Octobre 4, 2021
Par Lundi matin
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Après le bar nous rentrons donc « à la maison », avec Lix. Je passe un p’tit instant gênant avec elle et un type sympa (que je soupçonne de quelque chose) puis je vais me coucher. L’air est tiède. Sur mon matelas et son drap kitch, sans oreiller, glissée-fragile dans un duvet que j’ai emprunté, je suis rapidement envahie par le chagrin et une angoisse mélancolique. Je n’sais plus pourquoi je suis là. Je m’sens comme une pièce rapportée, comme un premier soir de colo, comme lors d’une récré en solo. Je m’sens gourde, seule et non-aimée. J’ai l’impression qu’tout l’monde s’anime, et que tout le monde s’aime, sans moi. Je m’sens vexée de ne pas en être alors que je n’veux pas y aller. J’aimerais que tout les autres gens soient seul·e·s comme ça je serais juste comme tout l’monde. J’ai le sentiment de me trouver de l’autre côté, derrière la ligne, derrière la vitre (c’est l’cas de l’dire, cf : partie 1). Le monde à l’extérieur de cette pièce m’apparaît comme un grand ensemble, gluant, brutal et cohérent ; tandis que moi je suis recluse, différente, morte aux yeux du monde. Je sais déjà que tout le monde aura des tonnes de choses à se dire, à partager, à mettre ensemble ; parce qu’i&els aiment être ensemble. Sauf que moi je n’ai pas envie d’avoir besoin de m’faire des potes. J’ai pas envie d’avoir envie d’voir des humain·e·s. Je me sens mal dans ma solitude et pourtant je la chéris beaucoup, je la cultive. Allongée seule sur ce lit de merde je fait pousser mon amertume, je la nourris de fioul, je l’asperge d’huile, l’huile du seum. Ça fait beaucoup vieillir mon âme. Ça me rappelle les voyages de classe qui me mettaient infiniment mal. Classes bleues quand on va à la mer, classes blanches quand on va à la neige, classes vertes quand on va en rando. Quand il s’agissait d’un séjour (que ça durait + qu’un jour), j’avais tout de suite envie d’partir, et je ne voulais qu’une seule chose : être chez moi. Pourtant j’aimais beaucoup l’école, j’étais accro, jamais je n’ai raté un jour, mais ne pas être chez moi la nuit, ne pas pouvoir partir le soir, changer de décor, quotidiennement, cela m’était insupportable. Je voulais partir, et coûte que coûte. Et chaque jour de ces séjours me démontrait plus que la veille à quel point, définitivement, je n’étais pas à la maison. Je sentais bien que rien ici n’était ni à moi ni pour moi. Or je voulais ces deux choses ensemble, à chaque instant. Je voulais que les choses soient à moi, pour moi, et plus tard (toujours maintenant) dans la vie, j’aurais envie que les choses non seulement soient à moi, pour moi et qu’elles aillent vers moi, mais qu’également elles passent par moi ; qu’elles soient des choses faites par moi. C’est l’étendu de mon ordurerie, c’est mon immense vanité, et c’est l’origine de mon mal, mon mal de bide et de cerveau. J’en étais là de mes pleurnicheries, sur mon petit lit une place merdique, et j’étais pleinement là-dedans, je barbotais dans ce sentiment : je veux maman, je veux des bras qui m’aiment et se taisent, ne me demandent rien, s’ouvrent et sentent la crème au soleil. Quand j’étais gamine en colo, ça n’est pas que mes parents me manquaient, c’est leur éternelle dévotion et leur amour indéfectible qui me manquait. Et ce soir là c’était pareil : je ne me sentais pas aimée, et d’ailleurs c’était bien normal car je ne l’étais pas spécialement.

Sauf qu’en amour « pas spécialement » revient à dire « pas du tout ». La neutralité en amour n’existe pas, l’indifférence est son contraire. Soit on aime, soit on n’aime pas. Alors évidement bien sûr il peut y avoir de l’indifférence et du rejet dedans l’amour, mais alors c’est l’éclipse total, l’amour s’absente justement, il n’est pas là, c’est une ombre, un absentéisme, l’absence d’une chose, c’est autre chose, une mutation, un champignon, un par-dessus qui cache l’en-dessous ; enfin vous voyez c’que j’veux dire, je n’en sais rien. Quoi qu’il en soit : l’absence de palpitations, la neutralité, l’objectivité, l’égalité des sensations, la platitude, la stable considération, ce n’est pas de l’amour ; l’indifférence n’est pas l’amour. Or le monde est indifférent, et l’on ne supporte pas cela.

