L’histoire occultée des peuples colonisés a fait émerger des mémoires orales, parallèles, quasi clandestines, accompagnées d’un refus persistant de s’avouer vaincu. C’est le cas du Mexique indien, devenu un exemple d’opiniâtreté face au mépris et à la spoliation.

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1985. C’est ta première fois à Mexico. Rincé par le décalage horaire, tu t’écroules en travers du lit dans une chambre d’hôtel. En zappant, tu découvres que les présentateurs, les actrices de telenovelas, les pantins de la pub et les hommes politiques sont tous blancs. En revanche, sur le marché sauvage qui s’étale le long des trottoirs du centre historique, dans le métro ou les cantinas, tu ne croiseras pratiquement que des gueules d’Indiens. Tu viens, en quelques minutes, d’être confronté à deux pays cohabitant sur un même territoire : le Mexique imaginaire et le Mexique profond.

1987. L’anthropologue Guillermo Bonfil Batalla publie Mexique profond – Une civilisation niée [1], pamphlet mettant à nu cette schizophrénie culturelle. Il y tord le cou à un mythe, celui de la « race cosmique » de José Vasconcelos qui, en 1925, imaginait l’avenir du Mexique entre les mains des métis, cette « race de bronze » magnifiée par les fresques de Diego Rivera. Vasconcelos, philosophe devenu ministre de l’Éducation, croyait que la fusion des quatre couleurs de peau originelles (rouge, blanche, noire et jaune) allait donner naissance à une civilisation universelle. Bonfil Batalla prend le conte de fée à contre-pied : au Mexique, loin d’une prétendue « démocratie raciale », « la désindianisation ne découle pas du métissage biologique, mais de l’action de forces ethnocides ». Comme ailleurs, après avoir placé l’indigène au plus bas de la hiérarchie coloniale, les dominants prétendent le dissoudre dans le bain acide d’un universalisme abstrait – et si l’Indio renâcle, il sera renvoyé à sa barbarie et traité comme tel.

Des Indiens « désindianisés »

Au Mexique, ceux qu’on appelle les métis sont pour la plupart des Indiens ayant perdu l’usage de la langue de leurs ancêtres – des Indiens « désindianisés », annexés par le Mexique imaginaire vu à la télé, qui fantasme une nation moderne et bien blanchie. Car le préjugé colonial a survécu à l’indépendance. Tout ce qui relève de l’héritage méso-américain est vu comme un poids mort, un obstacle au progrès – au mieux un baume pour la fierté nationale et une attraction touristique. Un passé révolu qu’on n’hésite pas à massacrer s’il relève la tête.

« La décolonisation du Mexique demeure inachevée, insiste Bonfil Batalla. En dépit de l’indépendance arrachée à l’Espagne, la structure coloniale interne du pays n’a pas été éliminée, car les groupes qui détiennent le pouvoir depuis 1821 n’ont jamais renoncé au projet de civilisation de l’Occident, ni dépassé la vision tronquée du pays consubstantielle au point de vue du colonisateur. » Pour Bonfil, il ne s’agit pas de race, mais de vision du monde. Il souligne qu’une majorité de métis, campagnards ou urbains, partagent nombre de pratiques et de traditions avec leurs frères indiens.
Se faire porte-voix du pays oublié

1992. Commémoration des 500 ans de la « découverte » des Amériques. Le monde indien te saute aux yeux partout où ton regard se porte. Les visages, la cuisine, le syncrétisme religieux, les légendes que racontent les anciens à leurs petits-enfants… Tout te ramène à lui. Et si l’esprit d’Emiliano Zapata chevauche encore dans les collines, ce n’est pas le fait d’une superstition résiduelle, mais de l’entêtement des plus pauvres à faire vivre son épopée, qui est aussi la leur. Dans cet inframonde mémoriel, la figure du héros populaire n’est pas juste bonne à décorer les billets de banque et les manuels scolaires.

