Le problème de « la généalogie de la morale économique »

Questions à propos des généalogies de Sylvain Piron.

« Si le généalogiste prend soin d’écouter l’histoire plutôt que d’ajouter foi à la métaphysique, qu’apprend-il ? Que derrière les choses il y a « tout autre chose » : non point leur secret essentiel et sans date, mais le secret qu’elles sont sans essence, ou que leur essence fut construite pièce à pièce à partir de figures qui lui étaient étrangères. La raison ? Mais elle est née d’une façon tout à fait « raisonnable », du hasard. L’attachement à la vérité et la rigueur des méthodes scientifiques ? De la passion des savants, de leur haine réciproque, de leurs discussions fanatiques et toujours reprises, du besoin de l’emporter. Et la liberté, serait-elle, à la racine de l’homme, ce qui lie à l’être et à la vérité ? En fait, elle n’est qu’une « invention des classes dirigeantes ».

Michel Foucault, Nietzsche, la généalogie, l’histoire, in Hommage à Jean Hyppolite, 1971

Ce qu’on trouve au commencement historique des choses, ce n’est pas l’identité encore préservée de leur origine, c’est la discorde des autres choses, c’est le disparate. L’histoire apprend ainsi à rire des solennités de l’origine. » [1]

Préambule

Il existe une longue tradition, que de manière simplificatrice nous ferons remonter à Max Weber, et que de manière pratique nous nommerons tradition à la Max Weber, longue tradition de recherches sur les origines religieuses, par exemple protestantes, du capitalisme, longue tradition qui conduit à développer une « généalogie de la morale économique ». « Généalogie » qui est une recherche sur les origines « généalogiques » des comportements typés des « agents économiques », par exemple l’ascèse, pour Max Weber, ou, autre exemple, la discipline du travail, supposée avoir été développée, d’abord, dans les monastères [2].

Mais dès le début, disons vers 1920, cette manière de penser, cette forme de « généalogie » a été critiquée.

La critique étant lancée par un tout petit texte de Walter Benjamin, Le Capitalisme comme Religion [3], petit texte qui met en cause la manière à la Max Weber d’envisager la « généalogie de l’éthos capitaliste ».




Walter Benjamin ouvrant la voie à une autre tradition, un autre type de « généalogie », autre tradition alternative qui conduit aux grands travaux de Giorgio Agamben, par exemple le chapitre, à la Benjamin, Le capitalisme comme religion, chapitre 5 de Création et anarchie.

Qu’est-ce qui différencie et, finalement, oppose ces deux traditions ?

Dans la tradition à la Max Weber, religion (théologie) et économie (discours économique) sont posées comme deux domaines séparés, l’un, supposé plus ancien et, ainsi « antécédent » ou « cause », la religion, exerçant une influence, voire une détermination locale (« morale ») sur l’autre, l’économie, supposé plus récent ou « conséquence ».

Deux domaines séparés, le religieux et l’économique, qui seraient reliés par une sorte d’influence, du religieux sur l’économie. La morale religieuse, par exemple l’ascétisme, c’est-à-dire les comportements typés dictés par cette religion, la morale religieuse, donc, étant transfusée comme « origine » des comportements typés à la base de l’économie, cette morale religieuse étant posée comme origine de la morale économique. Ainsi l’ascèse, la discipline du travail, les exercices spirituels « d’élévation » transformés en exercices comptables ou en exercices d’abstraction menés par les bons croyants, comptables de leurs actes devant le Seigneur.

Cette tradition est rapidement critiquée à la suite du texte de Walter Benjamin. La critique se déploiera en termes de « sociologie critique » dans la grande constellation de l’École de Francfort (à laquelle on rattache Benjamin).

Pour cette seconde tradition, à la Walter Benjamin, l’idée d’une séparation entre religion et économie, religion et économie étant considérées comme deux domaines distincts, cette idée de séparation est rejetée. L’un, le religieux, et l’autre, l’économie, étant envisagés comme deux expressions, deux résultats d’une même opération, d’une même « machination », celle de la colonisation interne, celle de la mise en esclavage, celle de la réduction de tout être humain à l’état de « machine fonctionnelle ».

Le religieux et l’économique étant considérés, par cette tradition, comme des modalités, des appareillages du despotisme, bientôt économique ; ce qui permet de penser l’économie comme religion, comme une forme isomorphe à la religion, une forme de canalisation.

La « généalogie de la morale économique » ne renvoyant plus, à la manière Max Weber, à un faisceau de comportements moraux (comme « la pauvreté volontaire »), religieux, protestants ou pas, comportements transfusés, infusés, diffusés, propagés, ou ne renvoyant plus à un vernis religieux passé superficiellement sur des comportements visiblement a-religieux, comportements susceptibles d’excommunication, de rejet hors du troupeau chrétien.

Cette sorte de généalogie de la morale économique, à la Max Weber, est refusée, pour laisser place à une autre généalogie, à la Nietzsche, pour laisser place à une recherche sur le déploiement, par la violence répressive, tant de la religion que de l’économie. Religion et économie étant considérées comme deux appareils de la machine despotique, qui est une Machine Théologico-Politique (MTP).




Pour cette seconde généalogie, alternative, il faut examiner le fonctionnement de la grande Machine Théologico-Politique (MTP), machine à « moraliser », à dresser, à soumettre, qui produit aussi bien du religieux que de l’économique, de l’économique comme mode du dressage religieux.

MTP dont il faut établir « l’origine » par une archéologie plus philosophique qu’historique, plus théorique qu’empirique.

