DĂ©cembre 15, 2021
Par Partage Noir
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À ses dĂ©buts, l’Anarchie se prĂ©senta comme une simple nĂ©gation. NĂ©gation de l’État et de l’accumulation personnelle du Capital. NĂ©gation de toute espĂšce d’autoritĂ©. NĂ©gation encore des formes Ă©tablies de la SociĂ©tĂ©, basĂ©es sur l’injustice, l’égoĂŻsme absurde et l’oppression, ainsi que de la morale courante, dĂ©rivĂ©e du Code romain, adoptĂ© et sanctifiĂ© par l’Église chrĂ©tienne. C’est sur une lutte, engagĂ©e contre l’autoritĂ©, nĂ©e au sein mĂȘme de l’Internationale, que le parti anarchiste se constitua comme parti rĂ©volutionnaire distinct.

Il est Ă©vident que des esprits aussi profonds que Godwin, Proudhon et Bakounine, ne pouvaient se borner Ă  une simple nĂ©gation. L’affirmation — la conception d’une sociĂ©tĂ© libre, sans autoritĂ©, marchant Ă  la conquĂȘte du bien-ĂȘtre matĂ©riel, intellectuel et moral — suivait de prĂšs la nĂ©gation ; elle en faisait la contre-partie. Dans les Ă©crits de Bakounine, aussi bien que dans ceux de Proudhon, et aussi de Stirner, on trouve des aperçus profonds sur les fondements historiques de l’idĂ©e anti-autoritaire, la part qu’elle a jouĂ© dans l’histoire, et celle qu’elle est appelĂ©e Ă  jouer dans le dĂ©veloppement futur de l’humanitĂ©.

« Point d’État Â», ou « point d’autoritĂ© Â», malgrĂ© sa forme nĂ©gative, avait un sens profond affirmatif dans leurs bouches. C’était un principe philosophique et pratique en mĂȘme temps, qui signifiait que tout l’ensemble de la vie des sociĂ©tĂ©s, tout, — depuis les rapports quotidiens entre individus jusqu’aux grands rapports des races par-dessus les OcĂ©ans, — pouvait et devait ĂȘtre rĂ©formĂ©, et serait nĂ©cessairement rĂ©formĂ©, tĂŽt ou tard, selon les grands principes de l’anarchie — la libertĂ© pleine et entiĂšre de l’individu, les groupements naturels et temporaires, la solidaritĂ©, passĂ©e Ă  l’état d’habitude sociale.

VoilĂ  pourquoi l’idĂ©e anarchiste apparut du coup grande, rayonnante, capable d’entraĂźner et d’enflammer les meilleurs esprits de l’époque.

Disons le mot, elle Ă©tait philosophique.

Aujourd’hui on rit de la philosophie. On n’en riait cependant pas du temps du Dictionnaire philosophique de Voltaire, qui, en mettant la philosophie Ă  la portĂ©e de tout le monde et en invitant tout le monde Ă  acquĂ©rir des notions gĂ©nĂ©rales de toutes choses, faisait une Ɠuvre rĂ©volutionnaire, dont on retrouve les traces, et dans le soulĂšvement des campagnes, et dans les grandes villes de 1793, et dans l’entrain passionnĂ© des volontaires de la RĂ©volution. À cette Ă©poque lĂ , les affameurs redoutaient la philosophie.

Mais les curĂ©s et les gens d’affaires, aidĂ©s des philosophes universitaires allemands, au jargon incomprĂ©hensible, ont parfaitement rĂ©ussi Ă  rendre la philosophie inutile, sinon ridicule. Les curĂ©s et leurs adeptes ont tant dit que la philosophie c’est de la bĂȘtise, que les athĂ©es ont fini par y croire. Et les affairistes bourgeois, — les opportunards blancs, bleus et rouges — ont tant ri du philosophe que les hommes sincĂšres s’y sont laissĂ© prendre. Quel tripoteur de la Bourse, quel Thiers, quel NapolĂ©on, quel Gambetta ne l’ont-ils pas rĂ©pĂ©tĂ©, pour mieux faire leurs affaires ! Aussi, la philosophie est passablement en mĂ©pris aujourd’hui.

