Fleurissent aujourd’hui, sur Internet ou à la télévision, les pensées conspirationnistes supposant un complot de la « féminisation de la société » qui s’opérerait « sournoisement » (Soral, Zemmour). La perte de « virilité » des hommes deviendrait palpable, dans les rapports domestiques, dans les rapports de séduction, et même dans les rapports de pouvoir. Les femmes finiraient par « s’approprier » des valeurs initialement « masculines », et se « masculiniseraient » finalement, à tel point que tout deviendrait confus. La postmodernité « déconstructionniste », la « théorie des genres », feraient violence à un « bon sens » élémentaire (« un homme et une femme, c’est pas la même chose »), et brouilleraient les significations établies. Sur un plan politique et économique, ceci serait la résultante d’un ultra-libéralisme débridé, dissolvant les rapports traditionnels « familiers » garantissant une société plus « stable », plus « harmonieuse », et plus « ordonnée ». Ce genre d’idées encouragent des violences structurelles, parfois criminelles.

Pensées confuses et structurellement inconscientes

Fleurissent aujourd’hui, sur Internet ou à la télévision, les pensées conspirationnistes supposant un complot de la « féminisation de la société » qui s’opérerait « sournoisement » (Soral, Zemmour). La perte de « virilité » des hommes deviendrait palpable, dans les rapports domestiques, dans les rapports de séduction, et même dans les rapports de pouvoir. Les femmes finiraient par « s’approprier » des valeurs initialement « masculines », et se « masculiniseraient » finalement, à tel point que tout deviendrait confus. La postmodernité « déconstructionniste », la « théorie des genres », feraient violence à un « bon sens » élémentaire (« un homme et une femme, c’est pas la même chose »), et brouilleraient les significations établies. Sur un plan politique et économique, ceci serait la résultante d’un ultra-libéralisme débridé, dissolvant les rapports traditionnels « familiers » garantissant une société plus « stable », plus « harmonieuse », et plus « ordonnée ».

Le « libéralisme des mœurs » (ou « culturel ») de la « gauche du capital » (normes sociales et morales assouplies en faveur d’une égalité « abstraite », « pernicieuse ») et le « libéralisme économique » de la droite capitaliste (libre-échange, droit bourgeois) se tiendraient main dans la main, au profit d’une totalité socio-économique errante, amorale, dépourvue de repères fixes (cf. Michéa). Une forme de pensée « anticapitaliste » ici encore (et qui pourra recourir à Marx, ici et là), prétend s’exprimer, pour dénoncer une réalité chaotique, où plus rien ne ferait sens.

Ces pensées confuses et confusionnistes s’appuieront essentiellement sur des faits superficiels, empiriques, visibles dans une sphère spectaculaire inessentielle, et occulteront délibérément les bases objectives d’une domination patriarcale qui, dans le cadre d’une réalité capitaliste, fondée sur l’accumulation de la valeur, ne fait que confirmer toujours plus sa barbarie. Car qu’on ne s’y trompe pas : l’impersonnalité de la valeur, l’automouvement des marchandises, qui déclenche cette incapacité à reconnaître des « conspirateurs » humains dans les mécanismes de domination, peut très bien cohabiter avec une domination inconsciente et latente de certains sur d’autres (des hommes sur les femmes, dès lors). Seulement les dominants inconscients, ne se sachant plus dominants, dans le contexte où ils sont eux-mêmes dominés par un procès d’accumulation des choses qu’ils ne contrôlent pas, ne supporteront pas cette situation incompréhensible pour eux. Agissant inconsciemment comme des dominants, sans pour autant se sentir responsables d’une « conspiration » intentionnelle qu’ils mèneraient, mais se sentant dominés en même temps par une logique objective supérieure à eux, ils chercheront à identifier des groupes humains différenciés comme coupables de cette « domination » objective qu’ils subiraient. Paradoxalement, ils considéreront que ce sont précisément celles et ceux qu’ils dominent sans le savoir qui seraient responsables de leur soumission objective (occultant la dimension non-humaine de ce qui les soumet).