À la généalogie historiciste à la Max Weber s’oppose une autre généalogie, à la Nietzsche Foucault Agamben, autre généalogie qui a pour objet de dévoiler la guerre de colonisation « à l’origine » de l’économie théologique.

Nous allons tenter, dans la suite, de présenter cette opposition, disons entre Max Weber et Walter Benjamin.

Opposition qui porte sur la manière de concevoir l’économie [4].

Débats et questions

Un échange, sur ce sujet, a eu lieu, il y a 2 ans, je crois, à Eymoutiers, sur la base d’un exposé de Sylvain Piron. Échange que j’ai tenté de résumer, en une sorte de préambule.Et qui pourrait conduire à un dialogue avec Sylvain Piron, sur la question de « la généalogie de la morale économique ».

Depuis ce moment (Eymoutiers), un certain nombre de questions sont restées en suspension, questions qui n’ont pu être posées instantanément (esprit de l’escalier gigantesque et rumination difficile) et qui reviennent troubler le sommeil de la raison.

Ces questions ont ressurgi brutalement à la lecture d’un récent article publié dans lundimatin (LM, ma bible de chevet) : Penser le Droit et l’Économie avec Léonard Lessius, par Wim Decock, LM 216, 14 novembre 2019.

Aussi je me permets de tenter de les formuler le plus clairement possible, quoiqu’en style compressé (zip !).

Je commencerais par essayer de restituer l’étonnement qui m’avait saisi à Eymoutiers (il y a 2 ans).

Étant ancien doyen des facultés de droit, ancien enseignant universitaire d’économie et de mathématique, ayant enseigné de nombreuses années « l’histoire de la pensée économique » (HPE), un cours central des facultés de droit (avec les cours d’histoire du droit), sachant que ces cours, pour moitié au moins, c’est selon la volonté de l’enseignant, tournent autour d’Aristote et autour des Scolastiques (les facultés de droit étant globalement « chrétiennes sociales » ou « chrétiennes disciplinaires ») ;

Que je puis renvoyer à :

(Sans revenir au « Gide et Rist »)

Nouvelle Histoire de la Pensée Économique, Gilbert Faccarello ;

L’Invention de l’Économie, Serge Latouche ;

(Ce dernier ouvrage ayant le projet d’une « généalogie de la morale économique ») ;

Au milieu de dizaines d’ouvrages similaires (comparant Chrématistique et Économie) que j’ai dû lire en tant qu’enseignant d’HPE ; par exemple, Marie France Renoux, Origines Théologiques du Droit de Propriété.

Je me permets de demander quelle est la spécificité de ces recherches (et résultats) « généalogiques », à la Weber, par rapport aux enseignements traditionnels des facultés de droit ?

Je rappelle que cette tradition tourne autour d’Aristote (et de Thomas) et des Scolastiques. Comme le manifeste bien le monumental travail de Pierre Legendre [5](sur lequel il faudrait revenir en boucle).

Je me permets, également, de signaler, qu’entre autres, je suis un spécialiste des Physiocrates (et de Leibniz donc) et de la question de « l’ordre », du droit (naturel !), du « nomos » (autant que l’on sache lire le terme « éco-Nomique » et que l’on comprenne pourquoi cette éco-Nomique est enseignée dans les facultés de droit).




Mais, ce qui précède n’étant qu’un formalisme, arrivons au problème essentiel.

Problème justement débattu dans les facultés de droit depuis au moins 50 ans :

Le problème de la caractérisation de l’économie : qu’est-ce que l’économie ? [6]

Je formule alors le problème en termes concentrés, avant que de le déplier :

Le problème n’est pas celui des « origines théologiques » du capitalisme, mais que ce dit capitalisme (l’économie) est un ordre théologique, un système religieux, une théocratie, dont « l’origine », loin d’être « théologique » (ou religieuse), est « la guerre civile », « la croisade », la guerre sainte et, plus précisément, la colonisation interne (le dressage « humanisant ») toujours à recommencer (« l’accumulation primitive permanente »).

Parler de « morale » c’est parler « d’ordre », de « nomothétique » (de droit), de mise en pli, d’éducation (de commandement), et finalement de colonisation – la colonisation interne, le terme essentiel à comprendre (ce que les économistes nomment « mesure »)

Renvoyons toujours aux « croisades » (à la colonisation interne) pour comprendre « l’origine » de l’économie.

Insistons sur cette question des croisades, avant que de continuer.

Et ici, précisément, la question à traiter est la suivante :

Comment des sectateurs de la pauvreté, des disciples des Cathares (ou des gnostiques), se sont-ils reconvertis en hagiographes ou thuriféraires de la richesse ?

Faut-il y voir l’effet d’une lutte violente et mortelle entre l’État, le Vatican (ou, plutôt, Avignon), la Papauté et des dissidents, dissidents un certain temps utiles puis devenus fatigants et encombrants ? Et qu’il fallait redresser, remettre dans le droit chemin (modèle de la révolution culturelle chinoise) ? [7]

Plutôt qu’une généalogie de la morale économique ne vaudrait-il pas mieux écrire une généalogie du redressement ? Et, ici en particulier, une histoire des luttes fratricides qui constituèrent le franciscanisme d’État ? Constituèrent ce franciscanisme domestiqué à travers une épuration policière (inquisitoriale) et idéologique, l’analyse franciscaine de la richesse n’étant qu’un sous-produit de cette épuration (relire Le Nom de la Rose, Umberto Eco).




Épuration et redressement qui menèrent les anciens « pauvres mendiants » à devenir les plus féroces « agents répressifs » du retour à l’ordre hiérarchique et les plus zélés thuriféraires du nouvel ordre marchand (parce que c’est un ordre ! et supposé divin !).

