DĂ©cembre 13, 2020
Par Marseille Infos Autonomes
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La chose est connue, la CanebiĂšre se transforme et certains aimeraient en faire la nouvelle rambla française. On y met du nouveau goudron, on te la nettoie, on te la repeint, on y met la biennale d’art contemporain et on y chasse les pauvres. Dans ce tableau dĂ©sastreux, un dĂ©tail – certes moins grossier que l’hĂŽtel de luxe collĂ© Ă  Noailles – devrait toutefois attirer notre attention : l’exposition « la dent creuse, cartographie de la colĂšre Â» Ă  la mairie des 1er et 7e arrondissements. Dans cette exposition financĂ©e par la rĂ©gion, on y parle du « drame de la rue d’Aubagne Â» qui aurait enclenchĂ© un « rĂ©veil des citoyens Â» auquel « d’autres colĂšres se sont mĂȘlĂ©es : les gilets jaunes, les femmes, le climat, les lycĂ©ens. Â», – J’aimerais trĂšs sincĂšrement comprendre ce que peut ĂȘtre « la colĂšre du climat Â» mais ce n’est pas ma question. Les artistes, apparemment sur une bonne piste, ont dĂ©cidĂ© « de capter l’expression symptomatique d’une colĂšre plus large, imbriquant les piĂšces apparemment disparates d’un seul et mĂȘme puzzle Â» Ă  l’occasion des deux ans du « drame Â», et ce, au « fil des marches, des revendications, des solidaritĂ©s, des mobilisations et des affrontements Â» ce qui au bout du compte devient cinq ou six photos et quelques phrases vides.

En effet, Ă  l’hiver 2018, les immeubles s’effondraient et les barricades s’enflammaient ; la lutte contre la gentrification entrait dans une nouvelle phase qui elle-mĂȘme s’inscrit dans une histoire plus vaste, une tradition anarchiste plus qu’un « rĂ©veil de citoyens Â» en vĂ©ritĂ©. À cette occasion la CanebiĂšre Ă©tait le thĂ©Ăątre d’affrontements violents avec les forces de l’ordre et une plaque tournante des luttes. Ni « colĂšre qui se mĂȘle Â» ni pique-nique. En revanche, les manifestant.e.s les plus tĂ©mĂ©raires montaient des barricades avec des Ă©chafaudages et brĂ»laient les sapins de NoĂ«l de la ville. Nous attaquions les magasins de luxe et le Mercure encore en travaux, nous occupions les futurs locaux de Manifesta, redoutant leur installation futur. Et surtout, ne l’oublions pas ! Nous attaquions la mairie des 1er et 7e arrondissements. Nous attaquions ces vitres qui furent brisĂ©es, coloriĂ©es, affichĂ©es puis calfeutrĂ©es, protĂ©gĂ©es et cachĂ©es. En ce temps, le message Ă©tait clair et s’adressait Ă©galement aux personnes les plus proche de nous : gentrificateurs par l’art, nous ne sommes pas vos amis ! DĂ©cideurs publics collabos, cachez vous ! À ce moment lĂ , nous n’entendions pas trop parler des artistes et la mairie s’était claquemurer derriĂšres des panneaux de bois comme une vulgaire banque.

gaz lacrymogĂšnes, un gilet-jaune dans la foule, un diptyque de feu de poubelle – il y a de quoi ĂȘtre en « colĂšre Â» justement, parce que la « rage Â» est passĂ©e de l’autre cĂŽtĂ© de la vitre.

À ce sujet, la sagesse populaire est sans dĂ©tour : il n’y a que deux cĂŽtĂ©s Ă  une barricade : celui des ami.e.s et celui des ennemis. Il n’y a que deux cĂŽtĂ©s Ă  une vitrine : celui de la vie et celui de la marchandise. Dans cette exposition rĂ©voltante, la « colĂšre Â» – notre colĂšre Ă  l’origine – est devenue marchandise. Marchandise culturelle, gratuite peut-ĂȘtre, mais marchandise quand mĂȘme. La « rage Â», notre rage, est devenue reprĂ©sentation. La vitre qui hier Ă©tait la surface de l’expression populaire : casse, bris, collages, tags est maintenant une sĂ©paration. Mais il ne s’agit pas seulement d’un problĂšme de mise en images du monde, certes la contestation elle-mĂȘme est devenue image, une image lisible, traduite dans un langage institutionnel – en l’occurrence quelques cadres et des murs blancs au rez de chaussĂ© de la mairie de proximitĂ©. Mais il s’agit surtout d’une dĂ©possession. De celui, badaud, qui se retrouve spectateur sĂ©parĂ© de ces propres gestes : tenir la banderole, cramer un fumi – y compris de gestes qui sont scandaleux pour cette mĂȘme institution et largement criminalisĂ©s, comme allumer un feu par exemple. Le spectateur est sĂ©parĂ© de ces propres mots et de ces propres Ă©motions : « colĂšre Â», « rage Â», « contestation Â», de ces couleurs : rouge, orange, jaune. Dans le monde rĂ©ellement renversĂ©, le vrai est un moment du faux dirait Guy Debord, nous disons : le manifestant esseulĂ© face Ă  la reprĂ©sentation de sa manifestation est comme un con.

