Septembre 18, 2021
Par CQFD
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Photo Yann Levy

Barbe de trois jours et bonnet vert vissĂ© sur les oreilles, Joe porte fiĂšrement sa salopette de bleu de travail. L’homme est docker sur le port de Marseille. MariĂ©, trois enfants, chez lui rien ne dĂ©passe si ce n’est quelques poils s’échappant de son marcel. Rien, ou presque : il lui arrive parfois de passer la nuit avec un homme. On n’en saura pas beaucoup plus sur Joe. Et pour cause : il n’existe pas. Du moins pas vraiment. Le personnage a Ă©tĂ© crĂ©Ă© de toutes piĂšces par Marie * lors d’un atelier drag-king. Un temps pendant lequel un groupe de femmes (ou de personnes assignĂ©es femmes Ă  la naissance) Ă©laborent une performance dont le but est de parvenir, pour une poignĂ©e d’heures, Ă  incarner « un homme Â».

Explications avec Julia *, instigatrice de l’atelier auquel a participĂ© Marie : « On commence par gommer les signes apparents de fĂ©minitĂ© en se plaquant les seins Ă  l’aide de bandages, puis on se fabrique un sexe masculin avec un prĂ©servatif bourrĂ© de coton. Ensuite on s’habille avec des vĂȘtements connotĂ©s masculins. Â» Le moment du choix des sapes est alors dĂ©cisif : « Il y a un truc extraordinaire qui se passe Ă  cet instant puisque la personnalitĂ© de notre king va dĂ©couler de ce que l’on porte, s’émerveille encore Julia. Si l’on enfile un jogging de “racaille” ou un baggy de skateur, on ne jouera pas du tout la mĂȘme chose. C’est Ă  partir de ça qu’on invente l’identitĂ© de notre king, son prĂ©nom et quelques Ă©lĂ©ments de son histoire fictive. Â» DerniĂšre Ă©tape : « Le temps du make-up qui permet d’appuyer les traits de masculinitĂ©. On se fabrique par exemple une pilositĂ© avec du maquillage ou des petits morceaux de cheveux que l’on se colle sur le corps. Â»

Psychologue de profession, Julia est lesbienne et c’est Ă  Lille, auprĂšs de militantes des luttes LGBTQIA+ [1], qu’elle a dĂ©couvert le king, avant d’organiser elle-mĂȘme un atelier Ă  Marseille dans le cadre d’un groupe de travail entre soignantes. « Cela collait complĂštement avec le sujet de notre Ă©change du jour qui devait s’articuler autour d’un texte [du philosophe trans espagnol] Paul B. Preciado : Testo junkie [2]. Pour lui, le king est une thĂ©rapie politique. Il y a donc une dimension de soin dans cette pratique qui est pour moi une maniĂšre d’explorer et d’enrichir les questions que posent les thĂ©ories queer Ă  la psychanalyse. Â»

Corps politiques

Les ateliers drag-king ont Ă©galement une charge hautement politique : « L’idĂ©e est d’expĂ©rimenter d’une maniĂšre diffĂ©rente Ă  quel point la masculinitĂ© comme la fĂ©minitĂ© sont des concepts socialement construits, poursuit Julia. Le principe est d’éprouver dans le corps ces rĂ©flexions thĂ©oriques. Â» Des propos qui font Ă©cho Ă  ceux de Luca Greco, sociolinguiste et auteur du livre Dans les coulisses du genre : la fabrique de soi chez les Drag Kings (Lambert-Lucas, 2018), dans lequel cette pratique est dĂ©finie comme une façon de « mettre Ă  mal la dimension ontologique de la masculinitĂ© et du genre, [de montrer] son caractĂšre construit, fictionnel, performatif Â». Pour Greco, le king reprĂ©sente donc un vrai « travail de rĂ©sistance de l’intĂ©rieur, visant une dĂ©stabilisation de l’ordre binaire des genres Â».

Alice *, mĂ©decin gĂ©nĂ©raliste, Ă©tait elle aussi prĂ©sente lors de l’atelier organisĂ© par Julia. Ce jour-lĂ , elle s’est muĂ©e en Hugo. SurvĂȘt’ large, chemise de bĂ»cheron rĂ©chauffĂ©e d’un sweat Adidas rouge, casquette sur la tĂȘte, baskets aux pieds, Alice s’est improvisĂ©e des talents de graffeur. Pour elle, l’expĂ©rience a Ă©tĂ© « bouleversante Â» : « Je voulais incarner une masculinitĂ© tranquille, un mec bien, tendance pro-fĂ©ministe, mais je n’ai pas rĂ©ussi. J’ai trouvĂ© ça vertigineux de me transformer en quelqu’un de dominant et je me suis rendu compte que j’avais finalement peut-ĂȘtre une vision trĂšs nĂ©gative de la masculinitĂ©. Â» Julia, l’organisatrice de l’atelier, ne s’en Ă©tonne pas : « On performe souvent des aspects violents de la masculinitĂ©. C’est une maniĂšre de travailler autour des expĂ©riences que l’on a pu en faire. Â»

Pour Alice, cet atelier a aussi Ă©tĂ© l’occasion d’une autre prise de conscience : « Me sentant dĂ©jĂ  fragilisĂ©e par le harcĂšlement de rue, je n’ai pas voulu sortir habillĂ©e comme ça par peur de subir ce qui pourrait s’apparenter Ă  de la transphobie. Être face Ă  cette situation m’a permis de percevoir un instant ce que ça pouvait reprĂ©senter pour les personnes concernĂ©es. Â»

