Août 30, 2021
Par Lundi matin
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Il n’est point besoin d’ĂȘtre Al Capone pour transgresser,

il suffit de penser.

Philippe Roth, J’ai Ă©pousĂ© un communiste

Mais l’homme libre n’est point envieux, il admet volontiers ce qui est grand et sublime et se rĂ©jouit que cela existe.

G.W.F Hegel, Leçons sur la philosophie de l’Histoire

Les pieds dont celui qui vous maĂźtrise foule vos citĂ©s, d’oĂč les a-t-il, s’ils ne sont des vĂŽtres ?

Etienne de la BoĂ©tie, Discours de la servitude volontaire


Arles et une ville qui a la capacitĂ© de devenir quelque chose d’autre et d’absorber beaucoup plus que ce qui en a Ă©tĂ© fait jusqu’à prĂ©sent [1].

Le souffle d’un changement est perceptible et Arles se trouve plus que jamais dans les esprits et dans les mĂ©dias internationaux [2].

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Le spectacle de la richesse des riches est une insolence. Il ne s’agit pas d’un trait de caractĂšre. Cette insolence tient Ă  la nature de cette richesse dont l’existence mĂȘme, indĂ©pendamment de la variĂ©tĂ© de ses manifestations sensibles, est une insolence.

Dans l’histoire du capitalisme, certains, avisĂ©s, avaient mis au point une Ă©thique de la modestie ; leur vocation Ă©tait de faire briller leur argent dans les veines obscures de l’investissement et de l’accumulation du capital, mais cette richesse, Ă©tant ce qu’elle est et davantage encore ce qu’elle est devenue depuis, n’échappe plus Ă  sa propre manifestation directement sensible dans le spectacle [3] et ne contrĂŽle plus cette intrinsĂšque insolence.

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A Arles, la tour dite Luma est l’une des formes sensibles de cette insolence. Loin de susciter l’indignation, elle est assez gĂ©nĂ©ralement vĂ©nĂ©rĂ©e par tous ceux Ă  qui elle signifie un mĂ©pris qui, pourtant, devrait les Ă©clairer sur l’état du monde et sur leur propre condition. Ces applaudissements presque unanimes Ă  l’insulte indiquent assez la puissance de fascination du spectacle et le niveau d’acquiescement Ă  la rĂ©alitĂ© aujourd’hui unilatĂ©ralement et exclusivement produite par le capital accumulĂ©. Ils rĂ©vĂšlent sa capacitĂ© Ă  produire, d’un mĂȘme mouvement et le spectacle et ses spectateurs.

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La tour d’Arles est solidaire des vols spaciaux privĂ©s qui se succĂšdent dans une atmosphĂšre terrestre qui devient une fournaise au point que de gigantesques incendies sont aujourd’hui immaĂźtrisables. Spectaculaires, ces incendies le sont moins par leurs capacitĂ©s de dĂ©vastation qui leur valent d’ĂȘtre contemplĂ©s Ă  la tĂ©lĂ©vision, que parce qu’ils partagent la mĂȘme cause que la tour d’Arles, le tourisme spatial ou toute autre dĂ©raison spectaculaire : Le rĂšgne devenu autocratique de l’économie marchande ayant accĂ©dĂ© au statut de souverainetĂ© irresponsable.

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Ceux – ils seront nombreux – qui seront scandalisĂ©s par le rapprochement de ces phĂ©nomĂšnes qui leur semblent sĂ©parĂ©s veulent ignorer que partout les mĂȘmes causes produisent dĂ©jĂ  les mĂȘmes effets. A Arles, le dĂ©sastre intellectuel en cours dont tĂ©moigne l’exercice majoritaire de la seule libertĂ© d’applaudir – dĂ©sastre que vont efficacement achever les projets philanthropiques de la tour – rend, d’un mĂȘme coup, la ville inhabitable par ses habitants. Ils seront remplacĂ©s par des spectateurs aguerris et plus fortunĂ©s, dĂ©jĂ  conditionnĂ©s aux exigences renouvelĂ©es de passivitĂ© de l’entreprise spectaculaire.