1994. La mémoire du Mexique profond s’est transmise par la bande. Elle vit et respire dans les fêtes, les assemblées et les rites villageois, l’architecture traditionnelle, les techniques agricoles, les savoir-faire artisanaux. Pareille présence sur ces terres, menacée par les agressions du monde marchand, va surgir au grand jour du fin fond des montagnes où elle avait été refoulée. Le 1er janvier de cette année-là, date d’entrée en vigueur du Traité de libre commerce avec les États-Unis et le Canada, des milliers d’Indien.ne.s armé.e.s de vieux fusils ou d’imitations taillées dans le bois occupent à l’aube cinq chef-lieux du Chiapas. « Pour que ce pays nous voie, nous avons dû nous couvrir le visage », déclarent-ils sous leur passe-montagne. Pour avoir fait l’expérience de l’exploitation, cette mémoire à vif a aussi développé une conscience de classe. Elle va tisser des alliances avec le reste de la population et se faire porte-voix du pays oublié.

Le sommeil de l’histoire enfante des monstres

« Les Hommes ne comprennent véritablement que ce qu’ils ont fait eux-mêmes », affirmait l’historien napolitain Giambattista Vico. Pendant la Conquête, la vision des vaincus a pu compter sur des passeurs inattendus : missionnaires ethnographes, soldats et capitaines chroniqueurs de leur propre geste… Mais depuis Madrid « on dévalorisa les récits impressionnistes des acteurs de l’histoire et on convertit en péché d’historien la “candeur” qui y mêlait des détails prosaïques ou des mots du langage populaire. En lieu et place du style simple et direct des premiers chroniqueurs, l’histoire officielle se barda de références aux auteurs grecs et latins, ainsi qu’aux pères de l’Église, le tout écrit dans une langue inaccessible pour les gens sans éducation livresque. [2] » Cinq siècles après, de même qu’il y a des Indiens prolétarisés, d’autres ont étudié leur propre histoire – certains allant par exemple chercher dans les Archives des Indes, à Séville, les anciens titres de propriété de leurs terres communales pour mieux les défendre contre les visées de multinationales minières ou éoliennes.

2017. Le sommeil de l’histoire enfante des monstres et les promesses de développement du Mexique imaginaire ont tourné au cauchemar. Les États-Unis mexicains sont devenus l’un des pays les plus violents et les plus injustes au monde. Main-d’œuvre payée à la chinoise. Exode rural et hypertrophie urbaine. Émigration massive vers le Nord. Souveraineté alimentaire bradée. Corruption endémique. Narco-État en guerre contre lui-même au prix de dizaines de milliers de victimes collatérales. Sous peu, malgré les mises en garde de l’ONU, une loi scélérate, dite de Sécurité intérieure, autorisera l’armée à faire ce qu’elle réalise déjà illégalement : un sanglant maintien de l’ordre dans les régions indiennes au nom de la guerre contre la drogue – prérogative étendue à présent sur tout le territoire.

La Une du n°161 de "CQFD" / Photomontage de Mathieu Léonard {JPEG}

1910. La révolution de Zapata et Villa – qui, tout comme la guerre d’indépendance, fut portée par des Indiens en armes – se nourrit de discours inspirés par le progressisme européen, glorifiant le destin historique de l’ouvrier, du paysan, des forces productives. À l’époque, peu de voix revendiquent la cosmovision et les solidarités indiennes comme le fera Antonin Artaud après son séjour dans la Sierra Tarahumara, en 1936 : « Je suis pour qu’on fasse sortir la magie occulte d’une terre sans ressemblance avec le monde égoïste qui s’obstine à marcher sur elle, et ne voit pas l’ombre qui tombe sur lui. [3] » Pendant trois siècles de colonie et deux de libéralisme, cette magie occulte, avec ses solutions pratiques à la misère, a permis à des millions de dépossédés de faire mieux que survivre. C’est aujourd’hui plus vrai que jamais face à la radicalisation du capital prédateur et au désastre social et écologique qu’il provoque.


[1] México profundo – una civilización negada, Ciesas/Sep, Foro 2000, 1987. Traduit et publié par Zones sensibles, 2017

[2] Enrique Florescano, Memoria mexicana, FCE 1987.

[3] Antonin Artaud, L’Homme contre le destin, Mexico, 27 février 1936.

Source: http://cqfd-journal.org/Au-Mexique-une-histoire-en -