Octobre 29, 2021
Par Lundi matin
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Que se passe-t-il depuis lundi 25 octobre au Soudan ? 

Le lundi 25 octobre, au matin, le général Abdel Fattah al-Burhan, 61 ans, anciennement Inspecteur Général de l’Armée sous le dictateur al-Bachir, dissout le Conseil de Souveraineté, constitué depuis août 2019 et duquel il faisait partie, et se proclame seul chef du pays. Le Premier Ministre, ainsi que de nombreux ministres et membres de Partis politiques, sont arrêtés ou assignés à résidence. L’Internet est coupé, presque en continu, depuis la nuit de dimanche à lundi. Malgré cette coupure qui affecte l’ensemble du réseau, et grâce aux failles et techniques trouvées par les militants pour accéder aux réseaux sociaux, on sait que : les manifestants s’organisent partout, l’Armée et la milice paramilitaire ’Janjaweeds’ tirent sur la foule, battent des passants au hasard et arrêtent de nombreux jeunes. Aujourd’hui, 28/10, on dénombre des centaines de blessés, et déjà des dizaines de morts. Mais bon, al-Burhan nous assure : il est là pour ’éviter la guerre civile’ et ’rectifier le cours de la révolution’. Difficilement crédible, comme d’habitude. Comme disaient plusieurs auteurs de notre blog (voir ici, ici et ici), le fait même qu’al-Burhan et Hemetti aient été membres du Conseil de Transition puis Conseil de Souveraineté était un affront à la Révolution, puisqu’ils étaient agents de la répression sous al-Bachir. Il ne pouvait y avoir de justice sans qu’eux-mêmes soient condamnés, ce qu’ils auraient difficilement accepté. Si Hemetti n’a pas pris la parole depuis le coup d’Etat, ses milices ’Janjaweeds’ sont en appui de l’Armée un peu partout dans le pays. 

Le pays organise donc une gigantesque désobéissance civile, avec les rues bloquées, les commerces fermés, les employés en grève, et appelle à des manifestations quotidiennes, avant une grande manifestation prévue samedi 30 octobre. VOIR en fin d’article les lieux et horaires de manifestations organisées en France.  

Les slogans : el-Rida el-Mustahila – Le retour en arrière, pas question ! Madania – Le pouvoir aux civils ! Thawar, ahrar, hankamil al-mashouar – Révolutionnaires, Libres, On ira jusqu’au bout ! La la lelhokom alasker – Non aux militaires ! Kul ashouareh soud – Toutes les rues noires de monde !

Mais aussi : A bas le régime militaire ! A bas le régime des traitres ! Tu coupes l’électricité, tu coupes internet, mais le 30 on arrive à toi, Burhan ! et repennent aussi les slogans de 2019 (voir ici)

« A bas le régime militaire » / Réseaux sociaux.

Comment en est-on arrivés là ? 

17 décembre 2018 : manifestations étudiantes à Al-Fashir (Darfour) et dans le Nil Bleu, contre la hausse des prix

19 décembre 2018 : le siège du parti au pouvoir (NCP) est incendié à Atbara, les manifestations s’étendent dans le pays

2 janvier 2019 : les manifestations se poursuivent et s’organisent en demandant la chute du régime, les organisations de société civile parlent de 45 morts, un millier de blessées et plus de 2000 arrestations

Début février 2019 : grèves générales dans plusieurs secteurs professionnels (médecins, enseignants, ouvriers, etc), l’Association des Professionnels Soudanais (APS) devient un organe important de coordination du mouvement, en lien avec les comités locaux de quartier 

22 février 2019 : El-Bashir déclare l’état d’urgence et limoge le gouvernement ; les manifestants arrêtés sont massivement envoyés dans des tribunaux d’exception ou emprisonnés sans procès

4 mars 2019 : l’Association des Professionnels lance un mouvement de désobéissance civile à grande échelle, qui est très suivi

