Mai 23, 2022
Par Lundi matin
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Au cours d’une manifestation, le narrateur rencontre une rĂ©fugiĂ©e syrienne. Les souvenirs surgissent et se mĂȘlent, comme Ă  travers un kalĂ©idoscope. Les leurs, ceux de la rĂ©volution syrienne et de sa terrifiante rĂ©pression, ceux, comme en Ă©cho, des insurrections passĂ©e et des Ă©meutes d’aujourd’hui, la longue fuite d’Assia et les rĂ©miniscences de son enfance dans ce pays dĂ©truit. Puis naissent les sentiments.

« Depuis longtemps la haine de la police nous avait rĂ©conciliĂ© avec la haine, depuis longtemps il nous fallait lutter avec nos mots contre ceux de l’État, depuis longtemps nous voulions en finir avec ce monde qui doit absolument ĂȘtre dĂ©truit.  Â» Si l’évocation conjointe du cortĂšge de tĂȘte ou des manifestations de Gilets jaunes, et de celles organisĂ©es contre le rĂ©gime d’Assad, peut sembler quelque part indĂ©cente, il s’agit sans doute avant tout pour l’auteur d’une recherche d’expĂ©riences communes pour saisir l’indicible, pour signifier une parentĂ©, une appartenance Ă  une mĂȘme fraternitĂ© des rĂ©primĂ©s par-delĂ  toutes les barriĂšres et les frontiĂšres, Ă  tous les degrĂ©s. De la mĂȘme façon, lorsqu’Assia Ă©voque ces tortures infligĂ©es par un policier auquel elle n’a pu que souffler « Vous ne pouvez pas me tuer Â», c’est le rĂ©cit de Louisette Ighilahriz dans les mains de Bigeard en AlgĂ©rie, qui surgit, dans sa recherche tenace de repĂšres pour comprendre ce qui ne peut l’ĂȘtre. « La peur n’est pas une langue commune elle rĂ©unit et sĂ©pare, rassemble et isole pensai-je. Â»

Son arrestation en Syrie, son errance, la violence administrative, sont racontĂ©es par bribes, par vagues plutĂŽt, qui saisissent avant de se retirer et de laisser place Ă  une autre, plus douce ou plus brutale encore. « Tu dormais sur des cartons, enveloppĂ©e de vieux journaux, sur les bancs des jardins publics, dans le mĂ©tro jusqu’à l’aube, sous les ponts aux jambes d’acier rouillĂ©, dans des carcasses de voitures abandonnĂ©es, au milieu de terrains vagues oĂč passaient des ivrognes dont les grognements faisaient craquer doucement le sable.  Â» « Maintenant ta vie dĂ©pendait de dĂ©cisions prises par des ministres au teint gris, aux costumes raides, aux visages flasques comme des serpilliĂšres, dont les discours formaient une pĂąte gluante qui collait aux oreilles et tournait en boucle dans les mĂ©dias.  Â»

On sent chez Alain Parrau une curiositĂ© pour l’Histoire et les rĂ©voltes qui l’agitent, motivĂ©e certainement par ses engagements dont il parsĂšme son rĂ©cit de quelques allusions fugitives et enthousiastes : « Lamartine, le pisseur d’eau claire et son Ă©loge du drapeau tricolore, le saule pleureur de la patrie, l’énamourĂ© du lac, le branleur solitaire adorĂ© des phtisiques.  Â» « Pour la premiĂšre fois, le 1er dĂ©cembre, l’État avait tremblĂ© sous les coups de boutoir des Ă©meutiers. Le saccage de l’arc de triomphe, ce monument obscĂšne Ă©rigĂ© Ă  la gloire d’un tyran, cette injure faite aux peuples et aux soldats massacrĂ©s par ce sinistre personnage, nous avait rĂ©joui. Â» Assia, par mimĂ©tisme ou communes rĂ©fĂ©rences, le suit dans la construction de cette gĂ©nĂ©alogie :

« Comment vivre aprĂšs nous avons tenu un an disais-tu, nous avons rĂ©ussi Ă  construire une dĂ©mocratie directe, des centaines de conseils locaux ont Ă©tĂ© crĂ©Ă©s dans tout le pays nous avons fait mieux que la Commune de Paris. Mais quand les milices iraniennes irakiennes et l’aviation russe sont intervenues, l’ArmĂ©e syrienne libre devait aussi se battre contre Daech, les territoires libĂ©rĂ©s ont Ă©tĂ© perdus. Â»

TĂ©moignage, rĂ©cit, poĂšme, ce bref texte inclassable est tout cela Ă  la fois. Alain Parrau chante l’urgence d’une internationale sensible et rĂ©voltĂ©e : « Dans un Ă©clair aveuglant la vie insurgĂ©e avait ouvert une brĂšche dans le temps de l’oppression, et nous Ă©tions, ensemble, au cƓur de cette brĂšche. Jamais je n’avais Ă  ce point senti qu’il ne pouvait y avoir de bonheur en dehors de cette fraternitĂ©, et qu’elle Ă©tait bien ce que le pouvoir, ses larbins et ses chiens de garde, ses intellectuels recuits et ses plumitifs corrompus, haĂŻssaient le plus. Â»

Ernest London
Le bibliothécaire-armurier




Source: Lundi.am