Mai 31, 2021
Par ACTA
279 visites


Durant les onze jours de l’agression brutale d’Israël contre Gaza – qui n’est elle-même qu’une escalade de sa dévastation quotidienne de la vie palestinienne – je me suis tourné vers les écrits du romancier et militant palestinien Ghassan Kanafani. Dans sa courte nouvelle Lettre de Gaza, le narrateur écrit à son ami en Californie, où il a été accepté pour un diplôme d’ingénieur. Il se souvient de l’attaque contre Gaza en 1948 par les forces qui allaient devenir l’État d’Israël, et de son désir de laisser Gaza derrière lui, de se libérer de la défaite. Mais quelque chose a émoussé son « enthousiasme pour la fuite ». Avant de partir pour de bon, il se rend à l’hôpital pour rendre visite à sa nièce de treize ans, Nadia, qui appartient à la « génération qui a tellement grandi dans la défaite et le déplacement qu’elle en est venue à penser qu’une vie heureuse était une sorte de déviation sociale ». Sa jambe a été amputée ; elle l’a perdue après s’être jetée sur ses frères et sœurs pour les protéger des bombes. Elle aurait pu se sauver, s’enfuir, mais elle ne l’a pas fait. Et maintenant, lui aussi ne partira jamais. Il le dit à son ami :

Ce sentiment obscur que tu as eu en quittant Gaza, ce petit sentiment doit devenir un géant au fond de toi. Il doit s’étendre, tu dois le chercher pour te retrouver, ici, parmi les vilains débris de la défaite. Je ne viendrai pas à vous. Mais toi, reviens vers nous ! Reviens, pour apprendre de la jambe de Nadia, amputée du haut de la cuisse, ce qu’est la vie et ce que vaut l’existence.

Après avoir lu ces lignes, je me suis souvenu des mots de Karl Marx un siècle plus tôt, dans un discours prononcé à Londres en décembre 1867 et dans une lettre adressée à des camarades de New York en 1870, tous deux sur « la question irlandaise ». Un compte-rendu du discours de Marx rapporte qu’il a déclaré que la question irlandaise n’était « pas simplement une question de nationalité, mais une question de terre et d’existence ». Dans sa lettre, il écrit qu’en Irlande, « la question de la terre a été jusqu’à présent la forme exclusive de la question sociale, parce que c’est une question d’existence, de vie et de mort, pour l’immense majorité du peuple irlandais, et parce qu’elle est en même temps inséparable de la question nationale ».

En d’autres termes, il existe une relation fondamentale entre la terre et la nation et la vie et l’existence. Ce que Marx a appelé la question nationale était une façon de penser cette relation. Dans son chapitre sur la question nationale (Handbook of Marxism, à paraître), Gavin Walker souligne que Marx a écrit à une époque où les nations étaient en pleine mutation – leurs frontières territoriales étaient constamment redessinées, les langues constituaient des majorités et des minorités nationales, et l’impérialisme produisait un ordre hiérarchique mondial. Pour Marx, il était donc clair que la catégorie de nation présentait une certaine volatilité : elle était le lieu d’une contestation qui pouvait prendre des directions aussi bien réactionnaires qu’émancipatrices.

Dans une étude historique de la période 1936-1939, Kanafani a présenté une analyse marxiste de la question nationale en Palestine. Elle était encadrée par les rapports entre le leadership local réactionnaire, les régimes arabes environnants et l’alliance entre l’impérialisme britannique et le sionisme. Pour les Palestiniens assiégés par cette alliance, la question nationale a pris le pas sur les questions sociales, tandis qu’en même temps, l’antagonisme entre l’impérialisme et le leadership féodalo-religieux a conduit la classe dirigeante à soutenir un certain niveau de lutte révolutionnaire. Le développement capitaliste s’est fait de manière inégale, et aux dépens des Palestiniens. L’alliance sioniste-impérialiste de cette période, écrit Kanafani, a non seulement conduit à l’institutionnalisation de la violence coloniale et à la défaite de la classe ouvrière palestinienne, mais elle a également « réussi à saper le développement d’un mouvement ouvrier juif progressiste et de la fraternité prolétarienne judéo-arabe ».

Les recherches de Kanafani ayant été interrompues par une voiture piégée posée par le Mossad en 1972, nous devons nous tourner vers sa fiction pour compléter l’histoire. Dans Le pays des oranges tristes, le narrateur se souvient que sa famille a fui la Palestine en 1948, comme des centaines de milliers d’autres réfugiés. Il était trop jeune pour comprendre ce qui se passait au début, mais les choses se sont éclaircies lorsqu’il a vu les adultes de sa famille fondre en larmes à la vue d’oranges. Il se souvient du moment où ils sont arrêtés par la police, qui collecte les armes des réfugiés :

Lorsque notre tour est arrivé et que j’ai vu les fusils et les mitrailleuses posés sur la table et que j’ai regardé la longue file de camions entrant au Liban, contournant les virages des routes et mettant de plus en plus de distance entre eux et le pays des oranges, j’ai moi aussi éclaté en sanglots.

