DĂ©cembre 14, 2020
Par CQFD
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Illustration de Placid

L’Ɠuvre de fiction est souvent considĂ©rĂ©e comme un divertissement qui nous permet de nous Ă©vader d’un rĂ©el oppressant, mĂ©diocre ou pĂąlichon. C’est l’effet bigger than life [1], cet irrĂ©sistible besoin de se projeter dans un rĂ©cit plus grand, qui a si bien servi les religions. C’est aussi parfois simplement un moyen de suspendre le temps et de sortir de l’exiguĂŻtĂ© du quotidien, voire de l’incarcĂ©ration, comme le rappellent les compagnons de camp de travail nazi dans Les Racines du ciel de Romain Gary en invoquant l’invisible « Mademoiselle Â» :

« â€” Vous allez essayer de vous conduire devant elle comme si vous Ă©tiez des hommes. Je dis bien “comme si” — c’est la seule chose qui compte. Vous allez me faire un sacrĂ© effort de propretĂ© et de dignitĂ©, sans ça, je cogne. Elle ne tiendrait pas un jour dans cette atmosphĂšre puante [
].
Il y eut quelques rires rauques, mais tous nous ressentions confusĂ©ment qu’au point oĂč nous en Ă©tions, s’il n’y avait pas une convention de dignitĂ© quelconque pour nous soutenir, si on ne s’accrochait pas Ă  une fiction, Ă  un mythe, il ne restait plus qu’à se laisser aller, Ă  se soumettre Ă  n’importe quoi et mĂȘme Ă  collaborer. Â»
(Romain Gary, Les Racines du ciel, 1956)

Cette fonction est essentielle, mais se crĂ©er des bulles d’imaginaire n’est qu’un palliatif. Sans basculer dans le didactisme souvent maladroit du roman Ă  thĂšse, la fiction peut aussi venir nourrir les luttes pour Ă©largir nos horizons, dĂ©cadrer le regard et incarner des problĂ©matiques. De la cli-fi (climate fiction, abordant le thĂšme du rĂ©chauffement climatique) au roman social, la littĂ©rature et le cinĂ©ma peuvent percuter les esprits de maniĂšre plus charnelle et sanguine que les statistiques d’experts ou les essais universitaires. Parce que nous ne sommes pas uniquement des cerveaux animĂ©s, il y a urgence Ă  intĂ©grer ce maelström qu’est l’ĂȘtre humain dans toutes ses dimensions, en s’adressant Ă  des vies et des Ă©motions au-delĂ  de la seule raison. Quand la fiction se pique de « dĂ©sincarcĂ©rer le futur Â» ou de tracer de nouvelles trajectoires utopiques, elle peut devenir un renfort Ă©minemment politique.

La fiction reste pourtant mĂ©sestimĂ©e dans la gamme des munitions militantes. En face, d’autres ont en revanche saisi tout le profit qu’ils avaient Ă  en tirer. En 2005, le multimilliardaire Warren Buffett disait : « Il y a une guerre des classes, c’est un fait. Mais c’est ma classe, la classe des riches, qui mĂšne cette guerre et qui est en train de la gagner. Â» Cette morgue s’applique aussi Ă  la bataille culturelle. Les institutions militaires, Ă©tatiques et autoritaires ont un cran d’avance pour armer l’imaginaire grĂące au soft power, c’est-Ă -dire les ressources intangibles Ă  la disposition d’un Ă‰tat lui permettant d’affirmer sa suprĂ©matie autrement que par l’usage de la force ou de ses ressources Ă©conomiques.