Eh bien, quoi qu’en disent les curĂ©s, les gens d’affaires et ceux qui rĂ©pĂštent ce qu’ils ont appris, l’Anarchie fut comprise par ses fondateurs comme une grande idĂ©e philosophique. Elle est, en effet, plus qu’un simple mobile de telle ou telle autre action. Elle est un grand principe philosophique. Elle est une vue d’ensemble qui rĂ©sulte de la comprĂ©hension vraie des faits sociaux, du passĂ© historique de l’humanitĂ©, des vraies causes du progrĂšs ancien et moderne. Une conception que l’on ne peut accepter sans sentir se modifier toutes nos apprĂ©ciations, grandes ou petites, des grands phĂ©nomĂšnes sociaux, comme des petits rapports entre nous tous dans notre vie quotidienne.

Elle est un principe de lutte de tous les jours. Et si elle est un principe puissant dans cette lutte, c’est qu’elle rĂ©sume les aspirations profondes des masses, un principe, faussĂ© par la science Ă©tatiste et foulĂ© aux pieds par les oppresseurs, mais toujours vivant et actif, toujours crĂ©ant le progrĂšs, malgrĂ© et contre tous les oppresseurs.

Elle exprime une idĂ©e qui, de tout temps, depuis qu’il y a des sociĂ©tĂ©s, a cherchĂ© Ă  modifier les rapports mutuels, et un jour les transformera, depuis ceux qui s’établissent entre hommes renfermĂ©s dans la mĂȘme habitation, jusqu’à ceux qui pensent s’établir en groupements internationaux.

Un principe, enfin, qui demande la reconstruction entiĂšre de toute la science, physique, naturelle et sociale.

⁂

Ce cĂŽtĂ© positif, reconstructeur de l’Anarchie n’a cessĂ© de se dĂ©velopper. Et aujourd’hui, l’Anarchie a Ă  porter sur ses Ă©paules un fardeau autrement grand que celui qui se prĂ©sentait Ă  ses dĂ©buts.

Ce n’est plus une simple lutte contre des camarades d’atelier qui se sont arrogĂ© une autoritĂ© quelconque dans un groupement ouvrier. Ce n’est plus une simple lutte contre des chefs que l’on s’était donnĂ© autrefois, ni mĂȘme une simple lutte contre un patron, un juge ou un gendarme.

C’est tout cela, sans doute, car sans la lutte de tous les jours — Ă  quoi bon s’appeler rĂ©volutionnaire ? L’idĂ©e et l’action sont insĂ©parables, si l’idĂ©e a eu prise sur l’individu ; et sans action, l’idĂ©e mĂȘme s’étiole.

Mais c’est encore bien plus que cela. C’est la lutte entre deux grands principes qui, de tout temps, se sont trouvĂ©s aux prises dans la SociĂ©tĂ©, le principe de libertĂ© et celui de coĂ«rcition : deux principes, qui en ce moment mĂȘme, vont de nouveau engager une lutte suprĂȘme, pour arriver nĂ©cessairement Ă  un nouveau triomphe du principe libertaire.

Regardez autour de vous. Qu’en est-il restĂ© de tous les partis qui se sont annoncĂ©s autrefois comme partis Ă©minemment rĂ©volutionnaires ? — Deux partis seulement sont en prĂ©sence : le parti de la coĂ«rcition et le parti de la libertĂ© ; Les Anarchistes, et, contre eux, — tous les autres partis, quelle qu’en soit l’étiquette.

C’est que contre tous ces partis, les anarchistes sont seuls Ă  dĂ©fendre en son entier le principe de la libertĂ©. Tous les autres se targuent de rendre l’humanitĂ© heureuse en changeant, ou en adoucissant la forme du fouet. S’ils crient « Ă  bas la corde de chanvre du gibet Â», c’est pour la remplacer par le cordon de soie, appliquĂ© sur le dos. Sans fouet, sans coĂ«rcition, d’une sorte ou d’une autre, — sans le fouet du salaire et de la faim, sans celui du juge et du gendarme, sans celui de la punition sous une forme ou sur une autre, — ils ne peuvent concevoir la sociĂ©tĂ©. Seuls, nous osons affirmer que punition, gendarme, juge, faim et salaire n’ont jamais Ă©tĂ©, et ne seront jamais un Ă©lĂ©ment de progrĂšs ; et que sous un rĂ©gime qui reconnaĂźt ces instruments de coĂ«rcition, si progrĂšs il y a, le progrĂšs est acquis contre ces instruments, et non pas par eux.