Certaines orangeraies ont été détruites, d’autres ont été saisies par l’État israélien. Ce symbole de la patrie palestinienne est devenu un symbole de la dépossession, avant de devenir un symbole de l’État d’Israël. Le déracinement des arbres est non seulement l’un des symboles les plus puissants de la dépossession palestinienne, mais aussi l’un de ses effets les plus néfastes. On estime que 2,5 millions d’arbres fruitiers ont été déracinés depuis 1967 pour construire les colonies israéliennes.

Nous pouvons comprendre pourquoi Marx a décrit la question nationale comme une question de terre et d’existence, et cela est vrai en Palestine. L’agriculture palestinienne est minée par les saisies continues de terres et l’expansion des colonies israéliennes, le déversement des déchets domestiques et industriels de ces colonies sur les terres palestiniennes, les restrictions à l’importation d’intrants agricoles parallèlement à la dépendance aux produits israéliens importés pour la consommation des ménages, le contrôle de l’État israélien sur l’eau et l’électricité, et la destruction des infrastructures de transport par les bombes israéliennes.

Selon Haaretz, 97 % de l’eau potable de Gaza était déjà impropre à la consommation humaine en raison de la contamination par les eaux usées ou de niveaux de salinité élevés. Les récents bombardements ont détruit les systèmes d’égouts et mis hors service une importante usine de désalinisation. L’ONU a rapporté en 2020 que Gaza avait « le taux de chômage le plus élevé au monde, et que plus de la moitié de sa population vit en dessous du seuil de pauvreté ». Les récents bombardements ont déplacé plus de 100 000 habitants de Gaza de leurs maisons.

Il devrait être tout à fait clair que le caractère économique de l’oppression palestinienne est inextricable de son caractère national. Nous pourrions nous engager dans une analyse sociale objective du colonialisme israélien et de son soutien par l’impérialisme américain, qui montrerait le rôle structurant de l’accumulation capitaliste mondiale. Mais cela ne doit pas occulter le caractère relativement autonome de l’oppression nationale. Les atrocités commises par Israël sont une forme de terrorisme qui vise à torturer, intimider et humilier les Palestiniens, précisément parce qu’ils sont Palestiniens ; et l’occupation en cours a une logique nihiliste, qui détruit et pollue la terre et menace l’existence même des travailleurs palestiniens, qu’Israël cherche non seulement à exploiter mais à anéantir, parce qu’ils sont Palestiniens. C’est une tentative de destruction totale de tout semblant de contrôle que les Palestiniens pourraient exercer sur leur terre et leur existence.

Ces thèmes étaient puissamment présents dans l’analyse de la question nationale par Marx. Nous devons noter que pour Marx, la question nationale n’était en aucun cas séparée ou secondaire par rapport aux questions supposées être purement économiques. En fait, Marx, qui venait de présenter sa critique systématique de l’économie politique dans le premier volume du Capital quelques mois auparavant, s’est totalement préoccupé de la question irlandaise, certes dans ses recherches mais aussi dans ses interventions politiques. Il ne cessa d’argumenter contre les influences du colonialisme dans l’Internationale, et travailla à des campagnes de défense des prisonniers politiques irlandais après le Fenian Rising, la tentative avortée d’insurrection armée contre la domination anglaise qui s’était produite en Irlande trois ans auparavant. Dans leur correspondance privée, Marx et Engels critiquaient les Fenians pour l’incohérence de leur idéologie politique et le caractère téméraire et destructeur de leurs bombardements. Mais ils n’ont jamais formulé de telles critiques en public, pour des raisons que Marx a clairement exposées dans ses écrits sur la question irlandaise.

Les conditions imposées à l’Irlande, que Marx a longuement détaillées dans Le Capital et dans ses discours et lettres ultérieurs, sont assez familières : expulsion, dépossession, déplacement, expulsion de la terre, bas salaires, chômage, famine. Tel était le caractère économique de la question nationale. Mais il ne cessait également d’insister sur son caractère fondamentalement politique. Il écrivait à Engels en 1869 que s’il avait cru auparavant que l’ascendant de la classe ouvrière anglaise permettrait de renverser le régime colonial en Irlande, des recherches plus approfondies l’avaient amené à penser le contraire. Il conclut maintenant que l’indépendance de l’Irlande est dans « l’intérêt direct et absolu de la classe ouvrière anglaise » et que, sans elle, elle « n’accomplira jamais rien » : « Le levier doit être actionné en Irlande. »

Employant une autre image mécanique en 1870, il décrit l’Irlande comme le « point faible » de l’Angleterre – un langage qui anticipe les théories ultérieures de la révolution russe comme « maillon faible de la chaîne impérialiste ».