Thème habituel des stigmatisés et des opprimés retournés en nouveaux et féroces stigmatiseurs et oppresseurs.

Des mendiants aux marchands et à la répression, de la sédition à l’inquisition.

Doit-on voir dans le mystère franciscain, de la pauvreté à la richesse, de la dissidence à l’inquisition, une simple et stupide expression du grand conflit entre « la vocation spirituelle », la rébellion contre le monde, vivre « en christ », c’est-à-dire en futur crucifié, et le « réalisme pragmatique », adaptation, soumission, sentir le vent, arrivisme, le plus vieux conflit entre les révolutionnaires « spirituels » et les réformistes « courtisans » ?

Avec le problème de la modération, de la conciliation, de la coalition (style CDU allemande ou Démocrate américaine). Comment une forme « radicale » de dissidence s’évanouit-elle pour se transformer en forme étatique de répression ?

Comment parler des franciscains sans parler des Cathares ? Sans parler du gnosticisme ?

La question sanglante du christ pauvre et des Évangiles apocryphes : l’Évangile de Thomas, en particulier son Logion 16, si célèbre ! [8]

Revenons alors à la question de l’économie comme formation disciplinaire.

On ne peut pas être sans savoir que deux positions, concernant la définition de l’économie, deux positions s’affrontent (pour simplifier en mode Platon, j’en reste aux dualités contradictoires).

SOIT on considère l’économie comme un système technique « rationnel » exigeant des « comportements typés » en relation avec la supposée finalité technique productive : efficacité, comptabilité, responsabilité, être comptable de ses actes, sens du calcul, de la prévision.

Position, par exemple, de Max Weber. Avec sa « rationalité instrumentale ».

Position qui explique la manière particulière qu’a Max Weber d’envisager « la généalogie ».

Partons de l’hypothèse wébérienne que l’économie est un système « matériel » technique de fabrication de « biens » (disons hypothèse para-marxiste, mais pas « matérialiste » pour un euro !). À cette définition technique productive on associe une « psychologie » spécifique, une détermination de comportements adaptés. La pensée de l’économie (ce qui se nomme « économique ») s’apparentant à une psychologie normative (conformer l’éthos économique) : l’économique serait de la psychologie, mais nomothétique, disciplinaire (avec l’hypothèse forte que l’on peut changer les comportements) ; l’économique serait la techno-science psychologique des comportements normés, obligatoires.

Ce que savaient déjà les Physiocrates : le centre de l’économie est la fabrication à la chaîne des sujets obéissants (et dits « rationnels », l’obéissance étant rationnelle). Fabrication de sujets néo-militaires qui doivent être enthousiastes, inventifs, débrouillards.

La généalogie de l’économie, définie de cette manière techniciste, est alors une recherche des « sources » ou des « origines » de ces comportements typés ou adaptés. Nous avons parlé de « rétrojection ». Mais cette position n’est pas du tout acceptée par tous.

Il y a une deuxième position et une deuxième conception de la généalogie.

Soit on considère que l’économie n’est pas un système technique de fabrication, que, finalement l’économie séparée n’existe pas, que l’économie est politique, que c’est un système religieux « d’ordre moral », une théocratie.

Disons encore que la production des biens et services n’est, ici, considérée que comme un « produit dérivé », un produit dont on peut bien se passer. Pourquoi enrichir les pauvres ?Donc, pour cette vision, l’objet de l’économie est le dressage, la discipline, la surveillance, l’ordre régulier. Ce que savaient et disaient les Physiocrates : l’objet de l’économie n’est pas la satisfaction des besoins, mais une nouvelle formulation de l’autorité, du pouvoir. La souveraineté politique devait se manifester par une gouvernementalité économique. Position clairement soutenue par Pierre Legendre (des facultés de droit !) et par Giorgio Agamben (d’abord un juriste !).

Il est alors facile de reposer la question (soulevée depuis le début, des 2 types de généalogies) : que penser des positions (ou théories) de Legendre et d’Agamben ? [9]

Arrivons alors au sujet de la généalogie. À ces deux conceptions de l’économie, la première techniciste et la deuxième théologico-politique, correspondent deux types de généalogies.

– À la conception technique de l’économie, avec des comportements adaptés, des « compétences », des dextérités techniques ou sociologiques, correspond un type historiciste de généalogie : recherche cas par cas et séparée de l’origine historique de ces « virtuosités », pour plagier Lordon.

– À la conception théologico-politique de l’économie – économie qui n’a rien de « moderne », qui n’est qu’un transport (par homologie) des formes de pouvoir basées sur l’intégration religieuse, l’économie n’étant qu’une nouvelle théocratie (appareillée avec de nouvelles techniques de contrôle), le Nouvel Ancien Régime – donc, à cette deuxième conception politique de l’économie comme système d’encadrement disciplinaire (« Pastorat ») correspond un autre type de généalogie. Généalogie globale de la domination, de la domination religieuse, depuis l’esclavage jusqu’aux persécutions, depuis la propagation de la foi jusqu’à la propagande. Généalogie qui peut être repérée par les noms : Nietzsche, Foucault [10] et Agamben [11].




La généalogie c’est la documentation des opérations de colonisation qui ont déterminé telle ou telle forme sociale. Le but de cette généalogie de second type est de faire apparaître la guerre civile au fondement (de l’économie), les opérations permanentes de colonisation, l’accumulation primitive répétée sans cesse.