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Que la tour vide la ville d’une forme dĂ©jĂ  presque antĂ©rieure de l’humanitĂ©, voilĂ  qui ne fait pas de doute. Le monde qu’elle installe avec elle est celui oĂč le seul besoin est devenu le besoin d’argent, le besoin solvable. L’envie gĂ©nĂ©rale n’est que la forme dĂ©guisĂ©e oĂč s’établit la cupiditĂ© que produit une Ă©conomie fondĂ©e sur les seules eaux glacĂ©es du calcul Ă©goĂŻste.

« Le souffle d’un changement est perceptible et Arles se trouve plus que jamais dans les esprits et dans les mĂ©dias internationaux. Cet enthousiasme suscite l’attraction et l’intĂ©rĂȘt d’investisseurs individuels et d’entreprises [4]. Ce mouvement peut gĂ©nĂ©rer de l’inquiĂ©tude face au changement qu’il produit, notamment face au risque de gentrification, qui personnellement me prĂ©occupe, mais reprĂ©sente aussi des opportunitĂ©s nouvelles Ă  saisir pour de nombreux acteurs locaux [5]. Â»

Transforme ta maison en marchandise dit celle qui organise un pompeux bavardage de plusieurs jours sur l’hospitalitĂ© en mai 2018 et appelle maisons ses luxueux hĂŽtels et restaurants.

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Sa fortune exonĂšre Maja Hoffmann de cette cupiditĂ© que ne peuvent manquer de montrer ceux qui n’ont que leur force de travail Ă  mettre sur le marchĂ©. Cette innocence qu’elle doit Ă  l’onction du capital, ou Ă  ses sĂ©jours Ă©dĂ©niques sur une Ăźle privĂ©e des Grenadines, l’empĂȘche de comprendre le scepticisme des arlĂ©siens Ă  l’égard de la gratuitĂ© qu’elle promet. Ca lui suffit, elle sait que l’appĂąt du gain est dans la nature humaine. L’ingratitude, l’envie et la mĂ©chancetĂ© aussi : sa belle innocence est impuissante Ă  convaincre certains arlĂ©siens du dĂ©sintĂ©ressement de ses acquisitions Ă  elle : « â€Š je me trouve Ă  nouveau, utilisĂ©e et stigmatisĂ©e, aprĂšs des annĂ©es d’engagement pour la ville, la crĂ©ation, l’environnement, les droits de l’homme, l’éducation
 des convictions profondes rĂ©duites Ă  un appĂ©tit immobilier dans lequel je ne me reconnais pas [6] Â».

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« Tous les jours, note Maja Hoffmann, les gens se mĂȘlent de choses qu’ils ne comprennent pas, qu’ils ne connaissent pas
 Je prĂ©fĂšre faire que rĂ©agir [7] Â»

Bien sĂ»r, l’incomprĂ©hension des rares qui n’applaudissent pas, est, sans discussion, Ă  mettre sur le compte de l’ignorance. La majoritĂ© de ceux qui acquiescent sont, eux, particuliĂšrement bien informĂ©s par Paris-Match. InformĂ©s, par exemple, que le formidable nombre de plaques d’inox de la tour Ă©voque le calcaire des Alpilles si proches. On ne saura pas s’il s’agit du calcaire urgonien ou de la molasse burdigalienne. Il s’agit de calcaire, cela devrait suffire aux spectateurs qui ne connaissent des Alpilles que le moulin de Daudet – oĂč jamais Daudet n’a mis les pieds – pour croire que l’inox rappelle bien le calcaire.

