Octobre 28, 2019
Par Lundi matin
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Au cours de la guerre civile, différentes forces politico-militaires se sont imposées, à l’image d’Amal, du Hezbollah, du Courant du futur ou des Forces libanaises aux dépens de notabilités traditionnelles et de l’Etat. Au-delà de leur antagonisme, l’ensemble de ces différentes forces s’intègrent dans un “système-milicien” [2], les milices se sont accaparé des pans entier du territoire et y mettent en place des administrations parallèles et des réseaux économiques. Officiellement, la guerre civile prend fin en 1989 avec les accords de Taëf. En réalité, ces accords ne signifient pas la fin de la guerre mais plutôt sa poursuite par d’autres moyens, le système milicien ainsi que ses leaders vont perdurer en période de paix. Ainsi, à la suite des élections douteuses de 1992 [3], les forces politico-miliciennes s’imposent sur la scène politique institutionnelle et transforment les modalités de leur domination sur la société comme l’illustre l’élection de Nabih Berri, chef du mouvement Amal, à la présidence de la Chambre.

Les gagnants et les perdants de la guerre

Mais avant cela, il convient de revenir sur l’équilibre des forces à la fin du conflit, pour mieux comprendre la structure du champ politique actuel. Le grand perdant et par conséquent le grand absent du paysage politique libanais post-guerre civile est la gauche ou les forces “progressistes”. Globalement, ces forces partagent une critique du système politique confessionnel – qui attribue les postes politiques en fonction de la confession – , affirment un discours anti-impérialiste, antisioniste,

souvent arabiste et portent dans une moindre mesure une attention à la question sociale. Les différents groupes se sont regroupés au sein du Mouvement National Libanais (MNL) et se sont alliés avec les forces palestiniennes présentes au Liban. Sur le plan matériel, la gauche libanaise sort perdante de ses confrontations contre les forces israéliennes, les forces syriennes et leurs “clients” libanais [4]. Sur le plan idéologique, les multiples renversements d’alliances [5] et le tournant confessionnel de la guerre, à l’image du massacre de Damour la même année [6], fait perdre à l’idéologie progressiste sa crédibilité.

Amal et le Hezbollah s’imposent en revanche comme les gagnants de la guerre. Ces deux mouvements prétendent tous les deux au leadership de la communauté chiite, probablement la communauté libanaise la plus nombreuse et la plus pauvre actuellement. Leur montée en puissance s’explique en partie par le soutien de leurs parrains régionaux : l’Iran pour le Hezbollah et la Syrie pour Amal. Il est intéressant de noter que d’une certaine manière, ces deux mouvement ont pris la place des forces progressistes dans le paysage politique, surtout au sein de la communauté chiite qui fournissait auparavant un contingent important de militants aux organisations progressistes. D’une part, le Hezbollah va élaborer un discours qui reprend des thèmes progressistes, comme l’anti-impérialisme et la justice sociale. D’autre part, Amal et le Hezbollah vont livrer une guerre aux organisations progressistes pour récupérer le monopole de la communauté chiite, ce qui s’est traduit entre autre par l’assassinat de divers intellectuels communistes.

Le Courant du futur de Rafic Hariri, qui revendique la représentation de la communauté sunnite, est également une force qui est apparue au cours de la guerre aux dépens des notables sunnites traditionnels. Cependant, elle doit son ascension davantage à une action économique permise par son parrain saoudien qu’à l’utilisation du levier militaire. Pour compléter ce tour d’horizon rapide du champ politique libanais post-conflit, il faut souligner que d’autres forces ont émergé au cours de la guerre civile, à l’instar du parti Kataeb et des Forces libanaises, revendiquant toutes deux le leadership de la communauté chrétienne.

Évidemment, il ne faudrait pas conclure après ses premières lignes à la fixité du champ politique libanais. D’autres évènements ont participé de sa structuration, à l’image du retrait israélien en 2000, du retrait syrien en 2005 et de la guerre de juin 2006. Par exemple, l’actuel président Michel Aoun, apparu au sein du champ politique libanais pendant la guerre, n’a été en mesure de s’imposer qu’à la suite du retrait syrien de 2005.