La critique d’un capitalisme structurellement patriarcal

Concernant la condition des femmes dans la société capitaliste, Roswitha Scholz (théoricienne de la Wertkritik) évoque le principe d’une dissociation sexiste-patriarcale fondée sur une dissociation-valeur, propre au capitalisme. Initialement, les femmes, dans les sociétés modernes, sont assignées au travail domestique, qui s’effectue dans la sphère privée, c’est-à-dire qu’elles effectuent des tâches qui ne sont pas valorisées de façon marchande, qui ne s’insèrent pas dans le processus d’accumulation marchande. Les hommes quant à eux, effectuent un travail qui est producteur de valeur (travail abstrait), ils sont insérés de ce fait dans la totalité sociale et économique par laquelle toute « valeur » émerge (non seulement économique, mais aussi symbolique, politique et culturelle, dans la mesure où la valeur économique implique toutes les autres formes de valorisation sociale, dans un contexte capitaliste).

Pourtant le travail domestique féminin, indirectement, permet la reproduction de la force de travail masculine qui produit de la valeur, et reste un élément indispensable dans le procès capitaliste d’accumulation de la valeur. Mais cette « participation » à un procès de production de valeur, parce qu’elle reste indirecte et cachée (cantonnée dans l’espace privé), n’est pas « reconnue » en tant que telle. Telle sera donc d’abord la condition des femmes, dans la réalité capitaliste : une participation non reconnue à un procès de valorisation qui les exclut dans le même temps où il les rend indispensables.

Sur un plan psychologique, on pourra dès lors penser que la haine sexiste et masculiniste dirigée contre le « féminin », que la tendance à réifier « la » femme, à la soumettre de façon agressive, renvoie à une forme de mauvaise conscience masculine, à un inconscient collectif masculin furieux de se sentir à la fois dépendant et coupable, et qui ne pourrait se manifester que de manière violente, de la même manière que le déni, très souvent, prend des formes violentes – on verra par exemple que « le féminin », chez Nietzsche, grand inspirateur des conspirationnistes sexistes, est le principe de la culpabilisation masculine (culpabilisation insupportables pour ces « mâles virils » !) ; les femmes rappellent aux hommes, en effet, ce fait élémentaire, qu’ils préfèreraient oublier : « votre espace public où s’exerce un pouvoir patriarcal dominant ne serait rien sans notre participation, pourtant assignée au mépris et au silence ; vous jouissez d’une volonté de puissance qui repose sur l’intervention nécessaire d’une puissance dépossédée, si bien que nous sommes le rappel constant de votre propre dépossession ».

Cela étant dit, au sein de notre modernité tardive, les choses auraient changé. Les femmes se seraient davantage insérées dans la sphère publique de la valorisation de la valeur, en accédant massivement au salariat, et même parfois à certains postes de gestion économique ou politique du capital. Cette modification, culturellement, et sociétalement, aurait débouché sur la situation que les conspirationnistes sexistes « déplorent » : perte des repères, remise en cause « déconstructivistes » de la différence ontologique entre les genres, etc.

Seulement, peut-on voir, dans cet accès des femmes à la sphère publique de la valorisation marchande, une façon de s’emparer d’un pouvoir qui remettrait en cause la domination masculine ? Certainement pas, pour plusieurs raisons.

D’une part, la sphère de la valorisation est, initialement, historiquement, la sphère de la domination masculine. Si les femmes finissent par accéder à cette sphère, on ne saurait dire qu’elles remettent en cause les fondements de la domination masculine : car, à défaut de créer de nouvelles valeurs, elles ne pourront que « s’approprier » passivement des valeurs prédéterminées par les hommes. Cette appropriation n’est pas vraiment une émancipation, mais plutôt une forme nouvelle de sujétion.

D’autre part, les femmes « insérées » dans la sphère de la valeur ne continuent pas moins de devoir assurer, majoritairement, les tâches domestiques dans la sphère du foyer privé. En ce sens, Roswitha Scholz évoquera le principe d’une « double socialisation » (publique et privée, « reconnue » et ignorée). Ce principe d’une « double socialisation » n’est en rien une forme d’émancipation, mais bien plutôt l’accroissement de la soumission : à l’aliénation du travail producteur de valeur se surajoutent les tâches domestiques épuisantes. Le déni de reconnaissance s’accroît par ce fait : les femmes, qui devraient se sentir « honorées » d’être insérées dans la sphère masculine de la valeur, d’être enfin « reconnues » socialement, sont en fait inscrites dans une activité astreignante dédoublée, dont l’aspect privé n’est jamais thématisé, et dont l’aspect public, de ce fait, est ignoré en tant que facteur d’accroissement de la sujétion.