Identités en chantier

Chez les unes comme chez les autres, le fait de « se kinguer Â» a aussi permis de faire vaciller certains pans de leur identitĂ©. Julia, qui n’en est pas Ă  son premier coup d’essai, a l’habitude de se changer en Enzo. Homo, sĂ©ducteur et adepte du BDSM, il porte les tenues qui collent avec ses pratiques sexuelles et ne quitte jamais ses bottes noires Ă  talon compensĂ©. « Enzo a quelque chose de trĂšs fĂ©minin et grĂące Ă  lui, je me suis dĂ©couvert une part de fĂ©minitĂ© que je ne me connaissais pas, s’étonne encore Julia. J’ai toujours Ă©tĂ© gouine et me suis sentie parfois enfermĂ©e dans les carcans d’une â€œfĂ©minitĂ© imposĂ©e”. Mais depuis ma dĂ©couverte du king, je me balade avec davantage de fluiditĂ© entre les genres. Â»

Pour Marie, se muer en homme a Ă©tĂ© l’opportunitĂ© de donner du grain Ă  moudre Ă  ses « questionnements foisonnants sur le genre, sur [sa] sexualitĂ©, [son] dĂ©sir Â». Elle a aussi pu repenser le rapport qu’elle entretient avec sa garde-robe : « Mon mec m’a fait chier pendant trĂšs longtemps au sujet de mes vĂȘtements. Il fallait rentrer dans un cadre hĂ©tĂ©ronormatif correct : en gros, mettre des robes quand il fallait mettre des robes. Pour moi, cet atelier Ă©tait donc aussi une façon de reprendre du pouvoir lĂ -dessus et d’élargir mes horizons. Â» Sans compter que cette expĂ©rience aura inflĂ©chi le regard qu’elle porte sur son corps et particuliĂšrement ses bras, avec lesquels elle n’a pas toujours Ă©tĂ© trĂšs Ă  l’aise : « Ils ont Ă©tĂ© hyper valorisĂ©s dans le contexte de cet atelier drag-king parce qu’ils correspondent bien plus Ă  une norme esthĂ©tique masculine. Ça m’a permis de me rĂ©approprier cette partie de mon corps, de la voir autrement. Â»

Une « culture de subalternes Â»

Si Marie, Julia et Alice se sont changĂ©es en kings dans l’intimitĂ© d’un appartement, des performances ont aussi lieu sur scĂšne, comme Ă  la Mutinerie, bar parisien fĂ©ministe emblĂ©matique qui organise rĂ©guliĂšrement des soirĂ©es dĂ©diĂ©es. Un retour aux origines ? La question se pose, tant l’histoire du king est liĂ©e Ă  une Â« culture de club Â» comme l’explique Lickie McGuire, lesbienne, crĂ©atrice de fanzines et « spĂ©cialiste autoproclamĂ©e Â» de la pratique : « Cette derniĂšre a pris racine dans les annĂ©es 1990 dans les bars lesbiens de San Francisco, New York ou encore Los Angeles, dĂ©taille Lickie. L’idĂ©e Ă©tait de mesurer entre lesbiennes butch [c’est-Ă -dire « masculines Â»] son degrĂ© de masculinitĂ©. Celle qui passait le plus facilement pour un homme recevait alors un prix. Â» Elle poursuit : « C’était alors pour elles un continuum, une façon de crĂ©er un espace pour exprimer quelque chose qui Ă©tait en elles et qu’on leur refusait d’exprimer ailleurs. Â»

Lickie McGuire a vu naĂźtre la scĂšne française : « C’est Preciado qui, dĂ©but 2000, l’importe en France en rentrant de New York oĂč il a dĂ©couvert la scĂšne queer qui s’y dĂ©veloppe alors depuis la fin des annĂ©es 1990. Â» Lickie se remĂ©more les dĂ©buts : « Ă€ l’époque, on pratiquait Ă  quinze dans une cave du Marais. Puis, Ă  la fin des annĂ©es 2000, une scĂšne reconnue s’est montĂ©e. Depuis, la scĂšne king a explosĂ©. DerniĂšrement, la pratique a Ă©tĂ© propulsĂ©e, notamment par The Boulet Brothers Dragula, un concours drag-queen tĂ©lĂ©visĂ© rachetĂ© par Netflix dans lequel c’est un king qui a gagnĂ© la troisiĂšme saison. Â» Une starification Ă  l’Ɠuvre qui laisse Ă  Lickie McGuire un goĂ»t amer : « Pour moi, on est en train de rĂ©utiliser un pan d’une culture de subalternes pour en faire quelque chose de capitalisable, de bankable. Â»

Tiphaine Guéret

* Les prĂ©noms suivis d’un astĂ©risque ont Ă©tĂ© modifiĂ©s.


La Une du n° 201 de CQFD, illustrée par Gwen Tomahawk {JPEG}

- Cet article a Ă©tĂ© publiĂ© dans le dossier « Des fringues & des luttes Â», publiĂ© dans le numĂ©ro 201 de CQFD, en kiosque du 3 au 30 septembre 2021. Son sommaire peut se dĂ©vorer ici.

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Source: Cqfd-journal.org