareil de l’État soviétique; le changement progressif de la motivation des travailleurs vers la sécurité d’existence immédiate, la recherche de vivres, etc., sous l’influence de la faim et de la misère; l’abandon croissant de l’espoir d’une amélioration rapide des conditions de vie par des victoires révolutionnaires à l’étranger, particulièrement en Allemagne; la difficulté grandissante des travailleurs, caractérisés encore par un niveau culturel insuffisant, d’exercer directement le pouvoir dans les soviets.

Cette suite de causes se résume dans deux formules : le caractère arriéré du pays et l’isolement de la révolution dans un monde capitaliste hostile limitent à court terme le rayon d’action de l’auto-activité de la classe ouvrière russe, donc le pouvoir d’État réellement exercé par la classe. Au lieu de diriger la classe dans l’exercice de ce pouvoir, le parti gouverne de plus en plus au lieu de la classe.

Pendant les mois décisifs de ce tournant, ce transfert fut probablement inévitable. La classe ouvrière s’était contractée à moins de 35% de sa taille en 1917. Même le dirigeant de l’Opposition ouvrière, le vieil ouvrier bolchevique Shliapnikov, apostrophant Lénine, s’écria mi-ironique mi-sérieux :

« Je vous félicite, camarade Lénine, d’exercer la dictature du prolétariat au nom d’un prolétariat inexistant. »

Mais aujourd’hui, lorsque nous regardons en arrière, nous pouvons comprendre plus clairement qu’on ne pouvait alors, qu’il s’agissait d’un phénomène conjoncturel et non pas structurel. Immédiatement après le début de la NEP, l’industrie et la classe ouvrière commençaient de nouveau à croître. Il n’y avait pas de déclassement durable de la classe ouvrière russe. L’historiographie officielle affirme que l’importance numérique de la classe ouvrière atteignait et dépassait en 1926 le niveau de 1917. L’opposition y met une date antérieure. Peu importe la date exacte. Ce qui compte, c’est que la tendance principale indique une reconstitution et un élargissement de la classe.

Ainsi la question est posée, si, à la lumière de la force quantitative et qualitative grandissante de la classe ouvrière russe dès 1922, les mesures politiques concrètes des dirigeants bolcheviques et leur stratégie à moyen et à long terme concernant l’exercice du pouvoir, ont favorisé ou entravé l’épanouissement de l’auto-activité de la classe. Aujourd’hui, la réponse nous parait claire : dès 1920-1921, ils l’ont entravé et non pas favorisé. Pis encore : la justification et la généralisation théorique de la « substitution » du pouvoir du parti au pouvoir de la classe pendant les « années sombres » 1920-1921, ont considérablement renforcé ce rôle de frein. Cela vaut surtout pour les mesures pratiques : interdiction de tous les partis soviétiques à l’exception du PCR, interdiction des fractions à l’intérieur du PCR.

Au cours des dernières années de sa vie, Trotsky s’est livré à ce propos à une autocritique explicite :

« L’interdiction des partis d’opposition a conduit à l’interdiction des fractions. L’interdiction des fractions a aboutit à l’interdiction de « penser autrement que le dirigeant infaillible. Le monolithisme du parti, instauré de manière policière, a amené l’impunité pour la bureaucratie, impunité qui devenait la source de l’arbitraire illimité et de la corruption. (27) »

Au moment, où ces mesures ont été prises, Trotsky aussi bien que la direction du PCR dans son entièreté, les a approuvées et défendues pendant des années. Elles furent d’autant moins appropriées qu’elles furent prises après la fin de la guerre civile.