La première raison à cela était que la domination des classes dirigeantes anglaises sur l’Irlande maintenait non seulement leur richesse mais aussi leur domination en Angleterre même. Si l’armée et la police anglaises étaient retirées d’Irlande, il y aurait immédiatement une révolution agraire, ce qui entraînerait la chute de l’aristocratie foncière en Angleterre. Les capitalistes anglais bénéficiaient de l’afflux de viande et de laine bon marché sur le marché anglais, et avaient intérêt à réduire la population irlandaise par l’expulsion et l’émigration forcée afin de pouvoir investir dans des terres sur place en toute « sécurité ». De plus, les excédents envoyés d’Irlande en Angleterre ont fait baisser les salaires des travailleurs anglais.

Mais « le plus important de tout », écrivait Marx, était que la classe ouvrière en Angleterre avait été divisée en « deux camps hostiles ». Les ouvriers anglais considéraient les Irlandais comme des concurrents qui abaissaient leur niveau de vie ; ils se considéraient comme des membres de la nation dominante, devenant les outils des aristocrates et des capitalistes contre l’Irlande et renforçant leur domination sur eux-mêmes. Marx comparait les préjugés religieux, sociaux et nationaux des ouvriers anglais au racisme des « Blancs pauvres » aux États-Unis. Les ouvriers irlandais, en revanche, considéraient les ouvriers anglais comme les complices de la domination anglaise en Irlande, et cet antagonisme était « artificiellement entretenu et intensifié par la presse, l’église, les journaux comiques » – en d’autres termes, par ce qui a été décrit depuis comme les appareils idéologiques de l’État.

Il écrit : « Cet antagonisme est le secret de l’impuissance de la classe ouvrière anglaise, malgré son organisation. C’est le secret par lequel la classe capitaliste maintient son pouvoir. » La tâche la plus importante de l’Internationale était de provoquer une révolution sociale en Angleterre, car c’était « le seul pays dans lequel les conditions matérielles de cette révolution ont atteint un certain degré de maturité ». Mais le seul moyen d’y parvenir était d’obtenir l’indépendance de l’Irlande. C’était donc « la tâche de l’Internationale de mettre partout au premier plan le conflit entre l’Angleterre et l’Irlande, et partout de se ranger ouvertement du côté de l’Irlande », afin « de faire comprendre aux ouvriers anglais que pour eux l’émancipation nationale de l’Irlande n’est pas une question de justice abstraite ou de sentiment humanitaire, mais la première condition de leur propre émancipation sociale ».

Je voudrais observer que Marx avance deux arguments en faveur du caractère universel de l’émancipation irlandaise, dans le registre objectif et dans le registre subjectif. Tout d’abord, il présente une analyse sociale objective qui repose sur le postulat que le niveau le plus mature du développement capitaliste fournit les conditions matérielles de la révolution. Pourtant, l’évolution du processus matériel objectif n’est pas linéaire, car ce n’est pas la contradiction entre le capital et le travail qui initie la révolution sociale, mais la contradiction entre le colonialisme et l’indépendance nationale. L’analyse objective du colonialisme montre non seulement qu’il existe un processus non linéaire, mais aussi que ce qui apparaît comme la contradiction générale n’existe pas à l’état pur. Les conditions de la révolution sont en fait une accumulation de contradictions, qui fusionnent de manière à rendre possible une rupture révolutionnaire.

Cela signifie que ces formes et circonstances spécifiques historiquement concrètes sont le lieu d’une intervention subjective, et c’est ainsi que je lis l’analyse marxienne de l’antagonisme interne à la classe ouvrière. On pourrait y voir une version d’une théorie du rapport objectif entre race et classe, ou entre racisme et capitalisme. C’est certainement une question intéressante. Mais ce qui est tout aussi significatif est que Marx cherche ici à décrire pourquoi la classe ouvrière est impuissante, sans pouvoir, malgré son organisation. En d’autres termes, il est possible pour la classe ouvrière d’être organisée, et d’être organisée par des organisations de lutte des classes dans les conditions matérielles les plus mûres pour la révolution, et de ne pas constituer un sujet révolutionnaire. Le sujet révolutionnaire n’existait pas déjà ; il n’était pas simplement la classe ouvrière, en tant que catégorie sociologique objective. Il devait être construit politiquement, et cela signifiait que la question nationale était la condition politique du sujet révolutionnaire. Cette condition politique, cependant, offre un indice du caractère universel de la lutte, même au-delà de son importance directe pour la lutte des classes en Angleterre.