6 avril 2019 : début de l’occupation de la place d’Al-Qyada, devant le Quartier Général du Ministère des Armées (voir nos comptes-rendus iciet ici) ; des places sont aussi occupées dans d’autres villes du pays

11 avril 2019 : Omar el-Bashir, après 29 ans au pouvoir, est destitué par l’Armée ; le général Awad Ibn Aouf devient chef du nouveau Conseil Militaire à la tête du pays

12 avril 2019 : les manifestants n’acceptant pas ce dernier, Awad Ibn Aouf renonce au pouvoir et le donne au général Burhan, moins connu de la population (et donc moins ’connoté’ comme agent de l’ancien régime), mais les manifestants refusent de quitter la place Al-Qyada et demandent un Conseil de Transition composé de civils (notamment membres de l’Association des Professionnels), et non militaires

3 juin 2019 : massacre d’Al-Qyada ; cette dispersion très violente de la place (plus d’une centaine de morts et des dizaines de viols), fait suite à de nombreux autres épisodes violents commis par l’Armée et les Janjaweeds contre les manifestants 

21 août 2019 : dans le cadre de la formation d’un gouvernement de transition prévu sur 3 ans, Abdallah Hamdok est nommé Premier Ministre ; le gouvernement de transition est formé de 5 militaires et 6 civils, 11 au total ; il est prévu que Burhan dirige le Conseil de Souveraineté durant 21 mois (jusqu’en novembre 2021) avant de laisser sa place à un des membres civils ; des élections nationales sont prévues en 2023

Novembre 2019 : création des Forces pour la Liberté et le Changement, une coalition d’acteurs et de 22 organisations civiles issues de la révolution, notamment l’Association des Professionnels, et d’autres groupements ; ces Forces sont crées pour contrebalancer d’une part le poids des partis politiques classiques, et d’autre part le poids de l’Armée 

Juin 2020 : plusieurs occupations (sit-ins) sont organisées au Darfour, pour protester contre les violences qui continuent à y être perpétrées par les milices, en toute impunité (voir ici)

Le chanteur Abu Araki Albakheet donne un coup de main sur les barricades, 28 octobre / STC

Juillet 2020 : les gouverneurs de régions sont nommés

3 octobre 2020 : Accords de Juba, signés par Mini Minawi et Gibril Ibrahim (2 leaders de mouvements rebelles), les mêmes qui soutiennent actuellement le régime militaire 

21 septembre 2021 : tentative de coup d’Etat, organisé par les partisans de l’ancien régime

Jeudi 21 octobre : manifestation du million après une tentative de coup d’Etat

25 octobre 2021 : Coup d’Etat, Burhan dissout le gouvernement et se nomme seul chef, à peine à quelques jours de la date à laquelle il devait rendre le pouvoir à un membre civil du Conseil de Souveraineté. 

Le général Burhan restera-t-il au pouvoir ?

Trois jours après le coup d’État au Soudan, les manifestants restent plus que jamais mobilisés, ils remplissent les rues du Soudan de chants et de slogans. Ce coup d’état est est arrivé à un moment important dans l’histoire du Soudan, il est arrivé et les Soudanais n’ont même pas passé deux ans après le renversement de l’un des plus grands dictateurs du monde, après avoir lancé une révolution à laquelle tous les Soudanais ont participé avec toutes leurs différences politiques, en réunissant sur un seul objectif, celui la chute de ce régime assassin, qui est resté au pouvoir pendant presque trente ans.

Si les Soudanais ne peuvent accepter la présence Burhan aujourd’hui, ils ne l’accepteront pas non plus demain. Le pays est plongé depuis des années dans une grave crise économique (qui s’aggravait ces derniers mois), un million de Soudanais vivent dans des camps de déplacés et de réfugiés (à cause, précisément, de la guerre menée par l’Armée et sa milice Janjaweeds), tout cela découlant d’un règne de trente ans de militaires. Ça suffit ! C’est pourquoi ils sont prêts à se battre jusqu’au bout, pour éviter que ces gens-là reprennent le pouvoir. 

