Juin 7, 2021
Par Lundi matin
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MĂȘme lorsque je savais que je n’avais rien fait de mal, qui put m’ĂȘtre reprochĂ©, j’entendais que par mon nom on appelait un autre que moi, un captif de je ne savais quelle prison. Aujourd’hui, j’ai appris Ă  parcourir les murs de cette taule, Ă  la reconnaĂźtre, pour mieux m’en Ă©chapper, bien que parfois, dans les temps de faiblesse, on me rattrape et m’y reconduit dare-dare sans mĂȘme que je m’en sois vraiment aperçu.

C’est cet autre qui parle ici en moi, que je n’admets pas comme identitĂ©, auquel je ne veux pas me soumettre, ni me confondre. Le poĂšme Ă©nonce « Je est un autre Â» (il paraĂźt que ce n’est pas vrai, je n’en sais rien), alors ce n’est pas cet autre-lĂ  Ă  qui je laisse la parole en ce moment. L’autre du Je, s’il existe, sans doute laissant quelque trace, est une fuite, une Ă©chappĂ©e, un Ă©tranger affranchi du soi-mĂȘme, Ă©vadĂ© de la prison du Moi, par « le dĂ©rĂšglement de tous les sens Â», ou tout autre moyen du bord. Il parle et vit autrement, s’invente un autre nom, quand ce ne sont pas ses amis qui lui donnent : Artaud le MĂŽmo, Alvaro de Campo, Black Bull, La Filoche, Gracchus…, comme qui, refusant l’assignation Ă  rĂ©sidence dans son nom, est ce qu’il devient (ce qui ne va pas de Soi).

Celui que je veux faire entendre maintenant est donc cet insupportable captif, d’un bref rĂ©cit qui me pose encore question Ă  l’heure qu’il est, bien que j’aie pu depuis l’apprivoiser comme une bĂȘte enchaĂźnĂ©e Ă  son Nom dĂ©-nommĂ©, rĂŽdant dans mes parages. Qu’on ne me parle pas de Surmoi, ou de la Loi dont il serait le sujet assujetti. Non, c’est plus simple, et plus compliquĂ© Ă  la fois.

Captif d’abord d’une famille et d’un milieu. NĂ© d’un foyer ouvrier, il se sentait d’emblĂ©e faire partie de l’immense famille des sans nom, qui sont aussi les sans part. D’oĂč peut-ĂȘtre, en amont de l’angoisse existentielle et « ontologique Â» (de quel ĂȘtre suis-je donc le sujet, l’expression, suis-je mĂȘme sĂ»r d’ĂȘtre ?), la terreur de l’identification Ă  travers un nom donnĂ©, reçu, assignĂ©, hĂ©ritĂ© sans nulle gloire d’origine – noblesse, ou communautĂ© de destin, ni mĂȘme celle d’une lĂ©gende (il y a des familles qui ont parfois des histoires magnifiques, invraisemblables, hors du commun). Un chiffre. Un nom pour marquer le mĂŽme qui siĂšge lĂ , Ă  cĂŽtĂ© de son voisin de pupitre, oĂč il doit se tenir tranquille et studieux sous l’Ɠil sĂ©vĂšre de l’instit, puis du prof, puis. Plus tard, un nom de carnet de vaccination, de carnet scolaire, de permis de conduire, de carte d’identitĂ©, de passeport, de feuille d’examen, de feuille d’impĂŽt, de bulletin de salaire, de locataire, de propriĂ©taire, de pĂšre, d’époux, de proie pour les flics, de patient hospitalisĂ©, 
 souvent un nom d’enfer, en enfer.