Serait-il alors possible de préciser la « différence de vision » de la généalogie à la Weber par rapport aux généalogies nietzschéo-foucaldiennes ou à la Legendre ? Comment est-il possible de critiquer Legendre ?

D’après cette seconde position (la généalogie à la Nietzsche), l’origine (ou les origines) du capitalisme (et de son éthos) n’est pas (ne sont pas) à trouver chez ceux qui parlent d’échange, de prix (« le juste prix »), de monnaie, d’intérêt, de mérite, de compétences, de comptabilité, mais chez ceux qui parlent d’unification, de réunion, d’unité, de souveraineté, d’ordre, de maintien de l’ordre, de la guerre (sainte), de la croisade éternelle.

Dire, par exemple, que « l’individuation » à la Duns Scot serait à l’origine de l’axiologie économique « individualiste », c’est tomber dans l’abime de la propagande, puisque l’économie est tout sauf « individualiste » (c’est un champ de comportements normés). Ce qui amène à décaler la pensée : propagande, propagation de la foi, police de la foi, œuvres missionnaires, OPPF (œuvre pontificale de la propagation de la foi), apostolat, croisade contre les hérétiques (redressement des insensés), frères prêcheurs, Robert le Bougre, ministère de l’évangélisation universelle, les évangélistes, voilà autant de sujets de recherche « généalogiques » (au sens de Nietzsche) [12].

Il y a incompatibilité radicale entre les deux types de généalogies (celle à la Weber Piron n’étant pas une généalogie du tout, mais une recherche génétique). Ces deux généalogies n’appartiennent pas au même système de pensée. L’une, à la Weber Piron, est métaphysique, historiciste, continuiste, linéaire. L’autre, à la Nietzsche Foucault, est non métaphysique, non historiciste.

La dite généalogie (épigénétique) à la Weber, recherche historique des origines « empiriques » ou historiquement vérifiables, recherche d’une sorte de pré-organisation génétique (une graine hégélienne) et non pas généalogie – l’objet de toute généalogie étant la critique de l’idée d’origine (cf. colonisation permanente) ou le rejet total de toute origine (de tout fondement).

Cette épigénétique à la Weber n’a rien (de rien) à voir avec la généalogie à la Foucault, généalogie qui a pour objet de faire apparaître le vide, le néant [13], qu’il n’y a RIEN sous le pouvoir ; qu’il n’y a pas de fondement, d’origine, que la guerre est infinie.

Nihilisme et Chaos, deux thèmes nietzschéens.

Je reviens à ce que j’ai écrit :

Incompatibilité donc ; aucun rapport entre les deux types. Deux types qui ne peuvent être « combinés » : ils ne parlent pas de la même chose, ils ne parlent pas le même langage.

Cette incompatibilité tient à la définition que l’on donne de l’économie (autant que l’on s’intéresse à « la généalogie de la morale économique » ou à la généalogie de l’économie comme sphère morale).

La généalogie à la Weber n’est possible que si l’on imagine qu’il y aurait une « rationalité », que si l’on tient encore à l’idée d’une organisation technique, dont on va isoler des éléments pour les rétroprojeter dans le passé (cette généalogie est anachronique, elle projette dans le passé des éléments du présent) ; la généalogie à la Weber est une rétroprojection à la recherche de briques génétiques ; c’est du pur historicisme, voilà pourquoi cette sorte de généalogie doit se nommer épigénétique.

Cette épigénétique n’est tenable (elle cherche un plein, pas un vide !) que si l’on maintient, au moins, l’idée d’alter économie, d’économie humaine, d’économie sociale ou de commune anarchiste à organisation économique, ou, encore, de commune continuant à tabler sur des techniques supposées récupérables ou soft : une communauté constructive (affirmative) pacifique, le clou du métaphysique. Derrière l’épigénétique il y a la question de la technique, la question des techniques « désaliénées », nouvelles, de basse intensité, écologiques, low techs. La question de l’Humanisme. Ou du contrôle humain des techniques, supposées « récupérables ».

Question que nous pourrions poser en citant Rob Riemen, L’Éternel Retour du Fascisme :

« C’est seulement lorsque nous aurons retrouvé l’amour de la vie et que nous désirerons nous consacrer à ce qui confère à la vie toute sa valeur, vérité, bonté, beauté, amitié, justice, compassion, que nous serons immunisés contre le bacille mortel du fascisme. »

Maintenant, si l’on pose et voit que l’économie et la technique sont des modes d’exercice du pouvoir, des moyens de cacher le vide de tout pouvoir, son absence de fondement, alors tout change. Ce qu’il faut exhumer, et c’est cela la généalogie : l’exhumation ou l’autopsie, ce qu’il faut montrer c’est le néant sur lequel repose le pouvoir (renvoi à La Boétie, note 10).

Ce vide qui doit être colmaté, dénié, forclos.

Une véritable généalogie est la généalogie du vide, néant démasqué en traversant les grimaces hypocrites des affirmations du bonheur ou des richesses pour tous. Nous l’avons dit : Il y a incompatibilité radicale entre les deux types de généalogies.

Ces deux généalogies n’appartiennent pas au même système de pensée, n’appartiennent pas au même paradigme. L’une, à la Weber Piron, est métaphysique, historiciste, continuiste, linéaire, « génétique ». L’autre, à la Nietzsche Foucault, est non métaphysique, non historiciste, discontinuiste.

Et nous avons expliqué, que derrière la question de la généalogie se cachait la question de la définition de l’économie. Arrivons directement à ce point, de la définition de l’économie.