Alors on voit des enfants, des femmes, des personnes âgées et des jeunes, des gens de toutes les catégories professionnelles, qui, comme en 2019, sont en train de manifester pour contester le coup d’État. Fait important aussi, ils et elles s’organisent partout : dans les cafés, dans des maisons particulières, dans la rue, mais aussi dans des mosquées. On a vu à plusieurs reprises, ces derniers jours, des mosquées desquelles l’imam, qui utilise le haut-parleur dédié à l’appel à la prière, appelait à participer à la désobeissance civile et faisait des discours contre le pouvoir militaire. Le temps après la prière du vendredi est consacré au débat politique. Pendant ces derniers mois de relative liberté politique, ils ont eu le temps de s’organiser. La coupure d’Internet, les kalashnikovs, les tanks, tout ca ne les ralentira pas ! Ils ont aussi réactivé les comités de quartier, issus des mouvements de 2019. 

Manifestations à Zalingei le 26 octobre. De nombreux comités locaux s’insurgent contre la décision de Mini Arko Minawi et Gibril Ibrahim (2 leaders influents de mouvements rebelles) de soutenir le régime militaire.

Ces derniers mois surtout après la chute de régime islamiste, les Soudanais avaient pu commencer à respirer le parfum de la liberté, même si la situation sécuritaire n’était pas encore bonne partout, et la transition était lente et difficile, en raison notamment des jeux politiques et de l’héritage de l’appareil étatique d’ancien régime. 

Cela peut aussi nous faire réfléchir, comme le disait Hamza M, dans son article ’ils ne sont pas encore tombés’, en janvier 2020, au fait que le Conseil de Souveraineté, mis en place après la Révolution, n’avait pas grand-chose à voir avec la Révolution :

« Le gouvernement n’a pas changé, car c’est un gouvernement qui se résume à des négociations de partis politiques, qui n’a pas de programme pour résoudre les crises du pays. Burhan et Hemetti, ainsi que tous les autres militaires au pouvoir, étaient membres du comité de sécurité du gouvernement d’Al-Bashir. Aujourd’hui Hemetti est au pouvoir, lui-même étant le chef des Janjawids (reconvertis en « force de support rapide »), coupables de crimes de génocide, de massacre et de viols de masse. Il est très difficile d’envisager que la justice soit rendue en leur présence, et tant que ces milices poursuivent leurs exactions. Les dirigeants de l’ancien régime sont aujourd’hui libres de leurs mouvements et libres dans l’exercice de leur pouvoir. De manière certaine, on voit que la situation d’un point de vue humain est catastrophique, et que le changement politique ne s’est pas encore produit. Le gouvernement n’est pas encore tombé (lam tesgut baad). »

Ou comme l’analyse Mudather Khalil,dans son article,en mars 2020 : 

« Le plus grand problème qui se pose aujourd’hui est l’opportunisme des hommes politiques et la priorité qu’ils donnent à leurs intérêts personnels. Ils ont trahi tous ceux et celles qui ont versé leur sang pendant la révolution. La révolution a abouti à un « recyclage » des anciennes élites… De plus, le projet de rédaction de la constitution et les négociations ont permis aux Janjawids (officiellement les Forces de Support Rapide, milice paramilitaire dirigée par Hemedti) de se présenter comme une force qui a protégé la révolution et qui défend la démocratie ! En résumé, ces négociations et accords ont renforcé et redonné de la légitimité aux anciennes forces réactionnaires et répressives. Ici se pose la question suivante : comment une entité paramilitaire et génocidaire peut-elle prétendre protéger la révolution ? »

L’hydre à deux têtes : Burhan et Hemetti. Caricature de Khalid Albaih @KhalidAlbaih, auteur de dessins satiriques. Dessins à retrouver sur son site Khartoon.