Sans donner libre cours Ă  la paranoĂŻa, le captif observa longtemps le milieu dans lequel il devait Ă©voluer durant toute son enfance jusqu’à l’adolescence, et qui portait son nom : sa famille. Était-elle le reflet d’une histoire plus vaste, qu’il devait comprendre, Ă  travers la dĂ©couverte de quelques lois Ă  dĂ©crypter ? Il le crut un moment, pour soulager l’angoisse de voir cette famille, si joyeuse vraiment lorsqu’il Ă©tait enfant (il ne fut pas malheureux), se dĂ©liter, se disloquer, se dĂ©chirer impitoyablement sous les coups du malheur ordinaire qui frappait chaque jour Ă  sa porte – la condition ouvriĂšre, ses humiliations, blessures, rĂ©sistances ou compromissions (celles qui pensent que le patron nous donne du travail), et surtout leurs effets sur les liens d’amour familiaux qui pĂštent un par un sous la pression de l’expĂ©rience. Les frĂšres qui s’engueulent et se fĂąchent dĂ©finitivement avec leur frĂšre, pĂšre du captif, car l’un d’eux, fier d’ĂȘtre montĂ© en grade comme cadre chez Kodak Ă  Paris, affiche dĂ©sormais un mĂ©pris de classe tout frais pour celui qui reste comme un con Ă  l’usine. Les femmes qui se mettent Ă  boire, dont la mĂšre morte d’une cirrhose Ă  50 ans.

Il voyait sous ses yeux se tourner les pages d’un roman, ou d’une saga que d’autres avaient Ă©crits dĂ©jĂ  avec talent, bien avant qu’il en fasse l’épreuve rĂ©elle dans sa chair et son Ăąme. Il voyait les meilleurs instants de joie souillĂ©s soudain, en un quart de seconde, par des accents de la vulgaritĂ© la plus navrante, de la violence la plus crue (mĂȘme s’il n’y eut jamais ni maltraitance ni meurtre) ; il voyait les sorties bĂ©nies d’hier, dans la clairiĂšre pour le pique-nique ou la promenade en campagne ou Ă  la mer, oubliĂ©es d’un coup pour rester collĂ©s, mĂ©dusĂ©s, dessĂ©chĂ©s devant la tĂ©loche, et bien d’autres choses encore. Il s’entendait rĂ©guliĂšrement demander : « mais pourquoi tu ne dis rien aujourd’hui ? Â». Il ne voulait pas ĂȘtre un personnage de ce roman.

Le nom qu’il portait, qui ne lui disait strictement rien de plus que celui d’un autre, d’un de ces nombreux copains venant du mĂȘme milieu, qui lui avait valu la dispute entre potes dans la cour de l’école, la bagarre parfois – « toi, Truc, je ne vais pas te rater ! Â», ou quelques rĂ©compenses scolaires bien maigres au regard de la douleur et de la honte infligĂ©es par l’ordre de l’Éducation rĂ©publicaine faussement Ă©galitaire, nom qui chaque jour le renvoyait Ă  cette histoire des sans nom avec l’insistance d’un sans issue, d’une souffrance latente, de ce nom il fallait qu’il fasse quelque chose, ou rien.

Il dĂ©cida enfin de n’en faire rien. Ni le vecteur fulgurant d’une carriĂšre, ni le dada d’une rĂ©ussite vengeresse, ni la honte d’ĂȘtre nĂ© bien bas, ni le ressentiment qui s’ensuit parfois, ni le socle transcendant d’une origine. Il dĂ©cida d’ĂȘtre, de devenir plutĂŽt, communiste. À la fois le rien et le tout, un pressentiment encore indĂ©terminĂ© du « nous ne sommes rien, nous voulons tout Â». Enfin l’espoir de s’affranchir de son assignation au moi, Ă  sa petite et sombre histoire de papa-maman, Ă  son nom qui en est l’emprunte, pour rejoindre l’anonymat heureux des cellules, groupes, assemblĂ©es, manifs, mouvements, grĂšves, occupations, semblants de « commune Â» (lĂ -dessus il fallait et il faut toujours s’entendre pour ne pas galvauder le nom et l’expĂ©rience majeure de la Commune de Paris, comme Ă  l’OdĂ©on rĂ©cemment oĂč un moment une banderole rouge « la Commune Â» fut accrochĂ©e sur la façade de ce thĂ©Ăątre, enlevĂ©e ensuite Ă  l’heure d’une vidĂ©o lamentable postĂ©e sur youtube en date du 13 avril dernier , oĂč l’on voit se dĂ©rouler au sol le plus pitoyable flashmob Ă  la fin duquel on finit par chanter « the show must go on Â», dĂ©guisĂ© en revendication de rĂ©ouverture des lieux culturels, en s’auto-applaudissant).

