(Paris, capitale du XIXe siècle)

Ce jeudi 9 janvier 2020 ; peu après l’arrivée du début du cortège place Saint Augustin, dans un vieux quartier haussmannien la foule se retrouve bloquée sur cette petite place qui devait être le point final de la manifestation contre le projet de loi sur les retraites. Chacune des sorties de la place est fermée par des barrières anti-émeutes qui font de cette fin d’après-midi un cul de sac étanche. La promenade architecturale dans le quartier des grands boulevards, dont les longues avenues ont été dessinées sous Napoléon III pour mater la foule, se termine ici. La manifestation reflue d’où elle est venue, afin de quitter les lieux, elle remonte sans se presser la rue de la Pépinière qui borde la place. Dans cette multitude bigarrée se croisent des enseignants, des étudiants, des lycéens, des avocates, des infirmières, des syndicalistes à chasuble et à drapeaux, des gens de toutes tenues, de toutes couleurs et de tous âges. L’ambiance est paisible et bon enfant.

C’est au moment où la foule se fait la plus dense, (à cause de la pression inverse de l’immense cortège qui arrive depuis la place de la République) que sans raison apparente, une pluie de lacrymogènes s’abat sur la masse de chair compacte. C’est la surprise totale, l’incompréhension générale. La fumée est opaque, on ne voit plus ses mains et encore moins ses pieds. On avance dans la nuit épaisse, les yeux aveugles, la gorge brûlante. Chacun, désorienté, titube. Sur le terre plein central de la chaussée nombre de manifestants chutent. Après trente mètres de marche à tâtons, j’aperçois une lumière dans le brouillard et je m’effondre. Me voici devant la vitrine d’une petite boutique. Suis-je dans un rêve ou déjà mort ? Une porte s’ouvre sur l’au-delà.

Entre ici manifestant, rescapé du terrible cortège, ici, c’est Modes et Travaux, boutique de coupons (broderies, satin, coton, dentelle, lin et même cuir !) et de rubans, boutons, aiguilles, patrons, laine à crocheter ou à tricoter : la mercerie la plus cosy de Paris. Il y a là une vingtaine de personnes, tous manifestants, en plus de dames à la coiffure soignée. Ici c’est comme chez mamie. Elles s’affairent toutes dans cette cour des miracles. L’hôpital de campagne improvisé panse et réconforte les éclopés de toutes sortes et de tous âges, en pleine zone de combats. Beaucoup ont fait des malaises, des crises d’asthme. Plus tard, j’ai vu une dame faire une crise d’épilepsie, et aussi un jeune homme à la tête bandée qui ressemblait à un œuf de pâque peint en rouge.

Depuis la vitrine, les rescapés peuvent observer la rue et la pathétique foire d’empoigne qui y règne. Ces images spectaculaires ont été d’ailleurs été montrées en prime time sur toutes les chaînes de télés. Les gaz ont fait des corps de pitoyables loques qui gisent maintenant à terre, ne restent plus qu’à donner l’estocade. Pour ceux qui se relèvent c’est une mêlée de corps faite d’innombrables policiers de la BAC, arrivés par salve, à pied ou à moto, qui tombe sur les manifestants sans défense. On se croirait dans un dessin d’André Masson. Les Massacres de Masson sont de véritables cascades de corps, le peintre y exorcise ses souvenirs de tranchées, sur les fronts de la Somme et du Chemin des Dames. Il exhibe la confusion des chairs, dans un cannibalisme sans issue, aux confins de la psychose. C’est pourquoi les policiers frappent à coup de matraques télescopique et de tonfas un maximum de personnes pour faire le plus de dégâts possibles. Les LBD et grenades de désencerclement des voltigeurs visent les genoux pour faire exploser les rotules, comme dans un règlement de compte mafieux. Il s’agit d’écraser les tissus, d’ouvrir les cranes, de brutaliser les organes au pied de biche, mais sans jamais chercher l’arrestation. Il faut simplement supplicier ceux qui ont eu le mauvais goût de protester. D’habitude, le soir, sur les chaines d’info en continu, la préfecture se vante du palmarès de la journée, mais là rien de tel. Ne reste plus que le rituel de la bastonnade, poussé à son paroxysme de souffrance, d’extase et d’abjection.