La transition était mal engagée de plusieurs points de vue : contestations par rapport aux gouverneurs nommés (voir ici), débats autour de réformes et recul de certaines réformes, voir ici… D’une certaine manière, le coup d’Etat du 25 octobre est aussi l’aboutissement de nombreuses difficultés, au sein du gouvernement, mais aussi dans le fait que la population avait finalement peu confiance dans ce gouvernement de transition. 

Mais tout cela nous fait penser, espérons, qu’al-Burhan et ses hommes n’en ont pas pour très longtemps. Burhan a congédié une grande partie des Ambassadeurs du Soudan à l’étranger, mais ceux-ci ont en masse ré-affirmé leur soutien aux révolutionnaires, contre le pouvoir militaire, comme c’est le cas à Paris, où l’Ambassadeur du Soudan à Paris a rejoint les manifestants rassemblés devant l’Ambassade aujourd’hui 28/10. 

Qui soutient le général Burhan, et les milices Janjaweeds à ses côtés ?

Il est important de voir que Burhan et Hemetti ont bénéficié du soutien de divers gouvernements et organisations supranationales. En premier lieu, dans le cadre de sa politique de lutte contre l’immigration, l’Union européenne a fait de l’Armée soudanaise un partenaire privilégié. Le processus de Khartoum, signé en 2014 avec une vingtaine de pays africains, a ainsi permis le financement et la fourniture d’équipements aux Janjaweeds, rebaptisées ’forces de soutien rapide’ pour l’occasion (une milice sous les ordres de Hemetti responsable du génocide au Darfour), chargées d’assurer le blocage des migrants.

Ensuite, les pays du Golfe, et notamment l’Arabie saoudite soutiennent Burhan qui a coordonné l’envoi de troupes soudanaises au Yémen lorsqu’il était commandant des forces terrestres. L’Arabie Saoudite, mais également son fidèle allié, les Émirats arabes unis, sont deux pourvoyeurs importants d’aides financières. Voyant d’un mauvais œil l’instauration dans un pays voisin d’un régime démocratique civil, l’Egypte dirigée par le général Abdel Fattah al-Sissi, représente aussi un soutien important du régime militaire. Dans ce jeu diplomatique cynique, il faut également mentionner Israël qui, dans un objectif de fragilisation du front des pays arabes et musulmans, a normalisé, grâce à l’aide des Etats-Unis, ses relations avec le Soudan en négociant directement avec Al Burhan, sans l’accord de Hamdok…

Enfin, afin de satisfaire son ambition de développer ses échanges commerciaux avec le continent africain, la Russie a, depuis la chute de Beshir, accentué sa coopération avec les militaires afin d’obtenir un accès à la Mer rouge. La Russie constitue ainsi, et l’affirme haut et fort, un soutien extrêmement important des responsables du coup d’état.

Donc le général Burhan – et malgré les cris hypocrites des pays européens et d’autres gouvernements depuis le coup d’état – n’est pas seul. Sans compter que l’Armée possède de nombreuses entreprises au Soudan, et que Hemetti, chef des milices Janjaweeds, possède aussi de nombreuses ressources, à commencer par le contrôle d’importantes ressources minières. 

Appels massifs à manifester le samedi 30 octobre dans tout le pays. Venez soutenir le peuple soudanais dans la révolution ! Voir affiches ci-dessous.

Appel à manifester le 30 octobre, dans les rues de Khartoum. / Réseaux sociaux.

Et aussi en France : 

LYON, place Bellecour, samedi 30 octobre, 13h. Appel lancé par RAS-Lyon. 

PARIS, place de la République, samedi 30 octobre, 15h. Appel lancé par les coalitions de soutien de la communauté soudanaise. 

GRENOBLE, place Félix Poulat, samedi 30 octobre, 13h.

MARSEILLE, en attente de confirmation de lieu et horaires. 

Carte des villes de mobilisation prévues le samedi 30 octobre. / RAS-LYON
Affiche pour appeler à manifester le 30 octobre, en arabe. / Réseaux sociaux.



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Source: Lundi.am