Bref, le captif vĂ©cut son heure d’émancipation, de mirage peut-ĂȘtre, en invoquant alors les grands Noms de l’Histoire, celle du communisme, et cela lui suffit, un temps, Ă  se repĂ©rer une fois quittĂ©s les sentiers balisĂ©s de l’identification sociale, et d’abord de la famille qu’il apprit trĂšs tĂŽt Ă  dĂ©tester copieusement. Non pas les individus, rachetables dans leurs faiblesses parfois, mais la nasse originaire, le panier affectif, la petite fourmiliĂšre laborieuse en son malheur natif. Loin d’avoir eu honte de son origine (jamais), il la revendiqua fiĂšrement, source intime dĂ©sormais de toutes ses impulsions, affects, actes et pensĂ©es. Une communautĂ© de destin, pensait-il, indestructible quoi qu’il arrive.

Sa famille, pourtant dĂ©truite, rĂ©ellement, du dedans et du dehors, puis cette communautĂ© elle-mĂȘme effondrĂ©e peu Ă  peu sous les coups de son ennemi et de ses propres erreurs – l’histoire est connue et s’écrit encore, le captif avec femme et enfants rĂ©sida dĂ©sormais dans les marges invivables de la communautĂ© dĂ©funte, tentant d’échapper autant que possible Ă  la violence de « la SociĂ©tĂ© Â», comme Ă  l’ambiguĂŻtĂ© du « peuple Â». Bien que celle liĂ©e Ă  ce nom soit la seule ambiguĂŻtĂ© qui lui semble encore juste, encore Ă  fouiller en sa vĂ©ritĂ©, et qu’il rejoint lorsqu’elle s’exprime par intermittence.

Le captif, lorsqu’il ne porte pas son nom comme une malĂ©diction intime, celle d’un ĂȘtre qu’il n’est pas, en fait un usage administratif, banal, comme quiconque qui, Ă  force de le rĂ©pĂ©ter quand on lui demande, finit par oublier qui il est, oui, il s’appelle untel, unetelle, ça sonne phonĂ©tiquement familier mais d’un sens Ă©tranger, insignifiant.

Le captif s’est trĂšs tĂŽt demandĂ© comment un nom pouvait ĂȘtre au contraire le signe, l’attribut d’une gloire, ou d’une croyance. Que ce soit celle des longues et nobles lignĂ©es qui fondent la descendance respectĂ©e en leur pouvoir au sein d’une communautĂ© – chez les peuples arabes, asiatiques, africains ou indiens, ou celle du peuple Élu pour les juifs. Il se demandait en quoi rĂ©sidait le fait et la pĂ©rennitĂ© d’une communautĂ© de destin, chacune diffĂ©rente selon son origine, son lieu, sa lĂ©gende, son mythe.

Il lui semblait probable que l’histoire du communisme ne ressemblait en rien Ă  ce que l’on nomme ainsi, peut-ĂȘtre parce qu’elle narre les heurs et malheurs d’une communautĂ© divisĂ©e, qui doit dans tous les cas diviser l’entitĂ© oppressante toujours localisĂ©e – nation ou fĂ©dĂ©ration, Europe, Etats-Unis, 
 Aussi parce que cette histoire est discontinue, malgrĂ© la mĂ©moire qui en recueille (et ravive) les feux et les cendres. Il sentait qu’au-delĂ  du noble (dans le meilleur des cas) « camarade Â» ou de l’Ami, il ne pouvait guĂšre Ă©prouver la chance de se dire : je suis Maya, ou Peul, ou BerbĂšre, ou OuĂŻghour, ou Juif. Une chance que l’appartenance ? Le manque typique de l’europĂ©en blanc ?