Qui veulent-ils venger ? Plus tôt la foule a crié « Justice pour Cédric » et certains policiers sont effectivement partis la tête basse. La foule a aussi tambouriné sur une palissade de chantier et cela a déclenché une charge monstrueuse afin de barrer la rue pour montrer que le préfet, depuis le cabinet obscur de la salle de commandement de la préfecture de police, maîtrise toute fuite, comme un enfant contrôle impeccablement ses selles et ses flux. La plèbe ruinée par trente-six jours de grève a-t-elle conspué de manière trop insistante les rentiers ventripotents qui, à l’étage noble des immeubles haussmanniens ont fait des doigts et des bras d’honneur vengeurs du haut des balcons ? Comme aux loges de l’opéra, ces caricatures balzaciennes sont au spectacle ce soir, accompagnées de leur épouse légitime ainsi que de leur conséquente progéniture. Ils ne veulent rien rater du spectacle. Ils portent costumes et manteaux rares. Peu de manifestations traversent les beaux quartiers, mais voilà l’occasion rêvée d’apporter la preuve à la bourgeoisie d’Empire, que même si elle paie peu d’impôts, son argent ne part pas en fumée : toutes ces grenades lacrymogènes ça coûte quand même un « pognon de dingue » (40 Euros pièce), autant qu’elles leur soient un spectacle.

La mise en scène est tellement bien organisée que personne ne doute un seul instant que le préfet Lallement, grand ordonnateur des fêtes et des menus plaisirs du roi ai pu passer sa semaine à se faire maître de cérémonie de ce ballet idéal. Voilà les rentiers du balcon remboursés des ignominies qu’ils sont censés

avoir subit.

D’autant plus que cela sent la chair fraîche, les rosseurs sont jeunes, de petit gabarit, (vingt-cinq ans maximum), aux joues roses et au teint de pêche. Rasés de frais, ils semblent revenir d’un Noël chez leur grand-mère (j’ai pu observer ces détails sur les arrières, au cul des camions, dès qu’ils eurent quitté casques et ceinturons de gladiateurs). Mais n’y a-t-il pas tromperie sur la marchandise ? Leurs costumes à larges épaules ne sont-ils pas destinés à cacher des gringalets ? Un vieux policier mis à la retraite m’a confié un jour avec amertume que comme tant d’autres, on l’avait poussé vers la sortie pour de plus jeunes, de plus fougueux, « des gravures de mode quoi ». C’est pour ça qu’ils tapent comme des malades, comme ce gratte-papiers de président qui se prend pour un homme politique ou un businessman alors qu’il est en train de planter tout un pays. Faut-il croire que tous les recalés au concours de professeur d’éducation physique et sportive sont maintenant dans la voltige ?

Une amie s’en sort avec des bleus et une blessure au menton. Une autre n’a pas eu de chance, elle s’est faite attaquer par un bourgeois ventru (aidé d’un de ses voisins) alors qu’elle cherchait refuge sous un porche. Une infirmière s’est faite molestée avec le plus grand acharnement : les images ont fait le tour du web. (https://www.facebook.com/Nantes.Revoltee/videos/492109481441669/) Une syndicaliste a aussi été arrêtée après son passage par l’immonde machine à claques et à coups. Je disais que le préfet voulait « simplement supplicier ceux qui ont eu le mauvais goût de protester ». Mais il faudrait féminiser la phrase. Pourquoi ces spadassins ferraillent-ils principalement contre des dames ? Pourquoi en veulent-ils aux femmes ? Parce que ce seraient les « grandes gagnantes » du futur « système universel » de retraites ? Une pétition dit le contraire.

On peut accuser le préfet Lallemand d’aimer trop les motos, d’en vouloir une toujours plus grosse, et de mobiliser à cet effet d’innombrables légions de voltigeurs en rut. D’où ce virilisme, ce goût de l’uniforme, cette ambiance de militarisation de chaque manifestation, ce goût de la castagne et du passage en force qui fait de n’importe quelle réforme un viol initiatique sur fond d’héroïsme. Mais à mon avis, une ambivalence plus particulière inscrit l’exhibition de ces pratiques de brutalisation au cœur d’un projet plus large, qui figure précisément dans le programme d’Emmanuel Macron. Car Emmanuel Macron, comme il le dit si bien, ne fait qu’accomplir son programme.

On ne prend pas soin de lire la littérature présidentielle, mais il est significatif que le chapitre inaugural de l’ouvrage d’Emmanuel Macron titré Révolution commence par un récit de genèse usant de toutes les ficelles du roman familial. On est surpris que ce livre programmatique commence par un vibrant hommage du candidat Macron par un hommage à… sa grand-mère. Une grand-mère avec qui il parle.

