Ardente et implacable, la lutte se poursuit sur tous les fronts. Elle se poursuivra ainsi aussi longtemps que le fascisme ne sera pas écrasé.

La construction Ă©conomique de l’ordre nouveau s’effectue parallĂšlement Ă  la lutte armĂ©e.

AprĂšs les improvisations du dĂ©but, imposĂ©es par les Ă©vĂ©nements eux-mĂȘmes depuis le 19 juillet, nous entrons maintenant dans la deuxiĂšme phase de la RĂ©volution, tant sur le terrain militaire que sur le plan Ă©conomique.

Il convient, Ă  ce moment prĂ©cis, Ă  cet instant capital de la bataille, d’examiner les bases nouvelles de l’activitĂ© rĂ©volutionnaire de nos amis d’Espagne.

Loin de nous en vouloir de nous livrer Ă  cet examen, nous sommes persuadĂ©s qu’ils verront dans nos recherches une preuve d’intĂ©rĂȘt et une contribution effective a la tĂąche qu’ils sont en train de rĂ©aliser : tĂąche qui a la valeur d’une grande expĂ©rience historique de caractĂšre international.

Deux faits essentiels attirent et retiennent notre attention. Ce sont :

1° — LA SUPPRESSION DU COMITÉ CENTRAL DES MILICES ANTIFASCISTES ;

2° — LES ATTRIBUTIONS NOUVELLES DU CONSEIL ÉCONOMIQUE DE CATALOGNE.

A notre avis, la disparition du ComitĂ© Central des Milices antifascistes est une erreur. Nous souhaitons que nos camarades n’aient pas trop Ă  la regretter.

Nous ne pouvons, cependant, nous empĂȘcher d’exprimer nos craintes.

Selon nous, il eĂ»t fallu conserver cet organisme nĂ© de la RĂ©volution, qui Ă©tait la garantie suprĂȘme de la possession de la force armĂ©e par le ProlĂ©tariat.

ConstituĂ© par les Syndicats, contrĂŽlĂ© par eux, le ComitĂ© Central des Milices antifascistes Ă©tait essentiellement reprĂ©sentatif d’un esprit nouveau. Sa puissance marquait la liquidation dĂ©finitive de l’ancienne armĂ©e et la constitution d’une force nouvelle entiĂšrement au service du ProlĂ©tariat et de la RĂ©volution.

La disparition de cet organisme de dĂ©fense rĂ©volutionnaire peut ĂȘtre interprĂ©tĂ©e comme le signe d’une sorte de renaissance de l’armĂ©e, abolie il y a deux mois et demi.

L’état d’esprit qui peut en dĂ©couler dans les couches populaires et mĂȘme dans les cercles dirigeants, prĂ©sente un danger certain.

En effet, en transfĂ©rant la Direction des Milices au Conseil RĂ©gional de DĂ©fense qui, par sa composition, n’est pas un Organisme spĂ©cifiquement prolĂ©tarien et syndical, on retombe dans les erreurs commises par les Communards de 1871, qui confiĂšrent la Direction de la Guerre Ă  un organisme qui Ă©chappait partiellement au contrĂŽle permanent du prolĂ©tariat organisĂ©.

La direction des milices par le Comité Central qui était placé sous le contrÎle des Syndicats enlevait cette préoccupation de notre esprit.

La suppression de ce ComitĂ© et l’incorporation des Milices dans l’appareil rĂ©gional de dĂ©fense et d’économie nous obligent Ă  revenir sur cette prĂ©occupation, et Ă  exprimer nos craintes en ce qui concerne l’avenir.

La Milice ? C’est le prolĂ©tariat en armes ; c’est la force mise au service des travailleurs, c’est la garantie formelle que jamais cette force ne sera employĂ©e contre la RĂ©volution. C’est la certitude absolue qu’aucune entreprise plus ou moins factieuse ne viendra Ă  aucun moment mettre en pĂ©ril les conquĂȘtes rĂ©volutionnaires.

L’ArmĂ©e ? C’est la force remise entre les mains d’un gouvernement qui, quels qu’en soient la forme, le caractĂšre et la composition, pourra l’utiliser “un jour” contre cette rĂ©volution, et en amener la liquidation au profit d’un clan nouveau, d’une caste nouvelle.