Ainsi l’armĂ©e, via la DĂ©lĂ©gation gĂ©nĂ©rale Ă  l’armement, recrute des auteurs de science-fiction dans une Red Team dont « l’idĂ©e est d’imaginer le futur Ă  horizon lointain et d’anticiper les futures menaces. Par dĂ©finition, nous sommes prisonniers de notre mental quotidien. Pour percer le mur de l’imaginaire, il faut faire appel Ă  des personnes qui pensent en dehors du cadre  : les auteurs de science-fiction sont de ceux-lĂ . Â» [2] Dans le mĂȘme registre, le soutien officiel de la Direction gĂ©nĂ©rale de la sĂ©curitĂ© extĂ©rieure (DGSE) Ă  la sĂ©rie Le Bureau des lĂ©gendes vise Ă  redorer le blason des espions, bien dĂ©fraĂźchi entre le dĂ©sastre du Rainbow Warrior et les pitreries d’OSS 117. Et ça fonctionne : depuis la premiĂšre saison en 2015, les candidatures spontanĂ©es d’agents secrets en herbe auraient augmentĂ© de 450 %. La Chine investit elle aussi dans la science-fiction et incite ses Ă©coliers Ă  regarder des films conçus pour diffuser la puissance technologique du pays et rendre acceptables les expĂ©riences de crĂ©dit social ou l’entretien de la flotte aĂ©ronautique chargĂ©e d’ensemencer les nuages


Dans ces exemples de fictions encadrĂ©es par l’institution, il ne s’agit pas tant de dĂ©velopper l’imaginaire que de le normer et de façonner une certaine perception du rĂ©el. L’objectif est d’influencer ce que nous appelons normalitĂ© « et qui n’est rien d’autre que le dĂ©lire acceptĂ© de notre relation au monde Â» selon l’écrivain Juan JosĂ© Saer [3]. Les ressorts du soft power s’appuient en effet sur le fonctionnement du cerveau : celui-ci, contrairement Ă  ce qu’on croit, ne se contente pas de ce qu’il a sous les yeux – Lionel Naccache parle de « l’illusion de complĂ©tude visuelle Â» [4] – mais se nourrit aussi de bribes de fictions pour reconstituer le rĂ©el. Nous passons en fait notre temps Ă  combiner perception et imagination, Ă  assembler de petits morceaux d’observation directe, de rĂȘves imaginaires et de souvenirs tronquĂ©s pour se crĂ©er le nid qui va constituer notre idĂ©e du monde.

« Prendre des p’tits bouts d’trucs et puis les assembler ensemble. Et Ă©couter l’rĂ©sultat tranquille, dans ma chambre. Â»
(Stupeflip, « La Menuiserie Â»

Nous avons donc tout intĂ©rĂȘt Ă  nourrir ces cerveaux affamĂ©s de morceaux d’utopies, de rĂ©sistance et d’alternatives. Pas pour se raconter des contes de fĂ©es, mais pour recaler notre perception de la normalitĂ© qui a une fĂącheuse tendance Ă  se dĂ©grader. L’ Â» amnĂ©sie environnementale Â», par exemple, nous fait oublier que la biodiversitĂ© fantasmĂ©e de notre enfance Ă©tait dĂ©jĂ  en moins bon Ă©tat que celle des gĂ©nĂ©rations passĂ©es. La succession de catastrophes, de rĂ©gressions sociales et de mesures liberticides fait petit Ă  petit glisser la « normalitĂ© Â» vers des situations qui auraient Ă©tĂ© inacceptables il y a encore quelques annĂ©es. Dans cette bataille culturelle, la fiction peut nous aider Ă  faire bouger notre « fenĂȘtre d’Overton Â», c’est-Ă -dire l’éventail de mesures considĂ©rĂ©es comme acceptables par l’opinion publique. LĂ  encore, certains l’ont bien compris, comme en tĂ©moigne le « pas de deux Â» du Medef et du gouvernement. Les fameux « ballons d’essai Â», les sorties polĂ©miques comme celle de Geoffroy Roux de BĂ©zieux affirmant en pleine pandĂ©mie qu’il « faudra bien se poser tĂŽt ou tard la question du temps de travail ​ Â», n’ont en rĂ©alitĂ© qu’un seul but : faire apparaĂźtre, en comparaison, les dĂ©clarations d’Emmanuel Macron comme justes et pondĂ©rĂ©es.

