Août 30, 2021
Par Le Numéro Zéro
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Dimanche 21 mars, place Jean JaurĂšs, devant le kiosque Ă  musique. Un premier jour de printemps froid et menaçant Ă  tout moment de pleuvoir, mais qui n’a pas freinĂ© toutes les personnes venues se rassembler et marcher ensuite ensemble dans la ville, revendications et drapeaux flottant haut. Ce rassemblement a Ă©tĂ© initiĂ© par le Collectif StĂ©phanois contre l’Islamophobie et pour l’ÉgalitĂ© et la Coordination contre le Racisme et Islamophobie (CRI-42) avec le soutien en mots choisis et prĂ©cis de la Ligue des Droits de l’Homme (LDH), les Jeunesses Communistes (JC) et un reprĂ©sentant de l’Union Juive Française pour la Paix (UJFP), Georges Gumpel. Se trouvaient aussi mĂȘlĂ©s Ă  la foule et venus soutenir de nombreux collectifs de gauche, extrĂȘme gauche et anarchistes StĂ©phanois comme les Brigades de solidaritĂ©, le CIP 42, le ComitĂ© Antifa, NPA, Ensemble !, la CGT prĂ©caires….

Une « loi sĂ©paratisme Â» Ă  plusieurs niveaux

La reprĂ©sentante du Collectif StĂ©phanois contre l’Islamophobie et pour l’ÉgalitĂ© (fondĂ© en octobre 2019 [1]) prend la parole. Elle resitue d’abord le contexte de cette « loi de sĂ©paratisme islamique Â» qui a commencĂ© en juillet 2020, lorsque la Ministre DĂ©lĂ©guĂ©e chargĂ©e de la CitoyennetĂ©, MarlĂšne Schiappa annonce que le projet de loi contre les sĂ©paratismes sera proposĂ© en septembre ou octobre 2020 et visera spĂ©cifiquement « l’Islam Politique Â», ou ce grand fourre-tout sĂ©mantique et idĂ©ologique brandi Ă  tout va par les classes dominantes et les mĂ©dias classiques, un peu comme « islamogauchisme Â», qui insinuerait que les groupes alliĂ©s aux personnes concernĂ©es par l’Islamophobie seraient peu ou prou complices de terrorisme.

Toujours est-il que l’intention est claire : ce projet de loi tend Ă  neutraliser « tout projet organisĂ© en marge de la RĂ©publique et contre la RĂ©publique Â».Quels sont les « critĂšres Â» exacts ? Beaucoup de flou ou au contraire des points tendant Ă  dĂ©signer toujours le mĂȘme groupe : les personnes (rĂ©ellement ou supposĂ©ment) de confession musulmane.

En effet, en plus de mettre Ă  mal une partie de la dĂ©finition mĂȘme du mot LaĂŻcitĂ© (ImpartialitĂ© ou neutralitĂ© de l’État Ă  l’égard des confessions religieuses) et bien que rejetĂ©s (pour le moment), certains amendements ont fait ressurgir la marotte rĂ©pĂ©titive, sexiste, raciste et infantilisante de l’archĂ©type de la « femme voilĂ©e Â», assujettie et soumise Ă  des traditions arriĂ©rĂ©es, barbares, maintenues par des hommes ensauvagĂ©s, incontrĂŽlables, « indomptables Â». Et donc pour « libĂ©rer Â» ces femmes forcĂ©ment opprimĂ©es, il s’agirait leur enlever ce tissu infĂąme, synonyme de domination absolue… Il faudrait aussi, sous couvert d’« Ă©mancipation Â», contraindre des femmes Ă  sortir d’une sphĂšre publique dĂ©jĂ  suffisamment ostracisante en leur interdisant par la loi d’accompagner des sorties scolaires par exemple… IntĂ©ressant quand les bonnes sƓurs elles le font tout Ă  fait librement.

La fondatrice du Collectif StĂ©phanois contre l’Islamophobie et pour l’ÉgalitĂ© continue en explicitant Ă  quel point cette loi de SĂ©paratisme Islamiste (et ses nombreux amendements) est liberticide par l’ingĂ©rence de l’État dans le culte musulman qu’elle opĂšre. On ne peut s’empĂȘcher de penser aux associations et Ă©tablissements scolaires rĂ©duits au silence derniĂšrement : le lycĂ©e MHS, les associations Baraka City, Cheikh Yassine ou encore le CCIF – au motif uniquement de prĂ©somptions de « relations au sein de la mouvance islamiste radicale Â» d’aprĂšs GĂ©rald Darmanain, Ministre de l’IntĂ©rieur. Des allĂ©gations largement contestĂ©es et controversĂ©es car non vĂ©rifiĂ©es encore Ă  ce jour. Une maniĂšre, d’une part, de rĂ©duire au silence les rĂ©flexions et actions d’autodĂ©termination des concernĂ©.e.s en empĂȘchant les possibilitĂ©s de dĂ©fendre et recenser les victimes des discriminations islamophobes et, d’autre part, de s’inscrire dans une ligne dure, pour sĂ©duire et « rassurer Â» un Ă©lectorat xĂ©nophobe en vue des Ă©lections prĂ©sidentielles et lĂ©gislatives dans un an.