L’erreur est de prendre l’économie pour ce qu’elle (se) dit d’elle-même ; l’erreur est de croire que la dite « science économique » (et toutes ses « origines », toutes ses graines, toute sa « génétique ». – depuis, au moins, les franciscains et, sans doute, les « économiques » de Xénophon) que cette dite « science » décrirait quelque chose du monde, l’erreur est de croire à la propagande économique. Croire au discours économique (sur l’échange, les prix, la monnaie, l’intérêt, le profit, la richesse, sur les comportements économiques « rapaces » qui favoriseraient la richesse générale, sur la main invisible) voilà ce qui est derrière « la généalogie » à la Weber (que nous avons renommée épigénétique).

Mais, nous le martelons (relire Kuhn et les paradigmes), la dite « science économique » (et ses gènes) n’est qu’un discours de propagande, une dogmatique pour la propagation de la foi en l’ordre assuré par l’économie. Et il faut se décaler des « régularités » supposées (dans l’ordre économique) pour passer à une pensée de la guerre coloniale pour instaurer et maintenir cet « ordre » toujours en crise, la fameuse crise économique permanente.

Et il faut regarder les franciscains (et autres) non pas comme de géniaux inventeurs ou précurseurs (les graines, les gènes), mais comme des somnambules (ou des hypocrites – au sens grec : des acteurs !) qui ne se réveillent que dans les tribunaux de l’Inquisition. Croire que l’on peut trouver (retrouver) une pensée ou un projet « d’économie humaniste » (ou, pire, une idée pour une « forme de vie ») chez les franciscains, est une simple absurdité (encore une fois absurdité reposant sur un déni, une dénégation de ce qu’est l’éco-Nomie).

Nous avons passé beaucoup de temps à expliquer que l’économie était « performative » (éco-Nomique), à condition de comprendre que « la performativité » est toujours en vain (c’est un conflit). L’objet de l’économie est de construire un monde (d’ordre), de soutenir un despotisme ; mais cette construction, -institutionnelle ou dogmatique-, ou cet échafaudage ne soutiennent qu’un monde en crise, qu’un chaos. C’est cela qui est effacé ; repoussé derrière (l’hypocrisie) le soi-disant descriptif de « l’agitation régulière ».

La question est : pourquoi les gens s’agitent-ils « économiquement », après s’être agités dans la superstition ? Qu’est-ce qui pousse, contraint, machinise ? La question est : pourquoi (explication) et non pas comment (description hagiographique). Le « comment » renvoie à une description « empirique » (idéologique) des comportements ; c’est un descriptif behavioriste, où l’on ne se soucie pas des « causes ». Le « pourquoi » renvoie à une description des « forces » qui « poussent ».

Maintenant, si l’on pose et voit que l’économie et la technique sont des modes d’exercice du pouvoir, des moyens de masquer le néant, alors tout change. Le centre du pouvoir c’est le vide, le fait qu’il ne repose sur rien d’autre que « la servitude volontaire ». Soit alors le modèle de la machine théologico-politique, machine de capture, de colonisation, d’inclusion par exclusion. Machine Théologico-Politique : discipline + contrôle, machine bipolaire ;

Cette Machine produit, génère, « machine » des résultats (les outputs de la machine) ; Et ces « produits » réalisés sont la servitude, la mécanisation des humains en « agents économiques » (fonctionnaires de l’économie : des esclaves ou des thénardiers).

Les dites « sciences économiques », et leurs prédécesseurs franciscains, n’examinent que les outputs (les produits) de la machine (font du behaviorisme sans le savoir), sans s’occuper de la machine, de la « boîte noire » de production, boîte noire qui reste cachée ou invisibilisée.

Ceux qui participent à la machination (à l’Inquisition comme les franciscains), ceux qui font partie de la machine (les apparatchiks cooptés par l’État du Vatican – pour conduire la croisade), sont fonctionnellement aveugles ou corrompus ; ce sont des « somnambules inconscients », définition des fascistes par Hermann Broch. Ainsi la schizophrénie franciscaine n’est pas entre : richesse et pauvreté ou wealth and virtue, mais entre : liberté et despotisme ou invention démocratique (gnostique) et inquisition (répressive, réactionnaire).

Pourquoi les franciscains sont-ils devenus inquisiteurs ? Sans oublier l’origine lointaine (de leur vocation à « la pauvreté évangélique ») dans le gnosticisme cathare et (leur reconversion pour) la croisade contre ces cathares, la croisade pour le développement économique. Les franciscains ne sont-ils que de vulgaires maos repentis ? Qui ont cherché à ou accepté de devenir des « agents » de la Machination. Agents terribles de la terrible machination, si terrible (l’Inquisition) qu’ils ont dû « l’euphémiser » en la travestissant en « recherche sur les causes de la richesse » (comme continueront de le faire les Physiocrates et le moraliste Adam Smith).

Voilà le contenu de « la pensée économique » (en germe ou germinative) franciscaine : masquer, faire oublier et, évidemment, faire croire, convertir.

En bref : les franciscains sont des bacilles libéraux économistes.

Quel est le point aveugle de l’économie (et de ses « germes », de ses bacilles franciscains) : La Machine Théologico-Politique (MTP). La MTP est une pompe à vide, avide.

Elle transforme le vide en plein, la pauvreté en richesse, l’agenouillement en pouvoir, la crainte en pompe. Elle capte, vampirise, capture l’énergie du vide (l’énergie « vitale »). Tant qu’il y aura des hommes ! Et sans souci du gaspillage humain.