VoilĂ  la lutte que nous engageons. Et quel jeune cƓur honnĂȘte ne battra-t-il pas Ă  l’idĂ©e que lui aussi peut venir prendre part Ă  cette lutte, et revendiquer contre toutes les minoritĂ©s d’oppresseurs la plus belle part de l’homme, celle qui a fait tous les progrĂšs qui nous entourent et qui, malgrĂ© dela, pour cela mĂȘme fut toujours foulĂ©e aux pieds !

— Mais ce n’est pas tout.

Depuis que la divison entre le parti de la liberté et le parti de la coërcition devient de plus en plus prononcée, celui-ci se cramponne de plus en plus aux formes mourantes du passé.

Il sait qu’il a devant lui un principe puissant, capable de donner une force irrĂ©sistible Ă  la rĂ©volution, si un jour il est bien compris par les masses. Et il travaille Ă  s’emparer de chacun des courants qui forment ensemble le grand courant rĂ©volutionnaire. Il met la main sur la pensĂ©e communaliste qui s’annonce en France et en Angleterre. Il cherche Ă  s’emparer de la rĂ©volte ouvriĂšre contre le patronat qui se produit dans le monde entier.

Et, au lieu de trouver dans les socialistes moins avancĂ©s que nous des auxilliaires, nous trouvons en eux, dans ces deux directions, un adversaire adroit, s’appuyant sur toute la force des prĂ©jugĂ©s acquis, qui fait dĂ©vier le socialisme dans des voies de traverse et qui finira par effacer jusqu’au sens socialiste du mouvement ouvrier, si les travailleurs ne s’en aperçoivent Ă  temps et n’abandonnent pas leurs chefs d’opinion actuels.

L’anarchiste se voit ainsi forcĂ© de travailler sans relĂąche et sans perte de temps dans toutes ces directions.

Il doit faire ressortir la partie grande, philosophique du principe de l’Anarchie. Il doit l’appliquer Ă  la science, car par cela, il aidera Ă  remodeler les idĂ©es : il entamera les mensonges de l’histoire, de l’économie sociale, de la philosophie, et il aidera Ă  ceux qui le font dĂ©jĂ , souvent inconsciemment, par amour de la vĂ©ritĂ© scientifique, Ă  imposer le cachet anarchiste Ă  la pensĂ©e du siĂšcle.

Il a Ă  soutenir la lutte et l’agitation de tous les jours contre oppresseurs et prĂ©jugĂ©s, Ă  maintenir l’esprit de rĂ©volte partout oĂč l’homme se sent opprimĂ© et possĂšde le courage de se rĂ©volter.

Il a Ă  dĂ©jouer les savantes machinations de tous les partis, jadis alliĂ©s, mais aujourd’hui hostiles, qui travaillent Ă  faire dĂ©vier dans des voies autoritaires, les mouvements nĂ©s comme rĂ©volte contre l’oppression du Capital et de l’État.

Et enfin, dans toutes ces directions il a Ă  trouver, Ă  deviner par la pratique mĂȘme de la vie, les formes nouvelles que les groupements, soit de mĂ©tier, soit territoriaux et locaux, pourront prendre dans une sociĂ©tĂ© libre, affranchie de l’autoritĂ© des gouvernements et des affameurs.

La grandeur de la tĂąche Ă  accomplir n’est-elle pas la meilleure inspiration pour l’homme qui se sent la force de lutter ? N’est-elle pas aussi le meilleur moyen pour apprĂ©cier chaque fait sĂ©parĂ© qui se produit dans le courant de la grande lutte que nous avons Ă  soutenir ?




Source: Partage-noir.fr