texte et mise en scène Alexandra Badea
avec Amine Adjina, Alexandra Badea, Madalina Constantin, Kader Lassina Touré, Sophie Verbeeck
voix Corentin Koskas et Patrick Azam
scénographie et costumes Velica Panduru lumières Sébastien Lemarchand assisté de Marco Benigno création son Rémi Billardon dramaturgie Charlotte Farcet collaboration artistique Amélie Vignals assistée de Mélanie Nonotte  stagiaire à la mise en scène Mélanie Nonnotte construction du décors Ioan Moldovan / Atelier Tukuma Works direction de production, diffusion Emmanuel Magis assisté de Barbara de Casabianca et Leslie Fefeu

Dur travail de mémoire. Les jeunes d’aujourd’hui découvrent peut-être l’histoire de la colonisation française à travers les manuels scolaires, mais ils sont surtout menacés par cette chape de fond de l’oubli où se terrent en masse ceux qui ont été délibérément jetés dans la fosse commune et qu’il importe pourtant aux vivants d’invoquer pour ne pas s’éprouver malgré eux morts vivants au présent.
Les discours politiques quels qu’ils soient ne peuvent recouvrer les histoires individuelles de ceux qui ont dû faire avec le rouleau compresseur de la grande histoire pour simplement survivre.
Tu es mort, tu te tais, tu n’as plus rien à dire, tu ne fais plus partie du suffrage universel. Pourquoi donc aller explorer des histoires anciennes pour remettre en scène des aïeux avec leurs lots de souffrances, de malheurs, indigérables. Sans doute parce qu’il est insoutenable pour les descendants de comprendre qu’ils se heurtent à un mur, cette chape de l’oubli qui plonge dans le brouillard les bredouillements des quidams sous le joug d’une épée de Damoclès impudente « Ferme ta gueule et tout ira bien ».
Pour Nora, il ne s’agit pas de s’apitoyer sur son sort. Elle se sait malade, tourmentée par les trous dans son histoire familiale qui menacent de la faire vaciller à chaque pas. Elle n’a pas tant mal à elle-même qu’à l’autre, celui qu’elle ne peut vraiment désigner parce qu’il est dans la brume, derrière des barreaux, une grille figurée par une toile sur scène derrière laquelle se jouent et se rejouent les rencontres imaginaires de ces aïeux en pleine guerre d’Algérie. Cet autre a plusieurs visages, celui de son propre père né en 1961, celui de sa grand-mère pied noir, celui d’un grand père inconnu.

Comment ne pas évoquer la manifestation violemment réprimée des travailleurs Algériens le 17 Octobre 1961, qui dénonçaient le couvre-feu décrété par le préfet Maurice Papon. Alors qu’à l’époque, l’évènement fut minimisé, les historiens font état d’un véritable massacre des manifestants.

Venons-nous au monde avec les blessures de nos aïeux ?
Si oui pas seulement, l’histoire le prouve : les épreuves, les tâtonnements, errements, folies, ignorances de nos aïeux témoignent cependant de l’évolution des mentalités jusqu’à nos jours. Une évolution qui parait trop lente mais qui est cependant tracée sur la courbe des générations.
Qui d’autres, sinon les générations qui se succèdent
peuvent témoigner du chemin parcouru ?
A ce titre, l’exploration d’Alexandra Badea ne peut faire que des émules, parce qu’elle nous concerne tous.

« Au suivant » chantait Jacques Brel. Or, l’héroïne Nora livre un message d’espoir. Sa quête de l’histoire de sa famille aussi éprouvante soit-elle, n’est pas vaine. Le brouillard laisse place à une certitude, celle de son désir de saisir le témoin légué par ses aïeux et il s’agit d’un acte non seulement affectif mais politique !

Nous saluons le talent des comédiens et notamment celui de Sophie Verbeek, interprète de Nora, absolument bouleversante.

Paris, le 28 Novembre 2019

Evelyne Trân

Tournée : du 4 au 7 décembre 2019 à la Comédie de Béthune
les 22 et 23 janvier 2020 au Lieu Unique – Nantes
le 3 février 2020 au Gallia Théâtre – Saintes
le 6 février 2020 à la Scène nationale d’Aubusson
du 12 au 14 mai 2020 à la Comédie de Saint-Étienne
le 1er juin 2020 au Sibiu International Théâtre Festival – Roumanie


Article publié le 02 Déc 2019 sur Monde-libertaire.fr