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I. Prologue

Samedi après midi, le soleil règne sur le pays occitan. Posé à la terrasse d’un bar placé place Candolle, je lis d’un oeil Just Kids(1) sirotant mon pastis. De l’autre, je scrute la belle brune assise à la table en face de moi. Loin de Patti Smith, elle respire la féminité. Une beauté à la classe méditerranéenne vous donnant l’envie d’être un type propre sur soi. Seulement, je n’ai pas le temps de me disperser, j’ai un article à écrire. Il y a un mois, j’ai rencontre un petit homme fort sympathique dans une free party perchée au sommet des montagnes noires. « Appelle-moi Ted » qu’il m’a dit bouffant le caisson de basse. Et après avoir insisté avec talent, Ted a accepté d’embarquer un « journaleux » avec lui pour l’organisation de sa prochaine teuf du crew Piratek.
Dans dix minutes, nous avons rendez-vous en bas du Corum. Je me lève, finis mon pastaga d’une lampée, jette un dernier coup d’oeil à ma belle brune quinesera qu’un tableau exposé dans mes songes ; puis je laisse quelques pièces sur la table sans oublier mon sac à dos contenant l’essentiel pour survivre dans ce bas monde : capotes, vinasses, cannettes de bières fortes, couvertures de survie, un peu d’argent, tabac, de la verdure, feuilles, briquet, un sweat-à-capuches, un carnet avec son stylo, une bouteille d’eau et un sandwich au thon. Equipé, je peux me diriger au point de rendez-vous en toute sérénité.

II. Sur la route

15h47, un camion rafistolé s’arrête devant moi. La tête de Ted sort précipitamment d’une des vitres : « Monte vite derrière ! On ne s’arrête pas, il ne faut pas que le moteur refroidisse ! ». Sans poser de question je m’entasse à l’arrière du camion, m’improvise une place au milieu des enceintes, des lumières et des câbles qui trainent. Ted conduit clope au bec. A côté de lui, son petit bout de femme l’accompagne. On l’appelle Amy, en référence à Amy Whinehouse, mais ce n’est point parce qu’elle chante bien. Infirmière la semaine et cow-boy le week-end, il ne faut pas se fier à sa tête de blondinette ni à sa gentillesse naturelle. Question dopage, elle couche n’importe quel cycliste assez fou pour se mesurer à elle. Assis tout à droite, Dj Vacuum fait aussi partie du voyage. Il me regarde excité, « C’est bon le journaleux est bien installé ! Direction Beauduc ! ». Le moteur gronde. Beauduc, situé en Camargue, est l’un de ces derniers bastions de liberté en France.

Des kilomètres de sable éloignés de toute civilisation garantissant qu’aucun flic ne vienne vous emmerde. Un vrai petit coin de paradis au bord de la Méditerranée pour anarchistes et peuples vagabonds. « Il faut en profiter, ça plait pas, les politiciens de la région veulent le fermer ! » m’informe Amy. Je note le conseil.

Ted baisse la musique trance joué par le poste :
« – Qu’est-ce tu m’as demandé le journaleux ?
– Tu fais quoi dans la vie le teuffeur ?
– Contrairement aux travellers(2), je ne vis pas dans mon camion. On a un petit appartement avec Amy et j’bosse sur les chantiers en tant que maçon, la paye est pas dégueulasse. Et le week-end, au lieu de monter des murs de riques, j’monte des murs de son.
– Et ça fait longtemps que t’organises des free ? »
L’animal m’explique que l’amour du caisson lui est venu grâce à la culture reggae/dub. Je comprends mieux le tatouage « one love » sur son avant-bras, un vrai teuffeur aurait sûrement écrit « hardcore jusqu’à la mort » me dis-je. Ted n’a jamais vraiment aimé l’école, ila toujours été unbosseur manuel. A l’âge de 17 ans, il fabriquait déjà ses propres caissons pour les soirées qu’il organisait avec ses amis. « On avait volé un groupe électrogène sur un chantier, on ramenait un peu de son dans la forêt puis on invitait tous nos potes. C’était vraiment fait à l’arrache mais j’peux t’dire qu’on a bien fait chier le maire de notre village ! » me dit-il en souriant de fierté. Depuis, « j’suis devenu accro à la basse, à ce goût de liberté, et au fait de voir tous ces gens prendre leur pied en oubliant leurs soucis devant mon sound system. Du coup, petit à petit j’ai investi mon temps et pas mal d’argent pour proposer des soirées de meilleur qualité. Et à 28 piges, j’commence à avoir de l’expérience.
– Et combien il vaut le caisson sur lequel je suis assis ?
– Environ 1000 euros.
– Doux Jésus… ! dis-je en reprenant mon souffle. Et celui qui ressemble à un meuble Ikéa en fin de vie, il vaut aussi deux mois de RSA ?!
– Nan, lui, je l’ai fabriqué moi-même… »