Enfin, puisque l’accession des femmes à la sphère publique et initialement masculine de la valeur n’est que dérivée et secondaire, une domination masculine au sein de cette sphère, empiriquement, doit se perpétuer malgré tout : inégalité des salaires hommes/femmes, majorité d’hommes à des postes « à haute responsabilité », etc. Les femmes restent implicitement assignées au foyer privé, dans la mesure où l’espace public masculin de la valeur, qui les traite comme des travailleuses de « seconde zone », indique qu’elles ne seront jamais complètement « à leur place » dans sa sphère. A l’accroissement de la soumission liée à une simple appropriation « réactive » des valeurs masculines, et à une « double socialisation » doublement astreignante, se surajoutent une inégalité économique et sociale dans la sphère publique de la valeur, et le sentiment d’humiliation, de non-reconnaissance, de réduction, qui va avec.

Sur ces bases, on pourrait déjà dénoncer une totale imposture des conspirationnistes sexistes (Soral, Zemmour, etc.). Ils prétendent en effet dénoncer « l’ordre libéral » postmoderne, c’est-à-dire, implicitement, quelque « structure capitaliste » confusément appréhendée, en évoquant un principe de « féminisation » de la société, voire de « domination féminine » latente. Mais il est clair, à la lumière du principe de la dissociation-valeur, que le capitalisme est intrinsèquement patriarcal, et qu’il se perpétue comme domination masculine, jusque dans les formes barbares de la « double socialisation ». Les sexistes ou les masculinistes aujourd’hui ne sauraient être des anticapitalistes, mais ils défendent bien au contraire une structure capitaliste primitive. Ils ne voient pas que la « double socialisation » qu’ils déplorent inconsciemment (dans ses effets culturels ou sociétaux) ne remet pas en cause la domination masculine, mais qu’elle l’entretient, voire la radicalise au contraire. S’ils étaient vraiment des masculinistes cohérents, d’ailleurs, ils se réjouiraient de l’état actuel des choses : de fait, les femmes, aujourd’hui, sont plus que jamais assujetties, dans l’ordre capitaliste qu’ils défendent sans même le savoir. De fait, il n’y a pas, dans cette réalité, de remise en cause des « genres » ontologisés, mais la réaffirmation constante d’une différence de nature entre « l’homme » et « la femme », au sein d’une division toujours plus fonctionnelle, rationnelle, et barbarisée, des activités productives et reproductives.

La critique du « libéralisme des mœurs »

Qu’en est-il donc de ce « libéralisme des mœurs » (ou “culturel”) qu’ils déplorent (ils se référeront ici peut-être à Michéa) ? Il s’agit d’abord d’une confusion : d’une confusion entre des mouvements d’émancipations libertaires, réellement anticapitalistes, car dénonçant les effets pernicieux d’une « double socialisation » fondée sur une soumission-réification accrue des femmes (luttes pour le droit à l’avortement, luttes pour le droit des femmes à disposer de leur propre corps, luttes féministes matérialistes pour une abolition du salariat, luttes contre la chosification publicitaire du corps des femmes, luttes contre le patriarcat capitaliste homophobe et transphobe) et entre des mouvements, inscrits dans la logique libérale, d’intégration des femmes dans la sphère de la valeur. Les premières formes de mouvements (émancipation libertaire) n’ont rien à voir avec le libéralisme : ils ne sont ni individualistes, ni inscrits dans une logique marchande, mais sont initialement collectifs, et critiques de la société patriarcale-marchande. Les deuxièmes formes de mouvements (intégration libérale) n’ont rien d’émancipateur pour les femmes, et ne correspondent en rien à des formes de « féminisation » de la société : ils perpétuent au contraire une logique de domination masculine, liée à la « double socialisation » déjà évoquée. La confusion entre ces deux mouvements crée un mélange assez étrange : un pseudo-anticapitalisme, fondé en réalité sur un désir inconscient de maintenir un capitalisme « éternel », et sur l’incapacité à voir que la domination masculine, à travers l’échec des premières formes de mouvements libertaires, est aujourd’hui plus que jamais florissante.

Déconstruction critique

Que faire donc finalement des fondements « empiriques » exposés par les conspirationnistes sexistes, lorsqu’ils veulent justifier leur délire d’un complot de la « féminisation de la société » ? Les hommes feraient de plus en plus le ménage, ils deviendraient « efféminés », moins autoritaires, moins fermes, moins « virils », là où les femmes auraient tendance à « émasculer » les hommes, à imposer leurs normes d’égalité de façon dictatoriale, au point que ces normes deviennent de nouveaux principes de domination (féminine), etc. Sur un plan social, d’abord, ces descriptions nauséeuses feront l’impasse sur des phénomènes de domination masculine massifs et concrets, quoique dissimulés le plus souvent : violences domestiques massivement masculines, travail domestique massivement féminin, viols massivement masculins, harcèlements de rue massivement masculins, assignations sociales réductrices, etc.