Nous Ă©prouvons les mĂȘmes craintes au sujet de la transformation du Conseil Économique. Cet organisme, crĂ©e par les Syndicats, contrĂŽlĂ© par eux, fonctionnant exclusivement sur le plan technique, laissait Ă  ces Syndicats la direction intĂ©grale de l’Économie.

Son existence, son fonctionnement Ă©taient, pour les Syndicats, une garantie absolue que la reconstruction de tout l’appareil Ă©conomique : production, consommation, et Ă©changes, resterait bien entre leurs mains.

L’intĂ©gration du Conseil Économique dans le Conseil RĂ©gional de Catalogne met effectivement fin Ă  cette maĂźtrise des Syndicats.

Le rĂŽle technique qui lui est attribuĂ©, d’un caractĂšre limitatif, puisqu’il ne peut Ă©mettre que des avis, fait de ce Conseil quelque chose d’assez analogue au Conseil Économique instituĂ© par le Gouvernement Français : Conseil auquel participe bien la C.G.T., mais qui Ă©chappe totalement Ă  son contrĂŽle et qui n’est, en rĂ©alitĂ©, qu’un rouage de l’Etat.

Nous avons cru devoir attirer l’attention de nos camarades de Catalogne et de l’Espagne tout entiĂšre sur ces deux modifications radicales du systĂšme instaurĂ© dĂšs le dĂ©but de la RĂ©volution.

Nous croyons que le meilleur service Ă  leur rendre est de leur ouvrir les yeux sur ce que nous sommes obligĂ©s d’appeler des erreurs : d’attirer leur attention sur les consĂ©quences que ces erreurs peuvent avoir, sur la possibilitĂ© de divorce qui pourrait se produire un jour entre les dirigeants du prolĂ©tariat et ce prolĂ©tariat lui-mĂȘme.

Nous leur demandons trĂšs instamment d’étudier cette situation, de la considĂ©rer sous son aspect rĂ©el de bien se pĂ©nĂ©trer des nĂ©cessitĂ©s rĂ©volutionnaires du moment, de ne pas perdre de vue les buts Ă  atteindre et, sans dissocier le moins du monde les forces ouvriĂšres qui Ɠuvrent a la fois sur le plan de la lutte armĂ©e et sur celui de la construction Ă©conomique, de ne pas s’engager plus profondĂ©ment dans une voie qui pourrait devenir pĂ©rilleuse.

L’attitude du Gouvernement de Madrid Ă  l’égard de la Catalogne et des provinces restĂ©es libres ; le transfert envisagĂ© du Gouvernement Central Ă  CartagĂšne, base choisie par la Russie pour une action ultĂ©rieure : l’intervention sans cesse plus nette de l’U.R.S.S. dans les affaires d’Espagne ; la conjonction des efforts des Gouvernement de Madrid et de Moscou contre la Catalogne rĂ©fractaire aux idĂ©es bolchevistes ; le groupement des forces de tous les pays dirigĂ© sur l’Espagne par les ordres du Gouvernement Russe et son Internationale : la possibilitĂ© de jonction de ces forces venant de la frontiĂšre du nord, avec celles qui pourraient partir de CartagĂšne, constituent autant de faits sur lesquels nous appelons nos camarades de Catalogne Ă  rĂ©flĂ©chir profondĂ©ment.

Pour toutes ces raisons, nous pensons que les milices antifascistes, bien que placĂ©es sous l’autoritĂ© nouvelle du Conseil RĂ©gional de DĂ©fense, doivent, “en fait”, rester sous la direction et le contrĂŽle de plus en plus sĂ©vĂšre des Syndicats Ouvriers et de leurs organismes reprĂ©sentatifs.

De mĂȘme, nous leur demandons, Ă  ces syndicats, Ă  leurs militants, aux institutions confĂ©dĂ©rales, de conserver en main la direction de l’Economie qu’ils viennent de crĂ©er et qui doit se dĂ©velopper.

Nous limitons lĂ , pour aujourd’hui, nos rĂ©flexions sur ces problĂšmes capitaux. Nous nous rĂ©servons, cependant, d’y revenir avec le seul souci d’assurer le succĂšs de la RĂ©volution Espagnole, premiĂšre Ă©tape de la RĂ©volution Libertaire mondiale qui ne peut manquer Ă  sa tĂąche : RĂ©aliser en Espagne le Communisme Libertaire.


Article publié le 17 Oct 2020 sur Archivesautonomies.org