teuf beauducTed n’est pas vraiment du genre bavard. L’envie de le titiller un peu me prend…
« – Et sinon la drogue… t’aimes plutôt ça ?
– J’me suis bien fendu le crâne, mais aujourd’hui j’en ai plus besoin. J’ai fais le tour, j’ai vécu en bien et en mal ce qu’il y avait à vivre…, je devine sa sincérité dans le ton de sa voix. C’est une évidence que dans le monde de la free, la drogue est présente. mais il ne faut pas non plus tout résumer à ça. Les journalistes parlent de nous que quand y’a des faits divers. Personne ne dit que les raveurs arrivent à rendre heureux des milliers de personnes chaque week-end sans avoir besoin de l’Etat ou d’une boite privée, juste en s’organisant entre nous. Y’a aussi une dimension politique dans ce qu’on fait, on n’a aucune démarche mercantile, on fonctionne sur donation. Pour les travellers c’est une vraie philosophie de vie tout aussi légitime que n’importe laquelle ! »
Dj Vacuum acquiesce de la tête, sauf que lui est resté bloqué. Nous traversons les routes de campagne, à l’abri de tout contrôle de police. Il coupe soigneusement du speed pâteux sur une boîte de CD. La technique se ressent.
« – T’en veux une le journaleux ?
– Si tôt… ?
– Notre génération ne touchera sûrement pas la retraite, autant se flinguer avant ! » m’affirme-t-il avec ses quelques dents en moins cachées par des joues creusées. Hédonisme et drogue, voilà un cocktail qui ne t’arrange pas la gueule, me dis-je. Mais par souci d’une approche empirique et dans l’espoir qu’ils arrêtent de m’appeler « le journaleux », je finis par lui répondre :
« – Mets moi en deux mecton !
– J’aime cet état d’esprit ! »
Nous retraversons le sud de la France. Un trajet Montpellier-Beauduc que nous nous enfilons dans chaque narine.

III. Artisans du son

Après quelques heures de route dont 30 minutes sur un chemin en terre vous permettant de faire le point sur l’état de vos amortisseurs, nous arrivons enfin. Le reste de l’équipe nous attendait accoudé à un camion aussi chargé que le nôtre. Les pieds dans le sable, face à la mer, le cadre est idyllique. La soirée tient ses promesses. Et je me sens plutôt en forme. Un peu trop même.
Nous partageons maintenant une bière, les trentenaires se racontent leur semaine en se chamaillant comme de vieux amis.
« Ca ne m’étonne pas de toi, t’as toujours été la pire des raclures ! », « Ouais, mais j’suis pas un crevard comme toi ! ». A la dernière gorgée, Ted les rappelle à l’ordre « Allez les gars, il faut décharger et tout installer avant la tombée de la nuit ! ». Tout le monde s’arrête de déconner. Une partie des Piratek s’occupent de monter le mur, une autre des lumières et de la déco, Ted des machines, puis Dj Vacuum, ingénieur du son de formation, est à la technique. Une véritable équipe d’intermittents connaissant parfaitement leur rôle. Une coordination impressionnante à observer. Deux heures suffisent à nosstakhanovistes pour transformer le paysage. Le désert de sable vierge laisse place à un sanctuaire dionysien.

Devant la forteresse de vingt kilowatts se dressant maintenant sous mes yeux, Ted « fait péter ». Disons qu’il rèle le son, le peuple qui danse ne va pas tarder à débarquer. N’ayant pratiquement rien branlé, je me propose d’être de corvée à la donna. Un rôle simple. Il suffit de se mettre à l’entrée du parking puis de tendre la main en demandant aux gens de participer aux frais de la soirée. Amy me prête une chaise.
Une Peugeot 206 arrive à ma hauteur. La vitre du conducteur se baisse, un couple d’hipster me salue. Surpris de voir ici ces clubbers représentant le côté sombre de la techno, « Ben qu’est-ce vous faites là ? Vous vous êtes perdus ? Ici on aime pas écouter la musique de petite tapette qui chatouille l’oreille en sirotant un mojito vous savez ? » ai-je envie de leur demander. Je ne fais que les saluer gentiment, ils ont l’air sympa. L’homme à la chemise boutonnée me file quelques pièces de monnaie puis je leur indique où se garer. La bagnole suivante est un vieux C15 rempli d’hippies-punks pouvant foutre la trouille à mémé. Crêtes, dreadlocks et piercings sont au rendez-vous. Des gens polis me donnant un billet de cinq euros, et une boulette de shit histoire de m’aider à patienter sur ma chaise posée au milieu du néant. J’apprécie le geste. Camions et voitures affluent, c’est maintenant le tour d’un type habillé en survet-basket-casquette d’ouvrir la vitre de sa Golf. Il écoute du Kaaris.
« – Salut c’est la donna !
– Salut la donna ! Tiens, trois euros…
– Merci camarade ! Au fait… t’as pas l’air d’être un fan de techno à première vue, commentça se fait que tu te retrouves là… ?!
Il me regarde bizarrement :
– Pourquoi ? T’es flic ?!
– Presque… journaliste !
Il rigole :
– Parce qu’ici, j’peux venir comme je suis, y’a pas de videur qui te casse les couilles pour ta tenue ou ta gueule. Tout le monde est cool, personne ne cherche la merde contrairement aux boites de nuits. Et puis si au début j’aimais pas trop cette musique de taré, à force de venir, je kiffe ça maintenant. C’est hypnotisant si tu vois ce que je veux dire… ! » J’acquiesce de la tête en lui conseillant d’écouter du Dooz Kawa la prochaine fois.