Glissons alors abruptement à un commentaire (réduit) de la Préface de Giacomo Todeschini à son ouvrage Richesse Franciscaine. Commentaire de quatre extraits :

1– « Les franciscains découvrirent progressivement dans la privation et le renoncement les éléments décisifs d’une compréhension de la valeur d’échange. »

L’étude précise et détaillée des textes franciscains montre qu’ils n’ont jamais compris (interprétation bienveillante) ce que pouvait signifier « valeur », dont la « valeur d’échange » n’est que l’expression monétaire.

Il faudrait, là, reprendre l’analyse de la valeur, de la monnaie refaire la critique de l’économique pour montrer l’incompréhension radicale des franciscains. Pas de théorie de la valeur chez les franciscains ; pas même l’ombre d’une intuition. Car il fallait passer d’une phénoménologie du compte à une théorie « archéologique » à la manière du Nietzsche de Généalogie de la Morale.

Mais ceci reste un commentaire bienveillant et peu crédible.

Le commentaire malveillant dirait que les franciscains, ayant « entre-aperçu » le sens de la valeur, la discipline la plus rigoureuse, l’ordre, la réduction à l’état de « cadavre », les exercices moraux de conformation, ils ont tenté de repousser ce qu’ils avaient pu entre-apercevoir derrière un rideau, pousser sous le tapis.

2– « Telle fut, en tout cas, la conclusion logique et théologique d’un parcours théologique fondé sur la métaphysique et sur la pratique de l’Incarnation divine. »

Bel exercice de propagande que celui qui transforme un parcours politique, militarisé, en un parcours spirituel ! Certes frère Giacomo « ne sait pas ce qu’il dit » ! Mais son explication inconsciente est fondamentale : l’analyse économique de la valeur est bien la conclusion d’un parcours théologique fondé sur la métaphysique ; ce qui doit se lire : L’économique n’est que du métaphysique, l’économie (réalisée) est un système théocratique.

Et, bien sûr, ce ne sont pas les franciscains qui ont découvert cela, ils ne sont que des réceptacles grands ouverts après la guerre « contre les pauvres », après la croisade.

3– « Ainsi les franciscains ne furent pas les premiers « économistes » mais plutôt ceux qui permirent leur apparition dans l’Occident chrétien des siècles ultérieurs. »

Cette proposition dit être tenue pour absolument fausse. Les franciscains ne représentent qu’une possibilité (localisée) dans la très longue série des penseurs, légistes, administrateurs, intendants, économes, qui nouèrent le pouvoir politique, le despotisme politique, théocratique, et l’entretien du domaine (« l’économie nationale ») ; longue tradition (de juristes du pouvoir) qui enregistre (depuis toujours) que politique (souveraineté) et économie (gouvernementalité) ne peuvent être séparées. Que l’économie doit se penser comme la guerre, faire de la politique autrement, et que guerre ou économie sont des éléments essentiels de la machine despotique bipolaire, produire et détruire.

Après tout le souverain « fait la guerre » pour défendre et protéger ; la guerre est un élément biopolitique (faire vivre) comme l’économie (et son care). Maintenant si l’on pense que les franciscains sont « à l’origine » de la pensée économique « libérale », avec l’économie « autonome » ou « auto-régulée », alors une double erreur est commise !

Les franciscains ne sont pas cette « origine » (on peut remonter aux grecs ou aux indiens ou aux chinois) ; les franciscains n’arrivèrent jamais à donner une formulation claire de leurs « idées économiques », ce pourquoi ils furent oubliés.

4– Finissons par la toute fin du texte de Giacomo Todeschini :

« Mais accepter cette idée (que les franciscains permirent l’apparition de l’économie) suppose d’admettre que la religion du cœur et celle des affaires ont beaucoup en commun. »

Faut-il rire ? Encore une fois frère Giacomo « ne sait pas ce qu’il dit », mais découvre involontairement (et en négatif) le centre de toute cette affaire franciscaine, affaire qui dépasse de loin les franciscains. La machine théologico-politique (MTP) est biopolitique : pour sauver l’humanité, elle génère de « la morale », impose des modes de vie.

Cette « morale » est diversifiée, articulée, toute société étant complexe et exigeant « des livres » racontant des histoires. La « morale du cœur », le dressage de catéchisme – par cœur – et la « morale des affaires », le calcul comptable, l’utilitarisme, ont plus que « beaucoup en commun » : ce sont des articulations (marcher sur deux jambes) d’un même despotisme, hautement différencié depuis les temps les plus archaïques.

Encore une fois, il faut relire Nietzsche (et sa généalogie de la soumission).

Ou, pour dépayser, pour abandonner ces franciscains à leurs limites, il faut lire François Jullien [14]

Revenons alors à ce tumulus monumental qu’est l’History of Economic Analysis de Joseph Schumpeter, 1954. Et nous lisons bien : histoire de l’analyse économique, terme (analyse) que Schumpeter justifie en détail : croyance en la science économique et recherche des origines de cette science. Mais que nous lirons : histoire de la dogmatique économique.

La si fameuse science économique étant une « fausse science », un simulacre, un gigantesque dragon à la chinoise, destiné à masquer, à détourner le regard ; pas du tout une science empirico-déductive, mais un élément de métaphysique, avec des axiomes métaphysiques (ceux des franciscains, par exemple, ou ceux du droit naturel).

Pour bien commenter, il faut être capable : 1- De donner un schéma du métaphysique, 2- D’en extraire l’axiomatique (et la lecture des franciscains peut nous aider), 3- De montrer que l’économique à prétention scientifique ne fait que développer une dogmatique métaphysique sur la base des axiomes métaphysiques (comme « la loi naturelle »), 4- De produire une déconstruction du métaphysique et de l’économie métaphysique (dont celle des franciscains), déconstruction montrant que ces discursivités métaphysiques (mais à apparence scientifique) ne sont que des discours de propagande, en soutien au despotisme économique, mais toujours théocratique.