L’humanité est comme moi, allongée sur mon vieux matelas à ruminer le fait que merde, pourquoi personne ne chante mes éloges, pourquoi aucune eau ne se ride, ni aucune terre ne se retourne, comment ma personne pourrait être d’une si petite importance, comment mon passage dans cette pièce, pourrait n’avoir qu’une si petite influence ? Beaucoup d’humains ne supportent pas, cette vaste indifférente nature. On veut l’amour, et faute d’un amour qu’on nous donne gratuitement, on est prêt·e·s à payer très cher en rituels hard-core, norm-core, droite-core, hétéro-core ou police-core. Quitte à vivre seul·e ou sans amour on préfère encore s’écrouler sous des tonnes d’amour en octets, ou en tonnerre. Mais patienter, s’humilier, s’abimer dans l’humilité, on en a perdu l’habitude. On se perd (et moi la première) dans de bien trop hautes opinions de nous-même en tant que nous-même. Mais je n’sais plus pourquoi j’dis cela. J’en étais donc là et lasse, passive chagrine, mégalomane dans ma déprime.

Je me disais : je n’aime pas ça. Je n’aime pas être là sans grand désir, sans grande amitié naissante, sans volonté de puissance nouvelle. Je me rappelais de quand j’étais petite, comment je détestais ces voyages, enveloppés la de « neutralité » que l’on exige des enseignant·e·s … je n’aimais pas ça, j’voulais qu’ça crie. J’voulais qu’on m’aime à l’infini, que j’puisse mentir, manipuler ; être écoutée, qu’on boive mes mots, aime mes yeux, sniffe mes pets … j’voulais qu’on m’adore, qu’on m’adule, etc. Où était passé cet amour universel, parce que l’univers c’était moi ? Où était ce love sans condition et abondant que je recevais à la maison, tellement il y avait du monde ? Je me suis toujours arrangée, plus tard (et encore aujourd’hui) pour être entourée de personnes qui m’aiment assez, et que j’aime aussi. Des personnes inoffensives, belles, calmes et douces. Bref j’en étais là de mes pensée, sur ce lit médiocre à une seule place dans cet ex-bureau vide carrelé. Et j’pensais qu’à Lussas non plus, je n’serai pas spécialement aimée. Et je le savais d’autant + que je savais ne pas vouloir me faire élire, me faire aimer, encore moins me faire épilée. Je ne voulais rien être de spécial, j’étais ce qu’on appelle la flemme.

Seulement voilà les feignantes, peu de gens les aime. Si l’on n’est ni drôle ni spécial·e, ni pertinent·e, ni agréable, personne vous aime. Mais enfin c’est peut- être de là que peut démarrer quelque chose. L’indifférence suscitée est une boucle en spirale tenace, car comme tout le monde, je ne suis pas spécialement aimable lorsque je ne suis pas aimée.

Mais on est bien forcé·e·s de survivre, et c’est un comble, figurez-vous : j’ai même pas besoin d’avoir envie ; mon inconscient le fait pour moi : je suis sympa. Ça me fait chier, mais j’suis sympa. Parfois ça cesse : j’suis exécrable, puis ça recommence : je suis sympa. C’est vraiment chiant, j’trouve ça médiocre. J’aimerais être une, indivisible, toujours la-même, un mec basique au ph neutre, qui n’a rien de spécial à faire, qui est aimé, gratuitement, spontanément, et qui n’a rien de spécial à être. J’ai pas envie de gratter l’amour, j’ai juste envie de faire ma route. Mais pourtant tout (toujours) m’rappelle que je dois collecter des likes, des pouces en l’air, de l’appréciation, de l’appartenance. Moi j’ai pas envie de bosser pour avoir ça, j’ai envie d’avoir ça en stock, que ça soit compris dans le programme, que ça soit natif dans ma vie. J’aimerais juste pouvoir-être, normalement.

