Février 4, 2021
Par CQFD
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Planche signée David Snug

« C’est le déterminisme social, au mieux tu finiras prof » (Trotski nautique)

« À bas l’humanité, à l’unanimité » (Idem)

À quel moment as-tu décidé que le travail c’était fini pour toi ?

« Vers 2008. J’étais animateur multimédia depuis dix ans, j’enchaînais les emplois précaires et je me suis retrouvé à la fin d’un contrat aidé, qui ne menait encore une fois nulle part. Je les ai tous connus ces contrats : emploi jeune, CUI, CAE… Là, j’étais à mi-temps et je me suis dit qu’avec le RSA et les APL, je gagnerais presque autant si je ne travaillais pas. Alors, j’ai arrêté. »

Le turbin semble ne t’avoir jamais fait rêver, mais en même temps ton alter ego de BD déclare ceci : « Quand j’avais ton âge, je croyais que si on ne travaillait pas, on pouvait mourir… »

« Pour mes parents ouvriers, c’était un leitmotiv : il faut travailler. Mais peut-être qu’inconsciemment, j’étais déjà réticent. J’ai le souvenir d’avoir été sermonné au lycée parce que je n’avais aucun objectif professionnel. Je disais : “Je m’en fous de ce que je veux faire, je vais aller en fac d’arts plastiques.

Il y a une question de classe sociale aussi. Quand tu es fils de médecin ou d’avocat, tu fais plus facilement des études de médecin ou d’avocat et tu as plus facilement des boulots intéressants. Par exemple, j’aurais bien aimé aller aux Gobelins [3] apprendre le dessin animé mais, comme c’est à Paris, mes parents n’auraient pas pu me le payer. Je me disais : de toute façon, s’il faut travailler, être exécutant dans un truc artistique c’est peut-être moins pire. Mais si tu es condamné à faire des boulots qui servent à rien, alors autant ne pas bosser. »

Tu as quand même une dizaine de BD à ton actif… On ne peut pas parler d’un travail ?

« Non, le but n’est pas du tout d’en vivre. C’est une forme d’expression : depuis aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours dessiné. À un moment, il y a eu un fort mouvement de revendication dans la BD ; les gens disaient : “On peut plus vivre de la BD, on arrête.” Moi je ne comprenais pas. Ce n’est pas une question d’en vivre ou non. Tu peux imprimer des fanzines, tu n’es pas forcé de publier chez Delcourt. Et tu n’es pas non plus obligé d’en tirer un salaire. »

C’est quoi ta pire expérience de travail ?

« Quand j’ai fait “virage” dans une usine de camembert. Je remplaçais littéralement un tronçon de la chaîne qui servait de tournant car il y avait une panne. Je devais juste passer les cartons d’une machine à l’autre. Pendant 8 heures. Tu as le temps de penser à ce que tu fous là.

Plus tard, j’ai été animateur multimédia, donc en gros j’apprenais à des retraités à se servir d’Internet et de Gmail. C’est sûr que c’est moins fatigant moralement que l’usine, mais, sous couvert de bosser dans le social, tu travailles en réalité pour Google. En plus de ça, il y a ce truc des boulots associatifs : on te dit “Tu es mal payé mais tu sers à la société”, donc tu n’hésites pas à multiplier les heures sup’. Cette culpabilité n’existe pas à l’usine. »

Dans Dépôt de bilan de compétences, tu dis que tu ne bois pas et ne te drogues pas. Tu as tout arrêté en même temps ?

« Une fois, j’étais avec un copain qui se tapait des plans de merde d’intermittent, du genre : déplacer des plantes dans un centre d’expo. Il m’a dit : “Imagine si on ne buvait pas et si on ne fumait pas, le RSA suffirait.” Et c’est vrai. J’ai arrêté un peu avant de stopper le travail. J’étais intéressé par la pensée straight edge [4], la bouffe vegan… Ça m’a aidé dans ma réflexion quand je me demandais comment vivre sans travailler. Parfois, j’aimerais d’ailleurs bien faire des BD sur le véganisme ou l’antispécisme, mais c’est souvent moralisant, et les trucs moralisants me font chier. »

Tu cites pas mal de références politiques, notamment l’anarchiste américain Bob Black qui a écrit un livre en 1985 : L’Abolition du travail

« La première fois que j’ai lu Bob Black, je pensais que c’était une blague. J’avais 18 ou 19 ans, un pote m’avait filé son bouquin en photocopies. À l’époque, pour moi, la question ne se posait pas : on naît, on travaille, on meurt. J’ai mis du temps à comprendre qu’il y avait autre chose.

Après, j’ai vite été attiré par tout ce qui était libertaire. En musique, plus jeune, j’écoutais du punk genre Joy Division. Je me souviens avoir lu quelque part une interview de Peter Hook, le bassiste du groupe. Il racontait que, quand il était gamin, il avait été à un concert de Deep Purple. Certes, ça lui avait plu, mais il s’était dit que ce n’était pas pour lui. Par contre, après voir vu les Sex Pistols, il a acheté une basse.

En BD c’est pareil, parmi celles que tu aimes, il n’y en a que certaines qui te donnent envie de passer à la pratique. Moi, dès qu’il y a un côté “On sait pas en faire mais on s’en fout on fait”, j’aime bien. Dans les années 1990, l’Association [5] est arrivée : je ne vais pas dire qu’ils ne savaient pas faire de BD, mais le niveau de dessin n’était pas hyper chiadé : c’était en noir et blanc, presque à l’arrache. Ça m’a intéressé alors qu’au lycée je détestais la BD. Tout le monde en lisait : des trucs d’heroic fantasy, de super-héros. Je ne comprenais pas. C’est quand j’ai découvert Robert Crumb ou Joe Matt, des œuvres autobiographiques, que je me suis dit : “Ah ouais, tu peux raconter ta vie en BD, tu n’es pas obligé de dessiner des gens qui se battent à chaque page.” »

Tu as longtemps publié plusieurs planches par semaine sur Facebook et sur ton blog…

« Être sur Facebook ou Instagram me bouffait tout mon temps. En plus de ça, ce qui est horrible, c’est que tu t’adaptes à ce que tu sais qui va marcher ou pas. Par exemple, je voulais dessiner sur le groupe de musique Songs : Ohia [6], puis au final je me retrouvais à faire quelque chose sur Bruno Le Maire, parce que c’était dans l’air du temps. C’est sûr, j’aimais bien l’idée que tout le monde puisse lire gratuitement mes créations, mais les bénef’ vont au final aux GAFAM. Du coup, j’ai arrêté Google le 1er septembre et ça va. »

Tu arrêtes vraiment plein de choses…

« Oui, c’est mon truc. À la fin, je serai super chiant. Et je ne suis pas loin de la fin. »

Propos recueillis par Margaux Wartelle

La Une du n°194 de CQFD, illustrée par Julien Loïs {JPEG}

- Cet article a été publié dans le n°194 de CQFD, en kiosque du 2 janvier au 4 février. Ce numéro contient un dossier « Vieillesses rebelles » : voir le sommaire.

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Source: Cqfd-journal.org