La justification théorique du « substitutionnisme » aura des conséquences encore plus catastrophiques à long terme, bien que Trotsky formula cette thèse de façon moins radicale que Lénine, et ne parla pas d’un déclassement et d’une incapacité permanente à exercer le pouvoir à propos de la classe ouvrière. Il écrit :

« Aujourd’hui, il y a devant nous une proposition du gouvernement polonais pour conclure la paix. Qui en décide ? Nous avons le Conseil des commissaires du peuple, mais lui aussi doit être soumis à un certain contrôle. Contrôle par qui ? Le contrôle de l’entière classe ouvrière, en tant que masse amorphe, chaotique ? Le Comité central du parti a été convoqué pour discuter de cette proposition et pour décider comment y répondre. Lorsque nous devons mener la guerre, mettre sur pied de nouvelles divisions et trouver les meilleurs éléments pour les équiper, vers qui nous tournons-nous ? Nous nous tournons vers le parti. Vers le comité central. Il envoit des directives aux comités du parti locaux concernant l’appel de communistes pour le front. La même chose vaut pour l’agriculture, la distribution et pour tous les autres problèmes (28) ».

Ici, la substitution de la classe par le parti et du parti par la direction du parti (dans ce contexte, Lénine parla même d’une « oligarchie », est menée à son ultime logique, sans tenir compte de ses conséquences politiques et surtout sociales (29). Il n’est plus question d’une fonction autonome pour les soviets ni d’une séparation entre le parti et l’État.

La démocratie interne du parti, le pont vers la démocratie des soviets (1923-1929)

Dès 1923, Trotsky, qui en 1921 avait encore justifié théoriquement le processus de bureaucratisation naissant, commença à reconnaître les dangers de ce processus. Plus tard que Lénine, mais plus conséquent que lui, il commença à le combattre, sur le front où, selon lui, ce combat avait la seule chance de réussir : à l’intérieur du parti lui-même.

Le combat pour la démocratie interne du parti fut pour l’Opposition de gauche le pont vers la reconquête de la démocratie des soviets. Trotsky et ses partisans hésitaient encore à se tourner vers les ouvriers en dehors du parti. Ils hésitaient certainement à se tourner vers ces derniers au-dessus de la tête de la direction du parti. Lui et ses partisans ne feraient ce pas que plus tard.

Cette hésitation n’était pas basée sur une irrésolution « centriste ». Elle découlait d’une évaluation fondamentalement pessimiste du degré d’auto-activité de la classe ouvrière russe. Elle découlait de l’opinion que la révolution russe se trouvait engagée dans un processus historique de recul (30). Dans ces conditions, l’impulsion pour la renaissance de la démocratie ouvrière (la démocratie soviétique) devait émaner du parti même. Seul le parti était en mesure de créer les conditions d’une renaissance graduelle de la démocratie des soviets.

L’offensive de Trotsky à ce propos, initié par le combat des « 46 », la première Opposition de gauche d’octobre 1923, semblait être couronnée de succès. Le bureau politique accepta ses propositions. Mais elles restèrent lettre morte. Dans la pratique, l’appareil du parti autour de Staline, appuyé par presque tous les membres du bureau politique, surtout Zinoviev et Kamenev, mais aussi Boukharine, Rykov, Tomski et d’autres, lança une campagne systématique afin de réduire au silence l’opposition, d’entraver la discussion, de supprimer la pensée autonome des cadres et des membres, de généraliser le conformisme et l’obéissance sous le couvert du « centralisme démocratique ».

Cela signifiait une rupture totale avec la tradition du bolchevisme et du PCR qui, contrairement à la légende répandue aussi bien par les staliniens que par les adversaires de Lénine, furent caractérisés par des discussions et des désaccords libres et publics. Cela constituait la transition du centralisme démocratique (31) vers le centralisme bureaucratique.

Le système des nominations des fonctionnaires du parti par le sommet (et dans le cas des « désobéissants », de leur transfert vers des villes où ils ne disposaient d’aucune base parmi les membres) au lieu de leur sélection démocratique par les membres, fut l’instrument organisationnel principal pour appliquer cette suffocation de la démocratie interne (32). Le développement d’un énorme appareil de fonctionnaires fut l’expression sociologique de ce processus -immédiatement après la révolution il y eut moins de l 000 fonctionnaires ; en 1922-l923, il y en eut déjà quinze fois plus; peu après, cent fois plus. Cet appareil s’autonomisait et devenait graduellement une couche sociale spécifique dans la société soviétique : la bureaucratie soviétique (33).