J’en étais là de mes pensées. Et j’ai fini par m’endormir.

Alors que je recopie ce texte, je repense au fait que cette semaine était une semaine bénévole. C’est un joli mot « bénévole », ça pourrait presqu’être un prénom, comme Pénélope ou Bénédicte… Et je m’demande si cette semaine, ne consistait pas (justement) à m’abolir, à rencontrer, m’anéantir, servir et prêter allégeance. N’étais-je pas dans un don de moi, dans l’espoir naïf wannabe [1] de devenir une vague option dans je ne sais quel logiciel ? C’est étrange le bénévolat. L’envie de se donner à une cause, d’abolir la marche-marchandise, de se rouler par terre dans la boue, et avec joie ; oui ça a ses limites, je crois.

Mais donc en résumé Lussas (les États Généraux du Doc) ce que ça m’a fait comme effet ? La Tour Eiffel, pas tout à fait. Si, finalement, c’est presque ça. Un tout petit monde depuis lequel on regarde le monde. Quelques personnes qui regardent tout l’monde. Un amas d’yeux qui regardent des yeux à travers lesquels voir le monde. C’était du bourinage d’images, une vendange audiovisuelle. Et le pire c’est que j’ai bien aimé. C’était chelou, évidement. Et des rencontres se font bien sûr, parce que comme son nom l’indique le festival a la vertu de ne pas se situer à Paris. Mais avec le grand C de Culture ça se déroule souvent ainsi. C’est toujours un petit peu chelou, légèrement irresponsable, transcendantal, injuste, pas ouf. C’est jamais ce qu’on voudrait qu’ça soit. C’est toujours un temps à l’envers, une génération en arrière. Et c’est tout le temps à refaire. C’est peu juste et rarement sexy. Mais ricaner c’est trop facile et je préfèrerais décrire, mais je n’ai pas skill faut pour le faire. Je ne suis pas capable d’expliquer alors je vais juste poétiser. Lussas, quel effet ça m’a fait ? Une espèce de zone-satellite, une présence soft, hard & intense, courte et rapide, un vaste continent de données et de déchets et de récits et d’images cool, immatérielles ; certains sièges faisaient mal aux fesses et ça c’était très matériel, et le village lui était là, et bien vivant, et matériel. Le réel nous suivait partout où nous allions, sauf dans les salles de cinéma, où l’on voyait d’autres horizons, et des réalités d’ailleurs. Un continent arlequinesque posé sur un morceau de campagne. Une horde d’intellos hors-sol, moi y compris, perdue au milieu d’un milieu.

Ça m’a fait penser à autre chose que je m’étais dit y’a des années à propos de l’espèce humaine qui a inventé des tas de trucs et des dispositifs étranges, comme le Zoo, les Freak Shows, le Docu ou encore l’Anthropologie … je m’étais dit que c’était bizarre une espèce qui filme d’autres espèces, pour se montrer comment ça fait, comment font et ce que sont les choses … Étrange cette espèce de gens qui se met au milieu mais en retrait, au-dessus mais en toute puissance, qui (ô, bipèdes) se met debout pour étudier, lister, classer et observer. Filmer, ranger dans des registres, enregistrer, interpréter, comparer, compiler. Et cela tout autour d’elle.

Je m’étais dit que fallait être taré, déterminé ; se sentir vraiment très spécial pour se pointer avec des outils qui documentent, capturent, mesurent, renseignent, et prennent, tout ça pour le montrer aux autres, et tout ça pour en savoir + ? pour pouvoir en dire davantage ? pour trouver quoi ? raconter quoi ? C’est la grande question des Sciences, et la question de la Connaissance.

