Octobre 6, 2022
Par CQFD
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Suppression du plafonnement des bonus des banquiers, stagnation de l’impôt sur les sociétés, baisse des cotisations sociales… Face à l’inflation galopante, le gouvernement de Liz Truss n’a rien trouvé de mieux que de faire de gros cadeaux aux plus riches. Même le FMI s’en alarme, c’est dire.


Manifestation à Londres, le 1er octobre 2022.

Photo Alexis Huguet

Ces deux dernières années, le prix de l’énergie a explosé au Royaume-Uni. Entre début 2021 et aujourd’hui, les tarifs du gaz et de l’électricité ont doublé. Une conséquence de l’augmentation brutale de la demande à la sortie de « l’ère Covid » et de la tension sur les marchés, après l’invasion de l’Ukraine par la Russie et les problèmes d’approvisionnement qui en découlent. En mai dernier, le think tank Resolution Foundation, spécialisé dans la lutte contre la pauvreté, s’alarmait du fait que « près d’un tiers des familles anglaises, soit 7,5 millions de ménages au total, pourraient se trouver en situation de précarité énergétique » à la fin 2022 ; en effet, le gouvernement annonçait alors une nouvelle hausse du plafonnement des tarifs de l’énergie (c’est-à-dire le prix maximum qu’un fournisseur d’énergie peut exiger d’un ménage), à 2 500 livres sterling par an pour un foyer « standard » (contre environ 1 000 livres début 2021) 1.

Nous y sommes. Après avoir annoncé au mois d’août des augmentations délirantes de ce plafond pour les mois à venir – de 2 500 à 3 549 livres au 1er octobre et jusqu’à 5 387 livres pour janvier 2023 –, le gouvernement a fait marche arrière le 23 septembre et annoncé qu’il s’engageait à le maintenir à 2 500 livres pour les deux prochaines années, quel que soit le prix de l’énergie sur le marché. Plus du quart de la population n’en demeure pas moins en situation de précarité énergétique.

Un mini-budget pour les maxi-riches

À côté de ce coup de pouce social minimal, le tout nouveau gouvernement ultralibéral de Liz Truss a annoncé dans le même paquet de mesures, joliment baptisé « mini-budget » – accrochez-vous ! – la suppression du plafonnement des bonus des banquiers, une baisse d’impôts sur les revenus des plus riches et la baisse des cotisations sociales, tout en renonçant à augmenter l’impôt sur les sociétés comme initialement prévu. Un tout schuss.

Même le Fonds monétaire international (FMI), pas réputé défendre une fiscalité de protection sociale, a demandé au nouveau chancelier de l’Échiquier (ministre des Finances) Kwasi Kwarteng de revenir sur ces mesures, « surtout celles qui bénéficient aux personnes aux plus hauts revenus ». Critiquant l’ensemble du mini-budget sur un ton d’habitude réservé aux « pays du Sud », l’institution a déclaré que ces baisses d’impôts étaient de nature à « augmenter les inégalités ». Le coup de semonce aura peut-être porté ses fruits : le 3 octobre, Londres a annoncé faire marche arrière sur la baisse d’impôt pour les plus riches.

À moins que la raison de cette volte-face ne se trouve ailleurs : depuis l’annonce du 23 septembre, la livre s’est cassée la gueule, atteignant son plus bas niveau historique face au dollar. L’inflation se faisant menaçante et les marchés financiers s’affolant devant le risque d’insolvabilité du pays, la Banque d’Angleterre a annoncé une hausse brutale des taux d’intérêt. Le 30 septembre, l’agence de notation Standard and Poor’s – dont on avait découvert l’existence en 2008 – menaçait pourtant encore d’abaisser la note du Royaume-Uni. Un sans-faute…

Malgré ça, Liz Truss et Kwasi Kwarteng continuent de défendre leurs fulgurantes réformes contre la Terre entière, y compris contre une frange du Parti conservateur, où des députés ont ouvertement critiqué leur plan. Et Mrs Truss d’insister sur le plateau de la BBC, le 2 octobre : «  Je veux dire aux gens que je comprends leur inquiétude avec ce qu’il s’est passé cette semaine. Nous aurions dû mieux préparer le terrain. » Merci Liz, tout le monde se sent vachement mieux maintenant.