Le projet d’une loi « confortant le respect des principes de la RĂ©publique Â», plus connue sous le nom Ă©vocateur de « Loi de sĂ©paratisme Islamique Â» a Ă©tĂ© adoptĂ© en premiĂšre lecture par le SĂ©nat le 12 avril. Il y a fort Ă  parier au vu des articles prĂ©sentĂ©s que ce ne sera pas une « sĂ©paration Â» accommodante et relativement tranquille comme eut lieu celle de 1906 entre l’État et l’Église mais plutĂŽt, comme le dĂ©noncent collectifs et associations, avec davantage de divisions, d’amalgames et de stigmatisations des personnes concernĂ©es.

Le Collectif StĂ©phanois contre l’Islamophobie et pour l’ÉgalitĂ© est d’ailleurs dans la zone rouge d’un État qui prĂ©fĂšre brandir une « menace islamiste Â» nĂ©buleuse, qui ne correspond pas Ă  ce que vit l’écrasante majoritĂ© des pratiquant.e.s ou personnes d’obĂ©dience musulmane, plutĂŽt que s’attaquer au racisme et Ă  l’islamophobie structurelle qui crĂ©ent des maux multiples Ă  large Ă©chelle.

Pour enfoncer le clou, le sĂ©nat a ajoutĂ© de nouvelles sanctions si une association se reconstitue Ă  l’étranger tout en maintenant une activitĂ© sur le territoire national. CĂŽtĂ© universitĂ©s, un amendement est sorti pour interdire les « priĂšres sauvages qui se tiennent dans les couloirs Â» selon le dĂ©putĂ© LR StĂ©phane Piednoir ; au grand Ă©tonnement du Vice-PrĂ©sident de la ConfĂ©rence de prĂ©sidents di UniversitĂ©s Guillaume GellĂ© qui explique ne pas avoir Ă©tĂ© informĂ© au niveau du CPU de cas particuliers pouvant poser problĂšme.

Un autre article vise Ă  empĂȘcher de protester et d’agir contre des enseignements ou des colloques que l’« on Â» juge racistes par exemple. Et cela dans toutes les directions, mĂȘme plus lĂ©gĂšres : rien n’est dit explicitement, mais on sait trĂšs bien qui est visĂ© quand un des amendement tend Ă  vouloir interdire les drapeaux pendant les mariages et que certaines municipalitĂ©s rĂ©priment les « youyou Â» lors des dites cĂ©lĂ©brations car allant contre les « valeurs RĂ©publicaines Â».

Qui protĂšge qui ?

On est en droit de se poser des questions face Ă  cette pluie de restrictions manifestes des libertĂ©s individuelles et collectives de toute une communautĂ©. Aussi française soit-elle en grande majoritĂ©. Que des groupes identitaires aient quasiment pignon sur rue mais que – sur de simples soupçons – des associations musulmanes soient fermĂ©es, interroge. D’ailleurs Ă  chaque attentat dit terroriste, la communautĂ© musulmane est « sommĂ©e Â» de se dĂ©solidariser explicitement, comme si chacun et chacune de ses membres en portait une responsabilitĂ© indirecte.

« Il est Ă©vident que c’est une loi d’exception, qui cible les musulmanes et les musulmans, mĂȘme si dans ses applications elle est liberticide pour toutes et tous. Â» poursuit la porte-parole du Collectif StĂ©phanois contre l’Islamophobie et pour l’ÉgalitĂ©. Ne pas oublier en effet que ce qui est mis en place sur une partie peut parfaitement ĂȘtre amenĂ© Ă  s’étendre Ă  l’ensemble de la population. Il n’y a qu’à voir comment certaines lois antiterroristes islamistes – initialement dans le cadre d’un Ă©tat d’urgence – ont servi Ă  rĂ©primer les Gilets jaunes.

Le CRI 42 (fondĂ© nationalement en 2008) prĂ©cise comme on peut lire sur leur site ce constat Ă©tabli depuis plusieurs dĂ©cennies : « Les discriminations multiples dont sont victimes les citoyens français musulmans sont incompatibles avec une sociĂ©tĂ© de droit. De l’acharnement mĂ©diatique qui ne cesse de les stigmatiser aux discriminations quotidiennes Ă  l’emploi, ou Ă  l’éducation, les violences symboliques et rĂ©elles ne cessent de se multiplier dangereusement. Le CRI se veut un outil durable et accessible Ă  toutes les victimes de racisme et toutes les personnes Ă©prises de justice, afin de combattre juridiquement, socialement, culturellement et surtout politiquement ce qui relĂšve aujourd’hui d’un phĂ©nomĂšne systĂ©mique. Â»

Le chemin est encore long quand on relĂšve – parmi tant d’autres propos du mĂȘme acabit – la sortie islamophobe sans complexe de Serge Federbusch, membre UMP Ă  l’égard des femmes françaises de confession musulmane et portant le voile qu’il a qualifiĂ©es « d’ennemies de la RĂ©publique Â» – propos qu’il a confirmĂ© Ă  plusieurs reprises. La sĂ©quence s’est passĂ© il y a peu, sur le plateau de « 90 minutes Info Â» sur Cnews. VĂ©rification faite : nous sommes bien en 2021.