Sylvain Piron dit dans un livre [2] : « L’anthropologie a rempli au siècle dernier la fonction d’une conscience critique de l’Occident. En donnant à voir d’autres visages de l’humanité, en faisant valoir des façons d’être et des modes de pensée radicalement différents des nôtres, mais tout aussi respectables, elle a fait vaciller l’illusion d’une supériorité occidentale sur le reste de la planète. Ces confrontations ont permis d’enraciner la conviction de l’égale dignité de toutes les cultures ; dans un retour réflexif, elles ont également conduit les anthropologues à s’interroger sur leur propre culture, puis sur la notion même de culture. Par principe, au milieu du XXème siècle, cette démarche était inséparable d’une dénonciation du colonialisme, comme elle le demeure à présent de celle d’une compréhension du monde centrée sur l’expérience occidentale. Alors que la discipline est entrée dans un nouveau cycle, elle poursuit sa mission d’une « décolonisation permanente de la pensée » en prenant au sérieux les perspectives autochtones sur leur propre monde. Au terme de ces comparaisons, l’homme blanc pourrait sembler n’avoir aucun autre privilège indiscutable que la puissance de ses instruments de destruction. Une telle critique rencontre cependant une limite qui paraît difficilement franchissable. Cet Occident est porteur d’une conception de l’être humain et de sa liberté à laquelle nous ne serions pas prêts à renoncer. Ce serait d’ailleurs une contradiction de le faire au nom d’un relativisme des cultures, puisque la valeur universelle accordée à l’autonomie individuelle est précisément la condition de possibilité de notre curiosité pour d’autres formes de vie humaine. »

Cette contradiction dont il parle, c’est une glue dans laquelle je suis née. Qui sont les autres auxquels on parle ? Qui se trouve derrière l’écran ? Qui visite les musées, les parcs, les zoos, les shows, qui lit les textes, et d’où provient le papier ? Qui organise, qui vient s’asseoir sur des sièges durs en étant content de regarder ? Qui donner à voir et qui découvre ? Qui est-ce qui vend les tickets ? Qui fait les films, qui sont les êtres qu’on met au Zoo ? Pourquoi y’a-t-il encore des zoos ? Pourquoi faisons nous des livres, des enquêtes, des mixages, des formes, des mots, des titres, des groupes, des lieux ? Est-ce qu’on veut devenir le monde ? Est-ce qu’on veut comprendre le monde ? Est-ce qu’on cherche juste à l’habiter ? À patienter ? Ça veut dire quoi le mot Culture ? Toutes ces questions sont importantes.

Mes mains auraient envie de taper : la Connaissance doit devenir une aptitude à pouvoir naître avec le monde, et pas observer hors de lui. Pourtant je nais dedans le monde, pas avec lui, la réalité me résiste, tout me précède et me survivra, ce qui évidement suscite une fertile curiosité. Continuons à vouloir regarder d’en- haut, de l’extérieur, de-côté, mais mêlons à cela l’aptitude à répondre-de, à faire-partie, à naître-avec.

Le système dans lequel on est pris·es, capture tout cela, fausse tout cela, compétitive, finance, asperge, arrose, dispense. On nage en grande confusion. La pool-party a trop duré. Comment dire que c’est le même monde qui a fait l’anthropologie, les sciences sociales, les armes à feu, et les 109 dentifrices qui s’étalent dans les pharmacies ? Ce monde qui veut s’auto-comprendre, se miroiter, danser dans la salle aux miroirs, qui s’interface, se plateforme, se fablab et s’auto-test, c’est le monde dans lequel on est né·e·s. On ne va pas pouvoir en changer, on va devoir le modifier, et d’ailleurs ça urge sérieusement. Nous devons vite changer les règles, opérer un virage énorme, changer les pratiques, les usages, les noms qu’on donne et tous nos gestes. Mais nous sommes de ce monde-là. On ne peut pas faire comme si nous n’en étions pas le fruit, ni le produit, ni le symptôme, ni l’appendice. Nous avons lieu, ici, dans ce monde.

Alors oui il fallait être fous et outillés pour en arriver à ce niveau d’image-magie, mais on l’était. Tout le monde ne scanne pas le monde, c’est l’homme blanc de la modernité ; qui s’intercale en interface, qui fabrique des ordinateurs, qui met l’amour sur disc-durs, qui édite du contenu en pages, en films et en expositions. Tout le monde ne fait pas cela. C’est notre ontologie à nous, qu’on le veuille ou non. La seule nature que nous ayons, c’est cette étrange ordi-nature, qui a donné l’ordinateur. Moi ce GOD-MODE me rend maboule, mais je ne sais que vivre dedans, j’en suis l’enfant, la poudrière ; maintenant faut qu’on se télétransfert et que nous fassions autrement.

Va falloir ré-habiter le monde, et apprendre à danser dedans.




Source: Lundi.am