Posons alors la question : Comment se fait-il qu’il y ait, depuis si longtemps, et partout (il faudrait revenir sur la Chine de François Jullien), des « germes », des « bacilles » de « pensée économique » ?

Ou, si l’on veut, pour marteler l’absurdité de croire en une germination spontanée et téléologique, comment se fait-il qu’il y ait depuis si longtemps et partout des « libéraux économistes en herbe », des « graines de libéraux » ?

Avec, partout, les mêmes thèmes : la main invisible, le dieu caché, l’ordre cosmogonique, le naturalisme, la nature humaine, l’auto-organisation spontanée.

La réponse est élémentaire, à condition de déplacer le regard de l’économie à la politique. Notons que pendant longtemps l’économie était nommée économie politique, l’art d’arranger le pouvoir au moyen de « la paix productive » plutôt qu’au moyen de « la guerre destructive ».

Les fresques du palais municipal de Sienne pouvant servir d’illustration.




Avec l’idée : le pouvoir s’appuie sur « les forces productives » ou, si possible, ou, peut-être, sur le « bien-être ». Et, plus fortement, le pouvoir, l’ordre, est seul générateur de ce « bien-être ». Le pouvoir est productif (thèse à la Foucault). Un bon royaume est un royaume (à la Disney) où les chapons sont gras et dodus.

Depuis toujours les royaumes ont exigé « une base matérielle productive », évidence théorisée par le doublet : souveraineté + gouvernementalité. Depuis toujours, donc, le pouvoir a impliqué « l’économie », le gouvernement de son domaine, l’administration domaniale. Avec une dogmatique implicite ou explicite, s’exprimant le plus souvent dans des traités d’agriculture (les traités physiocrates pouvant être regardés comme des mixtes de traités d’agriculture et d’éco-culture, de constitution politique de la société par la voie économique, balançant vers le machiavélisme).

Mais la séparation, la scission par le pensée, de ce gouvernement économique (l’intendance) séparé (et « autonomisé ») de l’autorité politique n’est qu’une illusion. Et plutôt que de parler de « graine d’économiste », il vaudrait mieux parler d’illusionniste ou de bonimenteur. Boni-Menteur : propagandiste du despotisme salvateur. Car le fameux discours économique « autonome » (au-delà de toute morale, de l’immanence sans transcendance) sur l’économie séparée, ce discours n’est qu’une méthode machiavélienne pour cacher « la nature » (sans nature) du pouvoir souverain, pour enfoncer dans le brouillard le vide de ce pouvoir (qui ne repose que sur la croyance, l’illusion, la superstition).

Pourquoi faut-il croire ? La discursivité économique dogmatique est un accélérateur pour faire circuler la métaphysique comme « vérité absolue » (la vérité du naturalisme). En rester à ce niveau de discursivité, s’extasier devant « les génies innovateurs » (du libéralisme) est une erreur catastrophique. C’est croire au mensonge. Croire qu’il peut y avoir une « bonne économie », et, plus, une « bonne communauté », la fameuse société civile détachée de l’État souverain (les communes libérées ou libres économiquement : Libreville).

Nous sommes immergés dans la propagande !

Alors, la richesse franciscaine ? Jeu de mot terrible (rappelons que richesse signifie pouvoir et que les franciscains ont exercé d’une main de fer ce pouvoir, par délégation papiste). Richesse spirituelle ? Quand sortirons-nous de l’imaginaire théocratique du pouvoir bienveillant ou de l’ordre « nécessaire et suffisant », l’ordre pour la prospérité ? Quand sortirons-nous de la biopolitique affirmative, positive, « bénévolente », compassionnelle, altruiste, pleine de bonté ? Pour la survie de l’humanité, pour la procréation et la multiplication.

L’État, son gouvernement économique, l’ordre sacré (et la hiérarchie), le plus froid des monstres froid, qui ne connaît que des nombres. Et dont la bible se réduit au livre des nombres, à l’arithmétique politique : dénombrements, recensements, comptabilités, mesures.

Agir selon la foi : telle est la devise de l’économie.

Corrigeons alors Giacomo Todeschini, Richesse Franciscaine et corrigeons-le en nous appuyant sur une définition politique de la “richesse” : richesse = domination (Reich), richesse = ensemble des appareils (techniques, dogmatiques) qui assurent l’ordre et sa continuité, richesse = ensemble des stratifications du pouvoir (ensemble des dispositifs).

« Adeptes d’une pauvreté rigoureuse et évangélique, les franciscains sont paradoxalement amenés, du fait précisément de ce choix « scandaleux », à examiner toutes les formes de la vie économique qui se tiennent entre la pauvreté extrême et la richesse excessive en posant la distinction entre propriété, possession temporaire et usage des biens économiques.
Selon quelles modalités les chrétiens doivent-ils s’approprier l’usage des biens terrestres ? Pour répondre à cette question, les franciscains furent nombreux, depuis le treizième siècle, à écrire sur la circulation de l’argent, la formation des prix, le contrat et les règles du marché.
Dans ce cadre, la figure du marchand actif, qui sait faire fructifier par son travail et son commerce un capital –  en soi dépourvu de valeur  – s’affirme positivement dans la mesure où elle contribue à la croissance d’un « bonheur citadin ». À l’opposé, la figure du propriétaire foncier, du châtelain, de l’aristocrate qui conserve pour lui-même, thésaurise et ne multiplie pas la richesse apparaît comme stérile et sous un jour négatif.
La réflexion franciscaine est donc à l’origine, avant même l’éthique protestante étudiée par Max Weber, d’une grande partie de la théorie économique européenne et, en particulier, de l’économie politique qui considère que les richesses de ceux qui forment la communauté civile sont une prémisse fondamentale du bien-être collectif. »




Remarquons d’abord que la mythologie smithienne de « la main invisible » (ou que la mythologie mandevillienne) imprègne le texte ; il faut croire en la dogmatique libérale pour écrire : les richesses de ceux qui forment la communauté civile sont une prémisse fondamentale du bien-être collectif [15].