Le captif devenu errant au fond de lui-mĂȘme devait renoncer Ă  cette chance, attendu qu’il rompit d’emblĂ©e avec l’appartenance « naturelle Â» au Nom Français, aidĂ© en cela par sa foi en l’internationalisme qu’il cherche aujourd’hui comme aiguille perdue dans une meule de foin. Il ne voulait pas ĂȘtre associĂ© par un Nom aux crimes commis en ce Nom – la France. Il lui semble par ailleurs, et toute proportion gardĂ©e (mais lĂ  peut-ĂȘtre rĂ©side l’affreuse polĂ©mique, dans le rĂ©flexe comparatiste), que le nom Juif est sans doute de plus en plus lourd Ă  porter, tantĂŽt victime tantĂŽt bourreau sous et en ce mĂȘme nom, que seul des imposteurs voudraient effacer, ĂŽter Ă  ce peuple pour mieux l’ignorer ou le faire disparaĂźtre tranquillement. Or il a appris que l’effacement fut aussi le grand Ɠuvre d’IsraĂ«l depuis 1948, en Palestine « des milliers de noms ont changĂ© de sens, effaçant un univers pour le remplacer par un autre, car, comme nous le rappelle Meron Benvenisti, les noms deviennent une rĂ©alitĂ© une fois inscrits sur une carte Â» https://journals.openedition.org/etudesrurales/8132″>(Effacer la Palestine pour construire IsraĂ«l, Christine Pirinoli)].

En retour, le captif dont je parle se demande, par exemple, ce que c’est qu’ĂȘtre identifiĂ© Ă  un goy – goyim au pluriel, auquel la Thora donne le sens de paĂŻens, pas forcĂ©ment pĂ©joratif, mais aussi de membres d’une nation dotĂ©e d’institutions et d’un territoire, par contraste avec « peuple Â» ou « nation sainte Â» rĂ©fĂ©rĂ©s Ă  leur origine. Les juifs qui ont rejoint IsraĂ«l sont-ils devenus pour une part d’eux-mĂȘmes des goyim pour le coup, sujets d’un État, de leur État-Nation ? De la Terre sainte Ă  la Terre promise, puis Ă  l’État HĂ©breu qui fait la Loi en Palestine, quelle logique prĂ©sida vraiment, notamment lors de la « nakba Â» (les nouveaux historiens israĂ©liens ont insistĂ© sur ce point crucial de l’histoire, qui dĂ©chira un temps le consensus officiel recousu depuis Ă  gros fils d’extrĂȘme droite) ? Et le captif que je dĂ©cris, refusant l’appartenance Ă  la nation comme critĂšre discriminatoire d’une authenticitĂ© de souche, est-il finalement plus juif en son Ăąme que les juifs israĂ©liens (ce qui ne veut pas dire qu’il revendique la condition poĂ©tique de l’exil chĂšre au poĂšte Mandelstam, et qu’à ses yeux les vrais juifs seraient les exilĂ©s, maniĂšre sournoise de refuser l’État HĂ©breu) ? Est-ce la Loi commune instituĂ©e qui fait du captif malgrĂ© lui un sujet attachĂ©, quand il ne cesse de dĂ©montrer que cette Loi qu’il est sensĂ© ne pas ignorer n’est pas juste, n’est pas une loi au fond, mais un rĂ©gime de protection des dominants et de con-damnation des rebelles Ă  leur ordre ?

Par contre, il comprend bien que pour des africains noirs, ou des indiens ou des palestiniens l’europĂ©en soit un violent colonisateur (parmi d’autres -africain, indien, arabe qui eux aussi eurent leurs propres guerres de conquĂȘte). Car il voit qu’en effet c’est en son nom que la plupart des crimes coloniaux qu’ils subissent encore actuellement sont commis, au nom de la supĂ©rioritĂ© de la civilisation blanche, europĂ©enne : « faire pousser des roses en plein dĂ©sert Â», « le temps linĂ©aire du progrĂšs contre le temps cyclique archaĂŻque Â»â€Š A DoubaĂŻ, il est vrai qu’on fait bien pousser des pistes de ski, par surenchĂšre mimĂ©tique, le dĂ©sir y est arabe mais l’objet occidental. Mon captif avait lu Edward SaĂŻd.

VoilĂ  ce que le captif, cet autre en moi, en est rĂ©duit Ă  ruminer, pour l’instant, dans l’absence de perspective enthousiasmante oĂč je pourrais enfin, avec tant d’autres comme (non-)moi, le libĂ©rer, m’en libĂ©rer, Ă  l’horizon tout proche d’une Ă©ternitĂ©, comme « La mer allĂ©e. Avec le soleil Â».

Patrick Condé




Source: Lundi.am