Un saut dans le temps que n’hĂ©site pas Ă  faire Georges Gumpel. 86 ans, membre de l’UJFP, ancien Partie Civile au procĂšs Klaus Barbi en 1987 et se dĂ©finissant comme juif, anti sioniste et pour la paix des peuples. Mais sans angĂ©lisme pour autant, loin de lĂ . Il Ă©voque, au vu de l’atmosphĂšre politique ambiante, des airs de Seconde Guerre mondiale, avec une classe politique usant des mĂȘmes types de termes pour dĂ©signer l’« autre Â». « Nous, nous Ă©tions marquĂ©s d’une Ă©toile sinon nous passions inaperçus parce que blancs. Mais vous [les non blanche.s] ça se voit directement, c’est plus ‘facile’ si je puis dire hĂ©las. Â» Et d’ajouter que l’Islamophobie française prend ses racines dans la Guerre d’AlgĂ©rie et toutes les questions jamais rĂ©glĂ©es du colonialisme. « Et le soutien inconsidĂ©rĂ© de la droite comme la gauche Ă  IsraĂ«l n’aide pas non plus Â», ajoute-t-il, constatant le peu d’écho actuel, y compris dans les rangs des diverses gauches qui sont pourtant censĂ©es lutter contre les injustices sociales.

La marche dĂ©marre, quelques policiers Ă  moto au loin. Rien d’oppressant. Pour cette fois. Des slogans rĂ©sonnent : « Fascisme, racisme, Islamophobie, ÇA SUFFIT ! Â» Les drapeaux du CRI42 et ceux rouges et noirs du ComitĂ© Antifa se mĂȘlent au vent, dans les clameurs de la foule. Devant, vers la banderole du cortĂšge de tĂȘte rĂ©sonne plus aiguĂ« au milieu des autres la voix d’une fillette d’une dizaine d’annĂ©es. La relĂšve est lĂ , le combat continue.

Une transmission qui tient Ă  cƓur la porte-parole du Collectif StĂ©phanois contre l’Islamophobie et pour l’ÉgalitĂ© qui confie au Couac : « Avant de mobiliser les musulmans et les musulmanes, il faut dĂ©jĂ  qu’ils prennent conscience de ce qu’ils et elles vivent. Que ce sont des discriminations et que c’est pas mĂ©ritĂ© de fait. Â» Il s’agit aussi de lutter contre cet ennemi de l’intĂ©rieur, aux rĂ©percussions psychiques et sociales dĂ©lĂ©tĂšres : la discrimination intĂ©riorisĂ©e. Accepter comme une fatalitĂ© une domination Ă  dimensions multiples et contre laquelle il peut ĂȘtre juste Ă©puisant de se heurter sans cesse.

De lĂ  dĂ©coule la dĂ©finition du terme « hagra Â» souvent utilisĂ©es dans les luttes : la misĂšre, l’injustice rĂ©pĂ©tĂ©e. « C’est un terme qui englobe pas mal de choses, mais qui se rĂ©sume Ă  quand une personne (ou groupe social) est en position de pouvoir et le fait sentir par de la discrimination, de l’humiliation Ă  un groupe minoritaire et minorisĂ©. Ca crĂ©e un rapport de force inĂ©galitaire, c’est la parole des uns contre les autres, on le voit bien dans les quartiers populaires avec les violences policiĂšres. C’est de la ‘hagra’ Â» prĂ©cise-t-elle. Ou quand un mot rĂ©sume tout un systĂšme.

La foule se disperse. Des stickers « Racisme, islamophobie, ça suffit ! Â» collĂ©s de ci de lĂ  gardent une trace de l’évĂšnement. RĂ©sonnent encore dans les rues prĂ© couvre-feu qui se vident les mots de la reprĂ©sentante du Collectif StĂ©phanois contre l’Islamophobie et pour l’ÉgalitĂ© : « En cette journĂ©e internationale pour l’élimination des discriminations raciales, nous souhaitons le rappeler : le racisme tue ! l’islamophobie tue ! Et chaque jour il opprime, humilie et discrimine ! Â».

L’avenir dira si les Ă©vĂšnements futurs, tant lĂ©gislatifs que mĂ©diatiques mais aussi l’évolution des mentalitĂ©s iront Ă  l’encontre ou dans le sens de ses propos. En tout cas tant que des rĂ©sistances s’organiseront et se transmettront, il sera toujours plus difficile de dĂ©tourner l’attention des violences raciales, les crises sanitaires, Ă©conomiques et sociales en montrant du doigt des boucs Ă©missaires imaginaires.

P.-S.




Source: Lenumerozero.info