Je vois dĂ©jĂ  les Ă©ternels rĂ©formistes rouler leurs gros yeux vers le ciel et les artistes, si naĂŻfs qu’ils en deviennent navrant, tomber des nues. Pourtant, il faut bien le dire : cette exposition dĂ©possĂšde, aliĂšne, dĂ©sarme la contestation et par-dessus le marchĂ© tout en valorisant la fausse alternative Ă©lectoraliste, rĂ©pare l’image d’une institution honnit. Ces artistes qui prĂ©tendent combattre « avec nous Â» – c’est-Ă -dire en nous filmant justement quand il ne le faut pas – volent au secours des institutions bourgeoises. Ce sont encore eux qui repeignent aprĂšs l’émeute, ramassent les mĂ©gots Ă  la plaine et Ă©teignent les feux de poubelles, sauf les gros, qu’ils se hĂątent de prendre en photo. Les responsables d’une telle usurpation sont connus, ce sont les mĂȘmes depuis des annĂ©es, sauf qu’ils se sont emparĂ©s de la mairie et ont pu y mettre leurs photos de merde. Ce sont les artistes et les politiciens dit « de gauche Â». Tous des traĂźtres. Parfois, lors d’une exposition par exemple, les artistes doivent bien donner leurs noms. L’identitĂ© des deux « artistes Â» – le mot tend Ă  devenir une insulte – exposantes Ă  la mairie se trouve facilement sur l’affiche officielle et l’adresse de leur association est indiquĂ©e sur le site BFMverif. Nous en profiterons pour glisser dans leur boĂźte aux lettres un mot expliquant nos dĂ©saccords.

Ce qui est effrayant dans cette affaire ce n’est pas l’incroyable bĂȘtise qui pousse certain.e.s ignorant.e.s Ă  agir n’importe comment sans se soucier des autres, mais bien la vitesse avec laquelle les mĂ©canismes de rĂ©cupĂ©ration fonctionnement. La vitesse avec laquelle le gilet-jaune rĂ©putĂ© irrĂ©cupĂ©rable Ă  su se retrouver sous cloche. Il est aussi frappant de voir la mairie fraĂźchement installĂ©e – et tous ceux qu’elle reprĂ©sente : les artistes-naĂŻfs et autres bourgeois inavouĂ©s porteurs de l’idĂ©alisme ambiant – avoir le rĂ©flexe stupide de mettre un gilet-jaune sur le devant de son pare-brise comme un automobiliste qui ne veut pas ĂȘtre emmerdĂ© au rond-point. Plus qu’une appropriation symbolique qui ne trompe personne, c’est pour eux un grigri, une amulette qu’ils espĂšrent efficace pour les protĂ©ger de « la contestation Â», de « la colĂšre Â» et de « la rage Â». Plus ils l’enferment dans un cadrage « la contestation Â» plus ils s’en espĂšrent protĂ©gĂ©. Dans ce cirque, les artistes sont des sorciers corrompus au service des dominants. Toute cette armĂ©e de techniciens de l’art et de la culture Ă©crasante servent le Spectacle et nourrissent la confusion. Cette bataille contre le Spectacle il ne faut pas l’oublier, car il s’agit du rouage le plus perfectionnĂ© de la machine Ă  rĂ©cupĂ©ration et Ă  valorisation capitaliste. Son incommensurable capacitĂ© Ă  retourner nos propres forces contre nous. La sociĂ©tĂ© du Spectacle n’est pas qu’un livre incomprĂ©hensible Ă©crit par un vieux fou comme on veut bien nous le faire croire. La sociĂ©tĂ© du Spectacle c’est lorsque tout ce qu’on vit s’éloigne dĂ©jĂ  dans une reprĂ©sentation. C’est notre stupĂ©faction solitaire devant la vitrine de la mairie du 1e et 7e arrondissement, et l’impuissance qui s’en dĂ©gage. Et les consĂ©quences de la sociĂ©tĂ© du Spectacle nous les connaissons aussi : c’est la lĂąchetĂ© de nos liens, l’inconsistance de notre rĂ©sistance. C’est la sensation qui parfois s’empare de nous, qu’il n’y a rien de solide derriĂšre, ni communautĂ©s ni joies profondes. C’est cette dĂ©sagrĂ©able impression que ce qui nous entoure n’est qu’un dĂ©cor de cinĂ©ma. C’est cette raretĂ© des lieux et des temps rĂ©ellement partagĂ©s. C’est aussi la CanebiĂšre comme toboggan pour touristes et le vieux port comme zoo de la marchandise. Pour lutter contre le Spectacle nous devons construire des lieux, permettre des Ă©changes et des liens intenses. CrĂ©er des Ă©vĂ©nements, faire advenir des situations. Nous savons que pour cela les leçons de l’art sont incontournables. C’est dans nos lieux, centre sociaux autogĂ©rĂ©s, bars et fĂȘtes clandestines que peuvent advenir des situations. Pour cela, nous voulons compter sur les artistes, les vrai.e.s, ceux et celles qui s’allient, ceux et celles qui dĂ©sertent. Ceux et celles qui, Ă  la place d’un pouvoir misĂ©rable dans la machine Ă  broyer capitaliste, optent pour devenir des artisans de la vie nouvelle.

ARTISTES 2 MERDE POLITISEZ VOUS !

ARTISTES 2 MERDE REJOIGNEZ NOUS !

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Source: Mars-infos.org