Bien sûr, les analyses historiquement spécifiques de Marx sur le colonialisme anglais en Irlande et la composition de la classe ouvrière ne peuvent pas simplement être transposées à tout type d’occupation et à toute forme de division identitaire. Il a vu que dans cette conjoncture, il était nécessaire de surmonter les hostilités et les suspicions mutuelles entre les sections des masses laborieuses, et de provoquer une désidentification avec la nation dominante, ce qui exigeait un engagement ferme et largement ressenti en faveur de l’émancipation anticoloniale. Mais ceci était basé sur une analyse concrète de la situation concrète, ce qui est précisément ce qui doit être fait pour le présent. Nous n’avons pas besoin de déterminer à l’avance que la Palestine est le point faible du capitalisme mondial, que sa libération serait le levier d’une révolution mondiale, ou que l’antagonisme entre Palestiniens et Israéliens est le secret de l’impuissance de la classe ouvrière et du pouvoir capitaliste pour saisir l’universalité de la cause palestinienne. La pertinence toujours actuelle de l’engagement de Marx réside dans l’affirmation d’une politique émancipatrice au sein de la question nationale. L’importance de cette affirmation est claire lorsque nous considérons que, même avant la récente série de bombardements, le responsable des droits de l’homme des Nations unies a déclaré que les habitants de Gaza étaient « enfermés dans un bidonville toxique de la naissance à la mort, privés de dignité ; déshumanisés par les autorités israéliennes à un point tel que les responsables ne semblent même pas considérer que ces hommes et ces femmes ont le droit, ainsi que toutes les raisons, de protester ».

En fait, cela met en évidence une tension dans la conception marxienne du processus révolutionnaire, illustrée dans le rapport entre la maturité des conditions matérielles et le point le plus faible. Dans l’analyse de Marx, le plus haut niveau de développement capitaliste a en fait généré une situation dans laquelle la lutte de libération nationale a pris le pas sur la lutte des classes. L’indépendance nationale elle-même est devenue une condition politique de la révolution. La logique du point faible de Marx montre que le processus révolutionnaire n’est pas prédéterminé, et son analyse de la question nationale montre qu’elle a une dimension irréductiblement politique. Cela signifie qu’il n’y aura pas une seule lutte, mais aussi qu’il y a un caractère universel à ces luttes. Marx le souligne lorsqu’il affirme que l’émancipation nationale est une condition de l’émancipation sociale. Mais si nous soutenons que le processus révolutionnaire ne suit pas un cours prédéterminé, et qu’il a des conditions politiques, alors l’universalité d’une lutte n’est pas déterminée par le fait qu’elle soit le levier de la révolution, car dans des situations différentes, il y aura des leviers différents. Ces luttes sont universelles en raison de leur caractère émancipateur même : parce qu’elles avancent des principes de justice qui dépassent leurs situations locales et s’appliquent à tous. Ces principes, même s’ils émergent d’une situation locale, sont antagonistes à l’ensemble du système qui génère et régénère la domination et l’exploitation, et toute lutte émancipatrice doit procéder à la destruction de ce système et à l’invention de nouvelles formes de vie, rationnelles et égalitaires.

Il ne s’agit pas d’une justice ou d’un humanitarisme abstrait qui, face à une situation coloniale, plaiderait pour la fin de la haine et des combats, une sorte de variante humaniste des formulations courantes des grands médias qui attribuent les morts palestiniens au « conflit » plutôt qu’à l’armée israélienne. Dans cette situation coloniale, la lutte pour l’émancipation universelle est nécessairement la lutte pour l’autodétermination des Palestiniens.

Dans sa dernière interview, Kanafani a déclaré que c’était précisément la dimension universelle de la situation palestinienne qu’il cherchait à représenter : « Il n’y a pas un événement dans le monde qui ne soit pas représenté dans la tragédie palestinienne. Et lorsque je dépeins la souffrance des Palestiniens, j’explore en fait le Palestinien comme un symbole de la misère dans le monde entier. »

Mais comme le montre sa Lettre de Gaza, ce n’est pas seulement la souffrance des Palestiniens qu’il a dépeinte. C’était aussi cet engagement résistant envers la vie et l’existence, le refus de partir. Lorsque le narrateur laisse sa nièce à l’hôpital, son courage et son sacrifice le transforment. Le Gaza de la défaite et du déplacement est devenu « quelque chose de nouveau. Il me semblait que ce n’était qu’un début ».

Permettons, nous aussi, à la résistance et à la persistance du peuple palestinien de nous transformer. C’est ainsi que la politique commence.

Asad Haider est membre du comité de rédaction de Viewpoint Magazine. Il est l’auteur de Mistaken Identity.




Source: Acta.zone