Alexis Huguet


Photo Alexis Huguet

Manifestation londonienne contre la vie chère : « Lutter ensemble, c’est notre seule solution »

Samedi 1er octobre, des dizaines de milliers de Britanniques sont descendus dans la rue pour dénoncer l’explosion des prix de l’énergie et la politique du gouvernement. Une importante journée d’action nationale qui a mobilisé bien au-delà de l’inflation…

« Fuck the Tories 2 ! » hurlent en chœur des milliers de manifestants agglomérés sur le parvis de la gare de King’s Cross, dans le centre de Londres. À l’appel d’Enough is Enough, une coalition de syndicats et d’organisations de la société civile, des Britanniques de tous âges sont descendus dans les rues des principales villes du pays ce samedi 1er octobre.

Cette journée d’action nationale se tient une semaine après l’annonce par le gouvernement des cadeaux fiscaux destinés aux riches et aux banquiers (lire ci-contre), et alors que les dernières prévisions sur l’avenir économique du pays sont désastreuses. De son côté, la National Union of Rail, Maritime and Transport Workers, le principal syndicat du secteur des transports, relance son mouvement de grève stoppé net par la mort, le 8 septembre, de la reine Elizabeth II, et annonce plusieurs journées de blocage ce mois-ci. Les postiers sont de retour sur les pavés, le personnel médical aussi.

Jeremy Corbyn, l’ancien leader du Parti travailliste, est présent, qui harangue la foule : «  Nous refusons de payer pour compenser les décisions prises par les compagnies qui s’enrichissent ! D’autres pays ont fait des choix différents et ne connaissent pas le pic de prix que nous connaissons. » Et de rappeler en guise de conclusion que « notre force c’est notre organisation ! Notre force, c’est notre unité ! »

Convergence des luttes

Mais l’inflation et les mesures iniques des gouvernements Johnson et Truss ne sont pas les seuls sujets à l’ordre du jour. Ça parle d’inégalités et d’injustices globales. On scande des chants contre la déportation vers le Rwanda des demandeurs d’asile en Grande-Bretagne 3. On crie des mots de soutien à la lutte que mènent en ce moment des femmes et des hommes en Iran. Et on se rassemble autour de la guerre à venir contre le changement climatique et l’exploitation des ressources fossiles.

Il est 14 heures. À la gare de King’s Cross, les speeches sont terminés. On coupe les micros, on remballe l’estrade. La manif sauvage peut commencer. Sous la bannière « Just stop oil » (« Arrêtez le pétrole »), plusieurs cortèges regroupent des activistes du climat, dont Extinction Rebellion, mais aussi des manifestants et membres de syndicats présents au rassemblement de la gare. Partant de plusieurs points de la ville, ils convergent lentement, très lentement, vers la place devant le Parlement, à Westminster, bloquant les routes et les ponts sur leurs trajets.

« Il faut mener des actions plus radicales »

Alfie, 26 ans, manifeste avec quelques camarades en tête d’un cortège de plusieurs milliers de personnes. Ils ont l’air confiants ; gilets de chantier oranges sur le dos, mégaphone au poing. Ils assurent le blocage des artères principales pour laisser passer manifestants et batucada, sans que la police, grande absente de cette journée, n’intervienne. « Cette Première ministre qui n’a pas été élue 4 propose d’autoriser 130 nouvelles licences d’exploitation de combustible fossile au Royaume-Uni », s’insurge le jeune militant. «  Ils utilisent la guerre en Ukraine comme excuse et prétendent que nous devons produire notre propre énergie domestique pour pallier l’insécurité énergétique actuelle. » Pour lui, ce sont des arguments fallacieux car « cela prend entre dix et trente ans pour arriver au stade de production  ».

« Il faut mener des actions plus radicales », intervient Georges, la trentaine, bonnet roulé à mi-oreilles. Malgré sa présence dans la marche, il affirme être plutôt critique à l’égard de ces mouvements d’activistes environnementaux « très blancs », estimant que « parler d’environnement est toujours une question de privilégiés aujourd’hui  ».

Les milliers de militants se rejoignent sous la statue de Churchill. Des touristes interloqués filment la scène. Georges est pris d’un regain d’optimisme : « On n’a pas beaucoup d’options devant nous, mais voir tous ces gens s’unir, lutter ensemble, c’est notre seule solution. C’est seulement comme ça qu’on fera le plus de bruit. Et putain, c’est maintenant qu’il faut qu’on change les choses ! Car dehors les gens ont faim, dehors les gens ont froid…  » ■


Photo Alexis Huguet

Une cité portuaire en PLS : à Felixstowe, « des gens qui travaillent mais ne s’en sortent plus »

Dans la ville de Felixstowe, premier port d’Angleterre pour les conteneurs, il y a des dockers en grève et des habitants en galère. Aperçu de la situation.