Mais trĂȘve de gĂ©ologie, ce qui est important, c’est de savoir que Maja Hoffmann ne rĂ©agit pas, elle fait. Elle ne discute pas, elle fait. Comme sa fortune l’innocente de toute cupiditĂ©, elle l’exonĂšre de faire de la politique : elle ne fait donc pas de politique. Il faut la croire, comme pour l’inox et le calcaire, ou la spĂ©culation immobiliĂšre. A moins que nous nous mĂȘlions, ici encore, de ce que nous ne comprenons pas.

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Nous comprenons cependant que cette action, cette culture du fait accompli dont Maja Hoffmann se prĂ©vaut, indiffĂ©rente Ă  toute discussion et sur laquelle aucune objection n’a de prise, c’est exactement l’exercice du pouvoir autocratique de l’économie marchande Ă©mancipĂ©e de la politique et de la fiction mĂȘme de la dĂ©mocratie. Un Ă©lu arlĂ©sien, dans un magnifique mouvement dialectique, rĂ©sume bien cette phase de domination – et la justifie – en disant « c’est un investissement privĂ© d’intĂ©rĂȘt gĂ©nĂ©ral [8] Â». Dans la phase de domination rĂ©elle du capital, phase dans laquelle celui-ci produit tous les aspects de la vie, personne, de toute façon, n’a plus les moyens de suspecter les capitalistes de poursuivre des intĂ©rĂȘts privĂ©s. En effet, ils produisent et le monde et ce qu’il convient d’en penser. Le pouvoir d’agir sans contrĂŽle qu’exerce Maja Hoffmann, ce bon plaisir de mĂ©cĂšne est identiquement une souverainetĂ© irresponsable.

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Mais nous touchons Ă  une Ă©poque oĂč la capacitĂ© mĂȘme de penser est devenue superflue.
Cette tour n’est pas une tour. C’est un complexe, un archipel. Ce centre d’art contemporain n’est pas un centre d’art contemporain. Ses promoteurs sont pleins d’idĂ©es pour changer le monde – sans le changer – mais on ne connaĂźt aucune de ces idĂ©es ni ne les comprend. C’est un lieu de rencontre, aussi, oĂč l’on partage rĂ©guliĂšrement une soupe Ă©clectique, dans laquelle des experts internationaux appointĂ©s et spĂ©cialisĂ©s dans la perpĂ©tuation de la vie mutilĂ©e viennent mettre leur grain de sel : logorrhĂ©e obscure qu’on ne peut traduire qu’en rĂȘveries innocentes et puĂ©riles [9]. Voulez-vous remonter Ă  la source et savoir ce que pense Maja Hoffmann ? Vous dĂ©couvrez que ce sont ses compĂ©tences linguistiques qui vous empĂȘchent prĂ©cisĂ©ment de la comprendre tout Ă  fait : Maja Hoffmann, apprend-on, parle couramment le français parmi deux autres langues ; c’est la raison pour laquelle elle s’exprime de façon si hasardeuse [10]. Et ce qu’elle dit est par ailleurs si prophĂ©tique que cela Ă©chappe Ă  l’entendement : il faut l’intervention d’exĂ©gĂštes aussi serviles qu’assermentĂ©s pour approcher ses visions : « Maja Hoffmann a pas mal d’avance sur l’opinion
 Cette avance rend parfois difficile de comprendre ce qu’elle veut faire, parce qu’elle a une vision qui est Ă  20 ans, Ă  30 ans et qui, je pense, dĂ©passe sa propre existence [11]. Â» VoilĂ  que se vĂ©rifie une fois encore la vieille remarque selon laquelle tout ce que vous ne pouvez pas, votre argent le peut. Ici, un sujet du spectacle peut ĂȘtre remarquĂ© pour sa bĂȘtise et sa totale insignifiance au point de devenir une vedette, lĂ , une marchande de mystĂšres est crĂ©ditĂ©e d’une intelligence hors norme parce qu’elle est milliardaire.