Sans sombrer dans ces travers manipulatoires, nous pouvons nous aussi recourir Ă  la fiction pour teinter la social mood d’entraide et d’auto-organisation, plutĂŽt que de gouvernements fascistes et de hĂ©ros guerriers. L’ Â» humeur sociale Â» ne fait pas tout, certes. Mais elle peut marquer une diffĂ©rence le jour oĂč les choses tournent vraiment Ă  l’orage. Et l’on ne pourra pas se reposer sur les dystopies d’Aldous Huxley et George Orwell jusqu’à la fin des temps, Ă  se rĂ©pĂ©ter combien ils Ă©taient visionnaires et combien on est mal. Il va falloir s’inventer de nouvelles utopies, trouver des moyens de s’en sortir ou au moins de cesser de nuire. Disposer de fictions peut nous y aider, d’autant mieux qu’elles sont articulĂ©es aux constructions collectives d’utopies qui s’organisent « ici et maintenant Â», ce now-here anagramme selon Gilles Deleuze et FĂ©lix Guattari [5] de l’Erewhon donnant son nom au roman de Samuel Butler. Parce que ce que nous vivons n’est pas uniquement une Â« crise de la sensibilitĂ© Â» mais aussi le fruit pourri des rapports de domination, la fiction, si elle veut produire un albedo politique – c’est-Ă -dire avoir un impact en termes de capacitĂ© Ă  faire rĂ©flexion et Ă  diffuser la lumiĂšre – doit nourrir une culture de rĂ©sistance, faire « friction Â». Dit autrement, La Servante Ă©carlate de Margaret Atwood n’a pas fait plus pour la condition des femmes que le mouvement #MeToo, ni Le Dernier Rivage de Stanley Kramer pour la lutte antinuclĂ©aire que les mobilisations contre le rĂ©acteur SuperPhĂ©nix… Mais sans ces renforts de la fiction, qui sait ce qu’il serait advenu ?

Corinne Morel Darleux


« Reprendre pied Â»

Le pouvoir politique de l’imaginaire ? Corinne Morel Darleux l’évoquait dĂ©jĂ  dans PlutĂŽt couler en beautĂ© que flotter sans grĂące. Extrait :

« Dans une sociĂ©tĂ© en perte de repĂšres, oĂč le superflu a pris le pas sur le nĂ©cessaire, oĂč l’on confond plaisirs et bonheur, oĂč l’on commente plus qu’on agit, Ă©merge le besoin d’un nouvel ordre imaginaire, d’un rĂ©cit collectif qui nous aide Ă  ne pas dĂ©sespĂ©rer et Ă  reprendre pied. Pas pour se raconter de belles histoires qui dĂ©tournent des efforts Ă  faire, mais pour fournir Ă  la rĂ©sistance une culture de rĂ©sistance. Nous avons aujourd’hui besoin d’un nouveau saut culturel. Si la science a fait sa part d’alerte, l’art et la culture peuvent encore l’amplifier. Ils façonnent la sociĂ©tĂ©, Ă  la maniĂšre d’un soft power. Ainsi, la science-fiction des annĂ©es 1940-1950 a largement irriguĂ© l’imaginaire de cette pĂ©riode. J’aime imaginer qu’elle a contribuĂ© Ă  la crĂ©ation en 1972 [du journal Ă©cologiste radical] La Gueule ouverte, la mĂȘme annĂ©e que le rapport du Club de Rome, et plus globalement participĂ© Ă  la prise de conscience des risques climatiques et technologiques. Peut-ĂȘtre plus sĂ»rement d’ailleurs par une gĂ©nĂ©ration de lecteurs-spectateurs plongĂ©s dans leurs dystopies et autres voyages temporels que par des arguments rationnels et policĂ©s. Â»



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- Cet article a Ă©tĂ© publiĂ© dans le dossier « Imaginaires en lutte Â» du n°193 de CQFD, en kiosque du 4 au 31 dĂ©cembre. En voir le sommaire.

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Source: Cqfd-journal.org