Felixstowe, c’est un terminus. Tout au bout d’une ligne de train, à deux heures au nord-est de Londres. Après, c’est la mer du Nord. Entre les vagues et la ville, émerge du brouillard le plus grand port à conteneurs de Grande-Bretagne. Et au milieu, ses 2 500 dockers, dont les trois quarts, en cette fin septembre 2022, sont en grève.

Leur boss ? Hutchison Ports, premier employeur de la ville. Cette florissante société, basée à Hong-Kong et domiciliée aux îles Vierges britanniques, a racheté en 1991 ce port qui représente aujourd’hui la moitié du trafic de conteneurs de Grande-Bretagne. Le syndicat Unite, un des plus gros du pays, accuse aujourd’hui Hutchison Ports de faire de colossaux profits sur le dos de ses salariés et souhaite lui tordre le bras pour obtenir une augmentation de 10 % des salaires. Fin août déjà, les dockers avaient débrayé, dans le cadre d’un mouvement de grève national rassemblant postiers, travailleurs du rail, salariés des hôpitaux publics, etc. Tous étaient mobilisés contre l’augmentation du coût de la vie et pour l’amélioration des conditions de travail. Le mot d’ordre : « Enough is enough ! » (« Trop, c’est trop ! »).

Mais en septembre, le mouvement s’éteint, comme la reine Elizabeth. Les blocages d’entrepôts cèdent la place aux obsèques nationales. Un temps seulement. Car à la fin du mois, les dockers de Felixstowe et de Liverpool repartent à l’assaut, remontent les piquets de grève, bloquent à nouveau les ports. Les grévistes avaient déjà obtenu une augmentation de salaires de 7 % assortie d’une prime, mais ce n’était « pas assez  », estiment les syndicats, qui exigent 10 % d’augmentation. Pourquoi 10 % ? Parce que cela correspond peu ou prou au taux d’inflation que le Royaume-Uni a connu en un an. 10 % de salaire en rab, c’est donc ni plus ni moins que la possibilité d’amortir à peu près les conséquences de l’augmentation généralisée du coût de la vie.

Petits-déj’ gratos et banque alimentaire itinérante

À Felixstowe, l’inflation frappe de nombreux habitants de plein fouet. « Chaque semaine, on voit de nouvelles têtes arriver chez nous », témoigne Eliot, un employé de The Basic Life, une association de charité montée par l’ancien patron d’une compagnie de fret maritime, reconverti dans le caritatif après la faillite de sa boîte. Créée dans les années 2000, The Basic Life finance aujourd’hui les petits-déjeuners des écoliers des quartiers pauvres de la ville. Elle gère aussi un système de coupons pour aider les familles qui ne peuvent plus payer leurs factures, et chapeaute une banque alimentaire itinérante.

Depuis janvier dernier, le nombre de bénéficiaires de l’association a explosé. « On croise des gens qu’on ne voyait pas avant », poursuit Eliot. « Pas les plus pauvres, plutôt des gens de la classe moyenne, des gens bien habillés. Des gens qui travaillent mais ne s’en sortent plus. » Parmi eux, combien sont-ils à avoir rejoint le mouvement Don’t Pay UK, en arrêtant de payer leurs factures pour contraindre les compagnies et l’État à protéger la population contre l’augmentation massive des prix de l’énergie ? Impossible de le savoir.

Reste qu’il y a fort à parier qu’ils seront nombreux à venir se réchauffer cet hiver au Basic Life Community Cafe, dernier projet de l’association. Un petit bâtiment plat, comme un assemblage de containers, qui a ouvert fin septembre dans un quartier pas vraiment chic de la ville. De grands mugs remplis de café vendus 80 pence, le wifi gratuit et quelques gueules amochées qui fument des clopes près de l’entrée. L’espace est chaleureux – au sens thermique du terme. C’était l’idée : accueillir les gens qui ont froid chez eux. Qu’ils puissent venir se revigorer. À Felixstowe, on a d’ailleurs commencé à répertorier des warm places (espaces chauds), pour accueillir les familles qui ne pourront plus payer leurs factures de gaz et d’électricité dans les prochains mois. Des églises, des espaces communautaires et des cafés, donc… dans un pays qui se classe à la sixième place des puissances économiques mondiales. ■




Source: Cqfd-journal.org