“Pour l’unité, il faut des ennemis en commun”

A la suite des élections de 1992, les groupes politico-militaires issus de la guerre s’emparent de fonctions étatiques, institutionnalisant alors leur pouvoir. Mais ce pouvoir milicien ne se limite pas à la domination de la société par l’intermédiaire du contrôle de l’Etat. Les milices ont également étendu leur pouvoir sur la société civile. Leur domination s’exerce ainsi à l’aide d’une idéologie, le sectarisme, et d’un réseau de clientélisme. Le sectarisme naturalise, objectivise, l’existence des communautés et leur antagonisme. Cette idéologie affirme que les citoyens ne sont rien en dehors de leur communauté dont ils partagent les intérêts, contrairement aux autres communautés qui sont des menaces. Un exemple pourrait être le discours répandu au sein de la communauté maronite, qui affirme que les chiites vont peu à peu s’accaparer l’intégralité du pouvoir politique et faire tomber les autres groupes sous leur joug. Face à cette menace, les membres de la communauté menacée doivent faire corps et défendre la partie de l’Etat et du pays qui leur revient quand il ne s’agit pas de dominer les autres communautés.

vant le début de la mobilisation, l’influence de cette idéologie était très puissante au Liban. Le fait que l’auteur de la “Lettre de Beyrouth en soulèvement” publiée dans Lundi Matin indique ressentir de la méfiance à l’égard d’un groupe de jeunes chiites montre que même les militants la subissent [7]. Cette idéologie n’est pas sans fondements, au sens où effectivement la guerre civile a rapidement pris un tournant confessionnel. A de nombreuses reprises, les populations étaient visées sur la base de leur appartenance communautaire réelle ou supposée, et non pas sur celle de leur engagement au sein de tel ou tel parti. Pour autant, il faut insister sur le fait que, d’une part, cette idéologie néglige totalement sa dimension performative et le caractère socialement construit des violences confessionnelles qu’elle renforce. D’autre part, qu’elle sert en réalité les intérêts des acteurs dominants, en diffusant la peur au sein de la communauté les milices les invite à faire bloc autours d’elle et donc à accepter leur domination. En bref, “pour l’unité il faut des ennemis en commun”.

Toutefois, la domination milicienne s’exerce aussi via l’économie. Un puissant réseau de clientélisme développé au cours du conflit permet aux différentes milices de fidéliser et de rendre dépendantes les populations civiles. Pendant la guerre et dans la période qui a suivi, les partis ont maintenu un contrôle sur des portions du territoire, l’exemple le plus parlant étant la banlieue sud de Beyrouth administrée par le Hezbollah. Les habitants d’une zone sont régulièrement contraints de solliciter l’autorité milicienne qui en revendique le contrôle pour accéder à des services ou avantages divers. Quant au monde syndical et associatif, il n’échappe que peu à la règle. L’influence peut être directe avec la création d’associations rattachées à un parti – à l’image de celle de la femme de Nabih Berry (Amal) – ou indirecte via des relais dans ces espaces. Dans une société où l’Etat est défaillant et les inégalités sociales criantes, ces différents réseaux permettent parfois aux populations d’accéder à des ressources essentielles, à l’image de la construction d’hôpitaux par le Hezbollah. Cela explique la perception parfois positive des mouvements miliciens par la population ou le sentiment de leur être redevable.

Un champ politique verrouillé et monopolisé

Cette brève, et forcément simplificatrice, description de la structure de la domination du champ politique par les forces issues de la guerre nous permet de comprendre plus clairement les enjeux de la mobilisation en cours au Liban. Au-delà des oppositions politiques revendiqués par les acteurs politiques libanais, il apparaît que l’ensemble des acteurs dominants partagent actuellement un intérêt, celui du maintien du système politique qui leur permet à tous de dominer une partie de la société et d’en tirer des bénéfices. La convergence des intérêts s’explique par la conjoncture : dans le contexte local et régional actuel, les acteurs jugent trop risqué de bousculer l’équilibre du système pour accroître leur pouvoir aux dépens de leur concurrents. Cette convergence est, d’autre part, le produit même du système politique d’après-guerre qui transforme des acteurs rivaux en collaborateurs interdépendants qui s’attachent à stabiliser une situation dont ils tirent profit, d’où la récurrence des gouvernements dits “d’union nationale”.