Mais ils vous répondront que ces données élémentaires ne sont qu’ « idéologiques », non existantes (négationnisme). Ils réduisent l’existant à ce qui serait rendu visible massivement et spectaculairement, reconnaissant malgré eux qu’ils sont totalement insérés dans le mensonge du spectaculaire, et qu’ils sont déconnectés des réalités sociales concrètes.

S’en tenant donc à des phénomènes superficiels et médiatiques, ils déploieront un babil pénible et fragile. Comment leur répondre ? D’abord, concernant cette idée d’une prétendue « virilité » intrinsèque des hommes qui serait menacée, on peut constater que cette menace n’est qu’apparente : dans l’ordre objectif matériel des choses, les effets de la dissociation-valeur (jusque dans la « double socialisation ») privilégient explicitement, d’un point de vue économique et politique, les individus masculins. Qu’ils soient « efféminés », ou « moins autoritaires », en superficie, ne change rien au statut privilégié que leur confère leur genre, et donc ne remet pas en cause une forme d’autorité objective dont ils bénéficieraient. Matériellement parlant, les hommes n’ont rien perdu de leur « virilité », assignée par leur statut supérieur dans l’ordre de la valeur. D’autre part, la figure fantasmée de la femme « dominatrice » et « castratrice », placée parfois à des hauts niveaux hiérarchiques dans l’ordre de la valeur, ne saurait en rien, matériellement, être assimilée à l’exercice de quelque « domination féminine ». Le fait que certaines femmes se réapproprient des valeurs dites « intrinsèquement masculines » (mais qui sont en réalité des valeurs construites historiquement par les dominants patriarcaux) ne semble pas traduire un projet de domination « féminine », mais plutôt une soumission à un ordre initialement masculin, qui se voit dès lors confirmé dans ses structures. Par ailleurs, ici encore, la « transformation » ne s’opère qu’en superficie, et, dans l’ordre matériel des choses, une femme, même « autoritaire » ou « masculine », « dominatrice » (évaluations totalement subjectives et idéologiques) demeure un sujet dominé dans l’ordre de la dissociation-valeur. Enfin, concernant le partage plus égalitaire des tâches domestiques, dont le progrès est déploré implicitement, voire explicitement, par les conspirationnistes sexistes, il faut tout simplement noter qu’un tel partage, qui de toute façon est souhaitable pour toute société qui ne se voudrait pas barbare (c’est-à-dire qui ne voudrait pas fonder la division des activités productives sur des rapports dits « biologiques » ou « naturels »), relève davantage d’une logique d’émancipation au moins relative, qui ne confirme en rien l’ordre « libéral », mais qui vient contrecarrer au contraire les effets désastreux de la « double socialisation », qui sont des effets liés à l’économie capitaliste. En ce sens, celui qui déplore ce partage plus égalitaire des tâches défendra un « capitalisme éternel », et s’opposera à tout ce qui peut venir contrecarrer la logique barbare de ce « capitalisme éternel ».

Dans ce contexte, les femmes, et même les femmes dites « bourgeoises », quoique très différemment, sont éminemment réifiées dans le procès abstrait de la valeur. Une manifestation empirique masculine, initialement, sera le contenu particulier de l’universel abstrait de la valeur, et « l’intégration » a posteriori de certaines femmes dans cet universel abstrait produira une violence, symbolique et réelle, certaine. De ce fait, l’émancipation des personnes assignées au genre du féminin, prolétarisées, voire esclavagisées, par un patriarcat qui se barbarise au sein du capitalisme tardif, suppose très certainement un combat intrinsèquement anticapitaliste. Les femmes, subissant universellement, et concrètement, la violence de la dissociation, pourraient ainsi défendre les intérêts de la société tout entière, dans la mesure où la société aurait tout à gagner de l’abolition des rapports capitalistes (qui sont des rapports ultra-violents, et détruisant constamment le monde humain et naturel).