Déjà en octobre 1923, les « 46 » ont analysé ce processus de dégénération avec une perspicacité remarquable. Aujourd’hui, leur diagnostic a un son prophétique. Il est repris de façon presque identique par les partisans de Gorbatchev, il est vrai 65 ans trop tard :

« derrière la forme extérieure de l’unité officielle, [nous avons] à faire en réalité à une sélection unilatérale de gens qui s’adaptent aux conceptions et aux sympathies d’un petit cercle et qui se comportent comme on l’attend d’eux… Face à une direction du parti déformée par de telle manipulations bornées, le parti cesse en grande partie d’être un collectif vivant, pourvu d’initiative personnelle et qui sent de manière subtile la réalité vivante, qui est lié par mille fils à cette réalité. Au lieu de cela nous constatons une division ouverte du parti entre une hiérarchie de secrétaires et les ‘profanes’ : entre des fonctionnaires professionnels, sélectionnés par le sommet, et le reste des membres du parti, qui n’ont aucune part à la vie publique.

Ce fait est connu de tous les membres du parti. Les membres qui ne sont pas d’accord avec l’une ou l’autre directive du comité central ou même des comités régionaux, qui ont un doute quelconque, qui constatent ‘pour eux-mêmes » l’une ou l’autre erreur, l’un ou l’autre désaccord ou l’une ou l’autre situation intolérable, ont peur d’en parler aux réunions du parti. Plus, ils ont même peur d’en parler entre eux, sauf si l’interlocuteur est totalement fiable. Dans la pratique, la libre discussion au sein du parti n’existe plus, l’opinion publique du parti est devenue muette. Actuellement, les comités de gouvernement et le comité central du PCR ne sont pas constitués et élus par la masse des membres.

Au contraire, de plus en plus, la hiérarchie des secrétaires du parti sélectionne les délégués aux conférences et aux congrès, qui deviennent de plus en plus des réunions où cette hiérarchie promulgue ses instructions. Le régime qui a été instauré à l’intérieur du parti est totalement intenable. Il tue l’initiative indépendante du parti. Il remplace le parti par un appareil de fonctionnaires sélectionnés, qui fonctionne sans failles en temps normal mais qui échoue inévitablement en temps de crise…(34) ».

La tentative de Trotsky et de l’Opposition de gauche de restaurer la démocratie à l’intérieur du parti, fut-elle illusoire, compte tenu de la situation ? Elle le fut en tout cas moins que la tentative de réactiver d’un seul coup une masse ouvrière déçue et largement passive, bien que sympathisant avec l’Opposition.

Aujourd’hui, nous savons, sur la base des archives qui ont été ouvertes en URSS, que l’Opposition a obtenu au début, pas seulement la majorité dans la Jeunesse communiste de Moscou mais aussi dans le parti à Moscou ; un vote qui fut directement et impudemment falsifié par Staline et son appareil. Du point de vue historique, il s’agissait d’un appel à la conscience, à la tradition, à la nature même des cadres dirigeants bolcheviques, à leur sensibilité politique et à leur compréhension théorique. La tentative a échoué. La tragédie de cet échec consiste en ce que ces cadres dirigeants ont presque tous compris, tôt ou tard, la situation mais pas tous en même temps, et le plus souvent trop tard. Ils l’ont payés de leur vie.
La classe ouvrière soviétique et internationale l’a payé à un prix énorme de sacrifices inutiles, en premier lieu en victimes humaines.

La synthèse finale: 1930-1940

Pendant dix années, de 1923 à 1933, Trotsky a affronté le problème du Thermidor soviétique – la contre-révolution politique en URSS. Cet effort analytique coïncidait avec la lutte pour clarifier de manière théorique le rapport « auto-organisation de la classe/organisation d’avant-garde », à la lumière de l’expérience de dégénérescence bureaucratique du premier état ouvrier.