Chaque acteur gère sa part de la société, aboutissant à un équilibre dont les acteurs se satisfont. Ainsi, la grande majorité des forces politiques issues de la guerre se sont ralliées au gouvernement actuel dirigé par Saad Hariri, du Parti Socialiste Progressiste (PSP) de Kamal Joumblatt au Hezbollah. Pour l’instant, il n’y a que les Forces libanaises de Samir Geagea qui ont ouvertement exprimé leur désaccord en démissionnant de leurs ministères, probablement car les FL appartiennent à la fraction dominée des acteurs dominants et cherchent à contrebalancer la puissance de ces concurrents en soutenant le mouvement. En conséquence, le véritable antagonisme politique au Liban ne se situe donc pas entre les différents acteurs du champ politique institutionnel, mais entre ces acteurs et ce que certains nomment par facilité la société civile ou le peuple.

“Qui de mieux pour nous représenter que nous-mêmes ?”

Cette saturation du champ politique par les partis empêche la formation de forces politiques indépendantes : la quinzaine de listes issues de la “société civile” qui s’est présentée aux législatives au printemps 2018 s’est heurtée à l’hégémonie des partis traditionnels, qui se posent en rempart face au chaos et à une éventuelle agression de la part d’une autre communauté. C’est dire à quel point un tel soulèvement était inattendu. Au dixième jour de manifestation ce samedi, des dizaines de milliers de personnes sont toujours rassemblées place des Martyrs et place Riad Al-Solh à Beyrouth et dans plusieurs autres grandes villes du pays. Si le Liban a déjà connu des manifestations il y a quelques années, notamment lors de la crise des déchets de 2015 [8], elles se sont rapidement essoufflées, et n’ont pas autant mobilisé. En effet, il apparaît qu’au-delà des revendications économiques et sociales qui ponctuent les chants et les slogans en 2019, il s’agit surtout de faire table rase d’un système très largement considéré comme corrompu et inefficace pour résoudre les problèmes du pays. Le mot “thawra”, révolution en arabe, a d’ailleurs fleuri sur les murs des villes et s’est rapidement imposé dans les discours des manifestants.

Cette fois-ci, il semble y avoir un réel élan populaire et spontané. Nicole, 29 ans, témoigne : “il n’y a pas de leader, ou d’organisation, qui de mieux pour nous représenter que nous-mêmes ?” A nuancer toutefois, puisque les participants du mouvement semblent majoritairement issus des jeunes générations. Fait rare, ce sont plutôt les classes populaires qui ont lancé le mouvement, même si le reste de la population a vite suivi, comme le note Nour, 27 ans, manifestante du premier jour. “Il y avait des gamins en scooter qui descendaient de Dahiyé [banlieue sud de Beyrouth, NDLR] mais mes amis et moi par exemple, venons plutôt des classes moyennes”. Selon certains témoignages, des réfugiés syriens se seraient également joints au mouvement, soutenant les demandes des Libanais. Des chants révolutionnaires syriens ont parfois été entonnés, et il n’est pas rare d’apercevoir quelques keffiehs et des drapeaux palestiniens. Il serait néanmoins hâtif de conclure à l’unité parfaite du peuple libanais, dont les différents segments ont des intérêts parfois très divergents.

Toutefois, s’il y a un acteur qui semble émerger et dont le rôle sera à observer avec attention, c’est bien l’armée dont les drapeaux cohabitent avec les drapeaux libanais, seules bannières présentes, celles des partis politiques étant évidemment proscrites. Nour observe : “beaucoup de manifestants disent que l’armée est avec eux”. Cette nouvelle gloire de l’armée libanaise a notamment été acquise lorsque celle-ci s’est interposée, au soir du septième jour, entre des manifestants et des membres d’Amal et du Hezbollah qui ont tenté de disperser la foule. Les deux partis ont nié toute responsabilité.

Vidéo : compilation d’attaques supposées d’Amal et du Hezbollah

En effet, il semble que l’armée ait également des intérêts dans le mouvement. Les anciens militaires ont dressé une tente place des Martyrs, et protestent contre la diminution du montant de leur pension : ils sont eux aussi affectés par le tournant néolibéral de l’Etat, qui doit faire des économies à tout prix pour obtenir des prêts de la part de bailleurs internationaux. Il ne faudrait néanmoins pas croire à un alignement total de l’armée avec le mouvement populaire. Des incidents éclatentrégulièrement lorsque les forces de l’ordre tentent de dégager des artères ou des routes bloquées par les manifestants. Ainsi, dans l’après-midi du dixième jour, ce samedi, L’Orient-le-Jour, quotidien francophone libanais, fait état de tirs de l’armée en direction des manifestants à Beddaoui, dans le nord du pays. D’autre part, la revendication d’un gouvernement militaire apparaît très minoritaire, au profit d’un gouvernement de “technocrates”, non confessionnel.