Les hommes que « nous » sommes, dans un premier temps, n’ont peut-être pas assez d’intérêts « réels » à défendre dans la lutte contre le capitalisme patriarcal, pour engager des luttes radicales. Mais, par effet d’universalisation, le combat féministe (comme combat anticapitaliste) pourrait s’adresser, en dernière instance, aux mâles dominants eux-mêmes, lesquels souffrent, sans le savoir, d’une volonté de puissance qui ne repose que sur le mépris et l’occultation de ce qui rend possible pourtant son exercice (haine, ressentiment triste), lesquels également demeurent soumis en dernière instance à l’automouvement des marchandises, qu’ils ne contrôlent pas, en tant qu’agents de la valeur globalement impuissants.

On pourrait voir, dans la façon dont Soral et Zemmour méprisent le féminin, les femmes, la manifestation d’un sentiment de culpabilité qui ne veut pas se dire, d’un sentiment d’impuissance ignoré, et qui se transmue en ressentiment, en désir de vengeance. Ces sinistres individus, ne nous demandent-ils pas de faire cesser leur détresse inconsciente, à travers leurs discours compulsifs et confus ? Ils ne demandent en tout cas qu’à être éduqués : la lutte féministe est peut-être là pour ça, aussi.

Dans cette perspective, pour associer la question juive à la question féministe, on pourra noter une chose, qui paraîtra fort paradoxale : la vocation juive, constamment actualisée, qui devient la vocation de tout religare plus tardif (chrétien, musulman, etc.), en tant que projet d’émancipation mondiale de tous les esclaves, ne peut plus être patriarcal. Le capitalisme aura dévoilé de façon trop explicite en effet la structure patriarcale de toute domination, de tout esclavagisme. Face à cette réalité moderne criante, un individu s’inscrivant dans le combat universel-concret initialement judaïque, puis chrétien ou musulman (abrahamique) sera aujourd’hui nécessairement anti-patriarcal : radicalisant le geste d’émancipation, et relativisant les figures des vieux patriarches dans un principe de limitation historique… Toute « église » ou « institution religieuse » aujourd’hui, trahira ces intentions, et devrait être combattue au nom d’une fidélité aux idées qu’elles instrumentalisent.

Ce « Dieu », devenu « Père » dominateur, devra bien lui aussi succomber, au profit des vies qui s’émancipent, au profit de ceux qui l’ont inventé.

Par fidélité à Abraham détruisant les statuettes fétichisées de son père, Sarah brisera la parole fétichisée du patriarche dominateur Abraham, et fera cesser cette domination selon des intentions analogues à celle d’Abraham refusant le monde dépassé et ancien de son père. Abraham fut chassé par son père, mais découvrit une autre forme d’émancipation.

Un divorce est parfois une “bonne nouvelle” ou une chance. Plus qu’une soumission acritique à un ordre injuste. L’esprit ici d’une intention politique anti-idolâtre archaïque contredit une Lettre fossilisée, et devenue impensée, et n’interdit plus des luttes féministes radicales se conformant à la “morale” même qui aura soumis les femmes de façon immémoriale.

L’aïkido comme principe des luttes des personnes exploitées : utiliser la “force” de l’autre contre lui-même.

Quoi qu’il en soit, dans un monde où l’on viole massivement des femmes (en Syrie, en Inde, au Rwanda, au Congo, en France, et partout ailleurs), dans un monde où les femmes sont abjectement dominées et opprimées, dans un monde où on laisse impunément l’Etat saoudien écraser proprement, institutionnellement et juridiquement, les femmes, les propos des conspirationnistes masculinistes sont au sens strict des propos criminels, qu’une législation sensée devrait condamner.

Note : Les Saoudiennes sont soumises à la tutelle de membres mâles de leurs familles -généralement le père, le mari ou le frère – pour pouvoir faire des études ou voyager.

II Combattre l’homophobie

Cette « nébuleuse » masculiniste très visible aujourd’hui (Soral, Zemmour, Cousin, de benoist, Charles Robin, etc.), développe également un conspirationnisme anti-gays. Ces tristes individus se réfèrent ici, implicitement, à une conception instrumentalisée de la « morale judéo-chrétienne », là où ils auraient tendance à la « dénoncer » confusément par ailleurs.