De grand-mère en petit-fils, dans la famille Macron, on parle. Cette grand-mère, enseignante, ayant gravit l’échelle sociale à la force du poignet, aurait tout appris au jeune président de l’ascension sociale par ses conversations avec lui. Le futur président décrit la relation avec cette grand-mère comme un face à face exclusif, dans lequel les ascendants directs (père et mère médecins) ne sont évoqués que très rapidement. Pour ce qui est des autres membres de la fratrie (frères et sœurs tout aussi médecins) ils suivent la voie professionnelle des parents, faisant corps avec l’anonymat familial. Le petit Emmanuel, (dont le nom consacre l’élection divine, il signifie « Dieu est avec nous ») se distingue en suivant quant à lui une trace toute différente : celle d’une enseignante sortie de sa condition paysanne à la force du poignet. Telle Enée fuyant Troie en flamme, cette grand-mère quitte ses montagnes. Elle porte sur le dos sa propre mère, l’arrière grand-mère présidentielle. Il est précisé que cette dernière était « une « femme battue » et qu’elle ne dut son salut qu’au parcours héroïque de sa fille (la grand-mère d’Emmanuel Macron). Devenue fonctionnaire, cette situation lui permit une mutation décisive pour échapper à la violence du grand-père. Le parcours du jeune Emmanuel semble la répétition de cette scène primitive : le colloque exclusif et perpétuel avec la grand-mère délivre de la malédiction d’être battu (à la présidentielle ?), afin de devenir l’élu des cœurs et de conquérir tous les suffrages.

Comment échapper à la violence primitive ? Dans un devenir de président-philosophe ! au moyen d’incessants dialogues avec sa grand-mère-nourricière. Brigitte Trogneux, enseignante de théâtre à laquelle le jeune Emmanuel -devenu lycéen- donne la réplique, redouble la figure ancestrale et dialogique d’une grand-mère qui hante depuis toujours le candidat Macron. Le chapitre premier de Révolution décrit comment la relation avec cette promise poursuit par de passionnantes discussions le grand-ébat commencé avec la grand-mère. Grand-mère, grand débat, grand ébat font système. Naître à la réussite, c’est se battre en débattant. D’où la figure d’un président-philosophe gagnant parce que débattant donc jamais battu ni abattu par des obstacles qui sont autant d’arguments à affronter pour réussir à grandir comme être humain ; puisqu’être humain c’est d’abord s’élever dans la hiérarchie sociale. Rappelons que les romans familiaux ont pour objectif de surmonter la honte d’être mal-né, mais fait remarquable dans ce cas, la honte est ici surmontée par le grand débat.

Derrière ces histoires de gynécée, de secrets chuchotés, d’exclusivité maternelle et d’enfermement dans un univers où la femme est condamnée à la clôture du foyer subsiste une parole paternelle. Le candidat à la présidence poursuit l’hommage inaugural à la grand-mère par le vibrant éloge d’une figure professorale : Paul Ricœur. De manière surprenante, Emmanuel Macron précise immédiatement qu’il n’a lu aucun de ses livres, pour ajouter très rapidement qu’il eut avec Ricœur de passionnantes discussions qui l’on fait grandir. C’est à nouveau l’oralité qui constitue Ricœur en mentor et en miroir de la grand-mère. Quand ce pédagogue prend le relai de l’univers familial et familier, Ricœur fait figure de grand-père ou de père d’adoption, de la même manière que la grand-mère avait pu devenir une mère de substitution. On note qu’à nouveau la transmission générationnelle n’est pas affaire de corps, mais de parole, il s’agit d’une transmission strictement mentale qui fait du rapport corporel l’objet d’un déni systématique, puisque la violence des ancêtres a démontré que par le corps ne passent que les coups d’une violence machiste qu’il faut fuir.

Quiconque essaie de comprendre le grand débat macronien, la surdité et les distorsions de langage qui l’accompagnent est inéluctablement renvoyé à ce roman familial qui institue comme projet de rénovation totale de la vie politique cette scène primitive. On pense inévitablement aux thèses de Marthe Robert. Selon Marthe Robert, le roman familial comme genre littéraire ne relève pas du roman, mais de la magie. C’est « une parole rituelle qui doit être exprimée pour que le romancier parvienne à se libérer d’un fantasme trop astreignant » [1].

Ce fantasme, c’est celui d’une violence patriarcale que Macron dénie tout en la rejouant perpétuellement. Le propre du fantasme est que tant qu’il n’est pas déconstruit, il se répète. D’où cette ambiance de misère, de petit commerce et de grand bazar autour de l’église Saint-Augustin ce jeudi, et toutes ces manifestations qui ne sont pas prêtes de s’arrêter. Ces très anciennes histoires de honte à surmonter ne sont-elles pas une trace indélébile, le péché originel du fanatique Macron ? Selon Saint Augustin l’inventeur de cette doctrine, cette dette relève d’une culpabilité collective. Voilà pourquoi nous devrions payer si cher toutes ces histoires de papa et de maman.


Article publié le 10 Jan 2020 sur Lundi.am