Une “grande kermesse” et des partis en embuscade

Si la majorité des manifestants estiment qu’il faut continuer de manifester pacifiquement jusqu’à la chute du gouvernement, l’issue du mouvement est plus qu’incertaine. Aussi, bon nombre de manifestants restent prudents, malgré leur enthousiasme pour ce mouvement historique : “j’essaye de ne rien espérer, il faut continuer au jour le jour à venir manifester” confie Nicole. “C’est un mouvement libérateur, nous sommes opprimés depuis trois décennies par les mêmes leaders corrompus, nous voulons du changement.” Nour tempère : “il y a un côté grande kermesse, j’espère que ça ne va pas entraîner une dépolitisation du mouvement”. Et pour cause, les DJ sets se succèdent sur les places des grandes villes comme à Beyrouth ou encore Tripoli, les Libanais ayant un sens aigu de la fête. Mais derrière cet aspect d’unité et de pacifisme bon enfant, les partis sont en embuscade.

En effet, dans ce contexte de champ politique particulièrement verrouillé et saturé par le contrôle des différentes forces, l’espace pour que naisse un mouvement indépendant des forces miliciennes est extrêmement restreint et ceux qui s’y essaient entrent rapidement en confrontation avec les acteurs dominants. Ceux-ci n’hésitent pas à recourir à la violence pour éliminer la concurrence du mouvement populaire, qui menace directement leurs intérêts en réclamant la chute du système. Des militants de partis comme Amal, le Hezbollah ou encore le CPL ont ainsi mené des attaques contre des manifestations, bien que les responsables aient nié toute implication des partis dans ces exactions. On se souvient alors qu’une des raisons de l’essoufflement du mouvement de 2015 est sa récupération par les partis traditionnels, quand le chahutage d’un convoi d’un ministre sunnite avait été érigé par des responsables politiques en agression envers toute la communauté, selon une stratégie éculée au Liban.

Quoi qu’il en soit, les forces politiques apparaissent largement dépassées par la situation, et ne semblent pas avoir réellement pris la mesure de l’ampleur du mouvement. Et les mesurettes démagogiques et sans ambition annoncées récemment par le Premier ministre Saad Hariri, comme la baisse de 50% du salaire des anciens présidents, ministres et députés (actuels et anciens) et la création d’une autorité nationale de lutte contre la corruption, n’ont pas calmé les manifestants. Le désarroi qui saisit les forces politiques trouve son illustration la plus parlante dans le cas du Hezbollah. Si dans son discours du vendredi [9], Hassan Nasrallah, leader du parti, affirmait comprendre les revendications des manifestants, ce dernier a toutefois mis en garde contre le “chaos” et un “effondrement économique”, dans un discours vendredi [10].


L’avenir du mouvement est donc à présent entre les mains des manifestants qui ont réussi ce qui était difficilement pensable : faire naître une force politique autonome des forces miliciennes issues de la guerre. Si le mouvement a réussi ce premier tour de force il se confronte rapidement à de nouveaux problèmes, avec en premier lieu le fait de maintenir son unité dans le temps alors que le pouvoir officiel et les milices semblent disposées à accepter le rapport de force sur le long terme. En deuxième lieu, le mouvement doit en effet réussir à se doter de moyens pour accroître sa pression sur le pouvoir et se défendre des forces miliciennes. Il ne s’agit pas simplement de l’éternel débat entre usage de la violence et pacifisme que connaît les mouvements sociaux en Europe, s’affronter à une milice, qui plus est au Hezbollah, n’est pas la même chose que de s’affronter à la police. Si différentes tentatives d’intimidation des organisations miliciennes et du pouvoir se sont soldéespar des échecs, à l’image du magnifique coup de pied donné par une manifestante contre le garde du corps d’un responsable politique, il n’en reste pas moins que pour l’instant, les manifestants misent sur l’armée pour les protéger et sur la désobéissance civile. Or, ce soutien à l’armée limite les possibilités de confrontation avec le pouvoir au même titre que la désobéissance civile.




Source: Lundi.am