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IV. Ode dionysienne

Amy vient me remplacer. Enfin libre, je m’empresse de donner l’argent à Ted, gardant pour moi la boulette, trois clopes et une gourmandise récolté, c’est le deal de la donna. Il esttemps de rejoindre la partouze sonore. Ma libido m’apeplle.
3 heures du mat, planté au milieu de la foule déchainé, le sharane(3) m’envahit. Dj Vacuum me fait un clindo’eil, ses joues m’apparaissent de plus en plus creuses. « Ca tape hein ?! » me dit-il. Je me concentre sur le mur de son. Il devient un totem qu’il faut honorer, le sens de mon existence. Derrière, planqué sous sa tonnelle, Ted est aux platines. Il est le foutu chaman de cette cérémonie mystique. Musique répétitive, danse animiste, et mon être rentre en transe. Autour de moi, le peuple qui danse m’ouvre ses bras. Je me sens en pleine synergie synesthésique planté dans un décor cinématographique. Je vis un film en haute définition…

V. Descente

Dimanche 15 heures, jour du seigneur.
« – Eh mec ! T’as pas des acides ? me demande pour la sixième fois mon nouveau pote aux yeux globuleux.
– Négatif… bonne chance camarade ! Ca en est fini de moi, j’arrête les conneries… ! » Il n’y a plus de bonheur dans mon petit coeur. Me voilà arrivé au bout de la pellicule. J’abandonne dignement le champ de bataille, m’assieds en retrait au sommet d’une dune de sable, et observe les derniers survivants. Des extrémistes de la fête. Ils crèveront sûrement tous avant moi me dis-je.

Sous mes yeux, les soldats tombent maintenant comme des mouches. Chacun s’est transcendé dans l’efferversence festive jusqu’à l’épuisement final. Mourir pour mieux revivre. Amy, fidèle à sa réputation, lunettes de soleil et bouteille de rosé à la main, est le dernier cow-boy du fat-ouest à danser. Il est l’heue de tout ranger. Ted lui fait un bisou sur le front puis il réveille ce qu’il reste à ses amis. Une armée de zombies se lève, je le rejoins. Nous rassemblons nos forces pour débrancher le son, remballer la déco et tout ranger dans les camions. Sans oublier de ramasser les déchets qui trainent car « on n’est pas des bâtards ! Il faut laisser le site propre » rappelle Ted.

Le dernier caisson entassé et la porte du camion refermée, il n’y a plus rien. Plus aucune trace si preuve de la partouze sonore qui s’est déroulée ici. Un désert de sable se dresse à nouveau devant moi, terriblement vierge. Comme si tout cela ne s’était passé que dans ma tête…

Merlin

(1) Just kids est un livre autobiographique de Patti Smith vous plongeant dans l’atmosphère artistique underbround new-yorkais des années 1960-70. (2) Ainsi, les travellers parcourent le monde, leur pays, leur région afin d’écouter et/ou de faire de la musique électronique (le plus généralement dans la nature ou dans des bâtiments abandonnés). Certains travellers constituent des sound systems. Ils transportent alors assez de matériel pour organiser des free parties sur leur route, pouvant rassembler jusqu’à plusieurs milliers de teuffeurs. Les travellers vivent en général dans des camions aménagés (parfois des bus, rarement des caravanes). Très bricoleurs et récupérateurs (le « système D » est une règle de vie chez les travelleurs), ils aménagent souvent eux-mêmes leurs camtars, réparent les pannes techniues pouvant survenir sur le route, créent leurs propres systèmes d’alimentation (batteries, énergie solaire…). Très solidaires entre eux, ils se regroupent souvent pour camper ou pour voyager, formant une tribu. (3) Force ressentie envahissant le corps et l’esprit sous prise d’hallucinogène.

Source: http://www.lepoing.net/artisans-du-son-trip-report-en-free-party/ -