Ils posent, autrement dit, un essentialisme clivant et impensé. Une « nature » de « l’Homme » consisterait à avoir des rapports sexuels ayant une finalité biologique précise : la reproduction, la préservation de l’espèce. C’est oublier que toute sexualité, dans une culture humaine donnée, est aussi une fin en soi, un jeu de l’amour et de la séduction, que l’on soit homosexuel ou hétérosexuel. Ces individus, qui ramènent “l’Homme”, réifié, à des propriétés essentielles dites inaliénables, ne font au fond pas la différence entre l’humain, qui, a priori, jouit pour jouir, et le vivant non-humain, qui ne développe pas spécifiquement un art érotique, et dont les copulations ont le plus souvent des visées biologiques (survie de l’espèce). Il s’agit là d’un judéo-christianisme paradoxal, qui finit par nier la spécificité de l’humain (là où tout judéo-chrétien aime pourtant à rappeler que « Dieu » distingue cette créature parmi toutes les autres).

L’essentialiste paranoïaque homophobe voit dans l’homosexuel, avec un agacement non conscient, celui qui humanise l’humain, celui qui affirme la sexualité comme fin en soi, celui par lequel tout hétérosexuel doit reconnaître que sa propre sexualité, son propre mariage, ne sont pas seulement soumis à un ordre biologique strict. Autrement dit, Soral et Zemmour, ou tout autre clown médiatique masculiniste, voient en l’existence homosexuelle surgirent leurs propres contradictions : l’existence homosexuelle est la monstration de ce que le judéo-christianisme affirme ontologiquement (une spécificité de l’humain en général), et simultanément de l’absurdité des mœurs judéo-chrétiennes réactionnaires et confuses, de l’idée d’une « famille » en soi judéo-chrétienne, réfutant ladite affirmation ontologique. C’est l’affirmation ontologique judéo-chrétienne, dans sa relation à des prescriptions normatives très concrètes qui la nient nécessairement, c’est cet atomisme de l’âme en tant qu’il contient des contradictions irréductibles, qui est en jeu dans le conspirationnisme homophobe. L’homosexuel, que chacun est, de façon vécue ou latente, renvoie à la souffrance de porter une spécificité universelle de l’humain (la sexualité comme fin en soi) et de se confronter à la fois à un ordre moral défendant cette spécificité universelle, mais telle qu’elle serait l’apanage de ceux qui s’en éloignent le plus (les « vertueux » « chrétiens » qui réduisent le sexe à une finalité biologique).

L’homosexuel que chacun est, que je suis donc, est cette dimension inconsciente de mon être qui pourrait me permettre de dévoiler l’absurdité criante de tout atomisme de l’âme clivé, de tout universel-abstrait judéo-chrétien mutilé, mais qui, en tant qu’inconscient précisément, est susceptible de me faire haïr ce par quoi ma libération pourtant pourrait advenir (cf. Soral, Zemmour).

Cette libération concerne aussi l’émancipation de tous et de toutes à l’égard d’un système productif fonctionnel, soucieux de la « reproduction de la force de travail », qui contrôle les sexualités pour cette raison même, et condamne tout érotisme qu’il définirait comme « stérile », non « productif », non « viable ». Ce système productiviste barbare, lorsqu’il choisit de se développer de façon massivement meurtrière, n’hésita pas, de façon « logique », à exterminer physiquement les personnes assignées à leur « homosexualité » (NSDAP).

Ici encore, donc, les dominants, n’étant plus conscients de leur domination, car étant mus par une logique économique abstraite, accuseront certaines franges minoritaires, et traditionnellement exclues, d’être responsables de la domination impersonnelles à laquelle ils sont soumis (sans savoir que ce qui les domine n’est pas humain). Le mâle hétérosexuel viriliste, figure de l’homme privilégié par excellence, prolongeant un judéo-christianisme réifié, soluble dans le capitalisme patriarcal et hétérocentré, finit par accuser son « opposé », qu’il juge comme un « conspirateur ».

Ici encore, un abrahamisme repris en charge par une Sarah divorcée, s’engage dans la défense des individus assignés à des “sexualités” “stériles”. Le christianisme à son tour, ou l’islam, qui indiquent aussi que l’humain n’est pas qu’un ordre biologique, mais qu’il est aussi spiritualisé, dans un devenir libre, devront reconnaître que c’est sur le terrain d’une sexualité non soumise à la reproduction de la vie, que se situe aussi cette liberté stricte : et que l’homophobie, à ce titre, est une folie, tout comme l’hétérosexualité qui réduit l’érotisme à une “animalité” elle-même réifiée.

Dans un monde où l’on assassine et met en camp des personnes homosexuelles (Tchétchénie, Iran, et partout ailleurs), les idéologies homophobes sont proprement criminelles.

Benoît Bohy-Bunel

Source: http://lepressoir-info.org/spip.php?article1191 -