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Mais la tour est aussi un lieu, nous dit-on, de recherches et de production. On n’y produit – on y insiste – rien moins que l’avenir. On y travaille sur des matĂ©riaux biosourcĂ©s locaux, paille de riz, de tournesol, Ă©corce de riz calcinĂ©e oubliant au passage de mentionner que ses recherches ont dĂ©jĂ  Ă©tĂ© menĂ©es en d’autres lieux et laboratoires et que la technique de la paille associĂ©e Ă  la terre a Ă©tĂ© dĂ©jĂ  expĂ©rimentĂ©e par l’un des trois petits cochons.

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Le tout de cette affaire est d’ajouter Ă  tout ce que nous croyons dĂ©jĂ  encore quelque chose Ă  croire. La pensĂ©e erratique des maĂźtres du monde inaugure des mystĂšres qui rĂ©clament notre contemplation. Et les fidĂšles sont nombreux, et, bien sĂ»r, toujours plus nombreux. Les rĂ©seaux sociaux, encĂ©phalogrammes de la conscience spectaculaire, nous montrent la capacitĂ© des spectateurs Ă  acquiescer Ă  une version nouvelle du mĂȘme mensonge selon lequel il n’y aurait de salut que dans un consentement toujours plus Ă©troit au rĂ©el dĂ©miurgiquement produit par le capital.

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Comme les tombes se serraient contre l’église dans l’espoir de la rĂ©surrection et de la vie Ă©ternelle, les photos innombrables, les icones de la tour sur les rĂ©seaux sociaux tĂ©moignent de cette certitude naĂŻve de participer Ă  la rĂ©surrection d’Arles. La contemplation spectaculaire de la richesse mĂȘme Ă  laquelle est rĂ©duite la communautĂ© des spectateurs est le soupir de la crĂ©ature accablĂ©e par le malheur, l’ñme d’un monde sans cƓur, elle est l’esprit d’une Ă©poque sans esprit. La lutte contre cette contemplation est donc par ricochet la lutte contre ce monde qui la produit comme consolation toujours plus toxique.

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« L’investissement social Â», tel que nous le voyons se dĂ©velopper sur le territoire expĂ©rimental que devient Arles, donne aux riches et Ă  leurs cercles autoritĂ© et emprise sur un territoire [12], ainsi que le pouvoir et la rĂ©compense dĂ©licieuse de faire le bien. Ce leurre Ă  destination des spectateurs atomisĂ©s et sĂ©parĂ©s de tout pouvoir crĂ©er leur monde, relĂšve par ailleurs d’une stratĂ©gie qui s’articule Ă  merveille avec les prĂ©supposĂ©s et les rĂ©sultats du nĂ©olibĂ©ralisme. Cet investissement se comprend dans le cadre d’une recomposition de l’action publique, rendue possible par le niveau des fortunes accumulĂ©es. Cette recomposition de l’action publique concomitante Ă  sa dĂ©cadence organisĂ©e par la ruine minutieuse de l’état dit providence, ouvre aux riches l’opportunitĂ© de s’immiscer dans la coordination des actions devenues trĂšs lacunaires des pouvoirs publics, des associations et acteurs historiques de terrain, de prescrire des rĂšgles et des prioritĂ©s par le biais des appels Ă  projets et des bourses et financements qu’ils consentent, bref de privatiser Ă  bas bruit les techniques mĂȘme de gouvernement.

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Les riches redĂ©finissent ainsi le monde avec une insolence et une autoritĂ©s implacables qui a tout du rĂȘve technocratique d’une sociĂ©tĂ© fonctionnelle et intĂ©grĂ©e dans laquelle ceux qui sont dĂ©possĂ©dĂ©s de tout apprennent de ceux qui les dĂ©possĂšdent comment ils doivent survivre dans ce monde oĂč ils n’ont plus de place. Et ils doivent les remercier, et, s’ils ne s’en mĂȘlent pas, ils subiront leurs enfants au mĂȘme titre que les catastrophes qu’amoncelle une Ă©conomie criminelle qui a dĂ©clarĂ© la guerre Ă  tout ce qui est vivant.

Arles, Août 2021




Source: Lundi.am