Écrire pour oublier, écrire pour s’oublier, vous vous rendez compte, un texte pour traverser la rue. Je me dis que cela devrait être comme ça avec tous les dangers que cela comporte. Un texte qui serait comme une personne anonyme, Monsieur, Madame, Mademoiselle, appelons les piétons qui attendent tout d’abord sur le bord du trottoir pour traverser, la clémence des feux, rouge, vert, orange, au milieu de la foule, ronronnements d’autobus, glissements de roues de vélos, fumées de scooters, voitures tueuses, travailleurs, l’œil sec, bébés sanglés dans leurs poussettes. Gens ordinaires, dis-je, qui n’auraient qu’une seule idée pour traverser la route, celle de ramasser un pauvre papier qui aurait atterri de l’autre côté sur une rigole, près d’une bouche d’égout, n’importe où en somme, n’importe comment, un papier qui n’aurait de sens que pour eux-mêmes. Ce genre de papier que l’on retrouve après la ruée matinale quand la rue redevient calme. Ce genre de papier que personne n’a vu pendant la mêlée et qui peut se ficher sous une semelle comme un chewing-gum. Papier strident qui a échappé aux voitures aveugles, à la fumée de scooters, au stress des travailleurs, aux lances d’eau de javel des éboueurs. Un réchappé de la folie de la vie, un papier sale, c’est obligé après la cohue, mais un papier heureux, les yeux écarquillés parce qu’il a quand même couru, qu’il s’est déplacé et qu’il entend sonner 10 heures.

Des mots qui sentent le pavé au ras du sol, au ras des roues, de la poussière à la pelle. Des mots comme des intrus qui joueraient le rôle de garde barrières dans notre cervelle ruminante. Des phrases qui se mettraient en danger. Un vers de Victor Hugo à l’envers qui rencontrerait le lacet d‘un cordonnier, la bretelle d’un maçon, le rouge à lèvres d’une coquette avec plein de clichés à la clé. Des mots ou des phrases peu ou prou bien habillées, qui bomberaient le torse parce qu’ils auraient oublié leurs auteurs, mais à travers l’ouie extra temporelle d’une simple clé dans la serrure, ressuscitent une chanson, une berceuse, une émotion et à travers la voix de ceux qui les disent, sollicitent le détachement, la reconnaissance, c’est-à-dire la possibilité de se frotter à d’autres.

Vous l’avez compris, je milite pour une littérature qui ne serait pas toujours de bon aloi, capable de faire dégorger les phrases bien lisses, sensitive en quelque sorte, capable aussi bien de suggérer l’odeur du mortier que le parfum d’une rose, les modes d’emploi et leur débandade.

Y a du boulot car l’enjeu n’est pas de se satisfaire d’avoir poli une jolie cruche. Puissent nos mots outils parfois créer l’illusion de quelques étincelles au détriment de notre sueur, pour nous accompagner ni anges ni bêtes, disait Pascal, dans cette drôle de vie !

Evelyne Trân


Article publié le 26 Août 2019 sur Monde-libertaire.fr