Mais pas seulement à la lumière de cette expérience. Au plus tard, dès la montée du danger fasciste en Allemagne, partiellement déjà à la lumière de l’expérience de la grève générale anglaise de 1926, Trotsky formule un nombre de conclusions sur le rapport classe/syndicats de masse/conseils/partis ouvriers, qui, en ce qui le concerne, seront définitivement confirmées par les expériences tragiques de la révolution espagnole de 1936-1937. Elles peuvent être résumées sous forme des thèses suivantes :

a) la classe ouvrière n’est homogène ni sur le plan social ni sur celui de la conscience. Son hétérogénéité relative implique au moins la possibilité, sinon la fatalité, de la formation de plusieurs courants politiques et de partis, qui sont soutenus par des fractions de cette classe.

b) La lutte quotidienne victorieuse de la classe ouvrière, aussi bien pour des revendications immédiates économiques et politiques (peut-être contre le danger du fascisme), exige un fort degré d’unité d’action de la classe. Elle exige donc des organisations qui comprennent des ouvriers de différentes convictions politiques et de différentes loyautés organisationnelles, c’est-à-dire des organisations basées sur un front unique de fait entre différents partis et courants. Les syndicats de masse et les conseils sont des exemples de telles organisations. Dans la révolution espagnole, les comités des milices ont joué le même rôle, surtout en Catalogne.

c) Même lorsqu’elles sont partiellement, ou pendant une certaine période totalement dirigées par des appareils fortement intégrés dans l’État bourgeois (la société bourgeoise), les organisations de masse ne représentent pas exclusivement des formes d’intégration et de subordination. Elles ont toujours au moins un caractère double et elle restent au moins des instruments potentiels d’émancipation et d’auto-activité de la classe. Elles sont « des germes de démocratie prolétarienne à l’intérieur de la démocratie bourgeoise. »(35)

d) Le parti d’avant-garde révolutionnaire se distingue des autres partis ouvriers essentiellement par le fait que par son programme, sa stratégie et sa pratique courante, il représente et défend totalement les intérêts immédiats et historiques de la classe ouvrière, défense orientée vers le renversement de l’État bourgeois et du mode de production capitaliste et vers la construction d’une société socialiste sans classe. Pour atteindre ce but, il doit convaincre la majorité de la classe ouvrière de la justesse de son programme, de sa stratégie et de sa pratique courante. Cela ne peut se faire qu’avec des moyens politiques et non pas administratives. Cela exige entre autres une application correcte de la tactique du front unique prolétarien. Cela exige le respect de l’autonomie et de la liberté d’action de toutes les organisations ouvrières.

e) Les mêmes règles de conduite valent mutatis mutandis pour la construction de l’État ouvrier et pour les formes d’exercice du pouvoir politique (à l’exception possible de la guerre civile aiguë). Au cours de ce processus, le rôle dirigeant du parti révolutionnaire est garanti par ses succès de conviction politique et non pas par des mesures administratives, et certainement pas par la répression contre des secteurs de la classe ouvrière. Il ne peut être réalisé que par l’application du principe d’efficacité à la politique ; la séparation rigoureuse de l’État et du parti, l’exercice directe du pouvoir par des organes de la population travailleuse, élus démocratiquement et non pas par le parti d’avant-garde lui-même, le pluripartisme: Les ouvriers et les paysans doivent être libres d’élire aux conseils ceux qu’ils veulent. (36)

f) La démocratie socialiste, la démocratie dans les soviets et dans le syndicat, la démocratie dans le parti (droit de tendance, pas d’interdiction des fractions, bien qu’elles sont « in se » indésirables) ont besoin l’une de l’autre. Ce ne sont pas des normes abstraites mais des conditions pratiques pour un combat ouvrier efficace et pour la construction efficace du socialisme. Sans démocratie prolétarienne, le front unique prolétarien, et donc la lutte ouvrière victorieuse, est au meilleur cas mise en danger et au pire des cas rendue impossible (37). Sans démocratie socialiste, une économie planifiée socialiste efficace est également impossible.

Depuis l’élaboration de ces thèses dans les années 1930-1936, il ne s’est rien passé à l’Est et à l’Ouest qui pourrait remettre en cause leur validité. Au contraire : le développement historique ultérieur, aussi bien dans les pays capitalistes que dans les pays dits « socialistes », a entièrement confirmé leur pertinence historique et théorique. (38).

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Article publié le 20 Août 2019 sur Contretemps.eu