Lisons alors ce texte (4e de couverture) avec des lunettes physiocrates « augmentées » ; ou à la manière cachée ésotérique de Mandeville, ou de Smith, ou de Hayek – la discipline économique nécessaire à la main invisible, cette auto-organisation spontanée n’étant réalisable que si le monde est uniquement peuplé « d’agents économiques », qui recherchent leur richesse, localement mais férocement :

Il faut alors défendre « l’agent économique », le fonctionnaire de la croissance (pour tous) : le comportement typé de cet « agent » (chercher l’enrichissement personnel) est à la base de « l’enrichissement collectif », thèse libérale ordinaire ; il faut donc soutenir, voire glorifier, cet « agent ».

La « théorie économique », en germe, des franciscains, est donc performative (au moins laudative). C’est un germe dogmatique, de la dogmatique libérale. Et un bacille de la mobilisation pour la guerre coloniale, pour la croisade (ce qui explique le côté inquisiteur des franciscains).

Un second ouvrage de Todeschini, Les marchands et le Temple, La société chrétienne et le cercle vertueux de la richesse du Moyen Âge à l’Époque Moderne, avec une préface de Thomas Piketty, est aussi édifiant ; la lecture de ce second ouvrage permettrait de reconnaître le « biais libéral » qui tord, avec anachronisme de rétrojection, toute histoire des franciscains.

Il manque toujours une pensée critique de l’économie !

La critique générale de la dogmatique économique s’applique ainsi à ces « graines d’économistes ». Misère des franciscains, misère de l’historicisme. Misère de la croyance en la dogmatique économique (libérale).

Renvoyons à deux vieux amis : Albert Hirschman, The Passions and the Interests, Political Arguments for Capitalism before Its Triumph et Michael Perelman, The Invention of Capitalism, The Secret History of Primitive Accumulation. Quand serons-nous débarrassés de cette « foi franciscaine » qui aveugle aussi bien Negri qu’Agamben ?Alors cette « pensée économique » franciscaine (en germe) : n’est-elle qu’une rhétorique réactionnaire (Hirschman) ?

Les élèves d’Agamben ont beaucoup travaillé cette question de « l’économie comme système théologique » (ou comme despotisme, pour reprendre le terme physiocrate), ils ont beaucoup travaillé cette question « historique » de la permanence du despotisme. La généalogie devenant l’ensemble des explications (démultipliées, philologiques autant qu’ethnologiques) de cette permanence de la guerre de colonisation interne, qui ne cesse jamais. Avec, nécessairement, un décalage de l’histoire historiciste vers la philosophie, la théologie, la psychanalyse, l’analyse des constitutions normatives (toujours Legendre) ; le cas Foucault finalement ! Le débat entre Foucault et les historiens !

En résumé, il faut associer : La permanence du despotisme théocratique ; Et les mutations des formes d’appareillage de ce despotisme invariant (l’Ancien Régime) [16].

Le couloir des pas perdus



La guerre oubliée

Nous nous situons dans la période tendue de la contre révolution. La guerre fait rage.Donc la guerre culturelle aussi. L’un des champs de bataille de cette guerre culturelle concerne la définition de l’économie. Et avant que de parler des origines de l’économie ou de la généalogie de la morale économique, il faut savoir ce qu’est l’économie ; est-elle autre chose qu’une « morale », une moralisation, un système de dressage ?

L’économie n’est pas un système technique de production : voilà un savoir qui remonte aux années 1960 – le savoir opéraïste. C’est ce savoir que la contre révolution en cours tente d’effacer ou de forclore. L’économie est un système politique de constitution et de contrôle des comportements « adaptés » ; la dite « rationalité instrumentale ». Toute généalogie de l’économie (ou de sa morale – l’économie n’étant que cette morale) qui n’accède pas à ce niveau de la violence constituante est disqualifiée. La généalogie doit faire apparaître la violence comme « matrice ».L’économie se constitue par la violence : colonisation interne, dressage puis surveillance, et légitimation de ce déferlement de violence (par « les résultats productifs »).

L’économie se développe par la violence : colonisation externe ; l’économie se maintient par la violence répressive, dès que le néant de sa légitimité paraît. L’économie ne peut apparaître comme un système « auto-constitué » ou « auto-régulé », comme un système géométrique ou physique, que sur un « fond » de violence coloniale.

Toute généalogie de l’économie, de « sa morale », et des comportements apparemment « réguliers » (voire « naturels ») qui permettent à l’économie de fonctionner, doit faire apparaître la violence.Nommons cela généalogie à la Nietzsche Foucault.

Toute autre forme de « généalogie » qui rechercherait des « origines », intellectuelles ou pas, à des « règles économiques » (ou aux comportements mécanisés qui soutiennent l’économie), toute « généalogie » qui n’expliquerait pas cette mécanisation ou qui chercherait des « origines » dans des traditions où la pensée de la violence serait éliminée, effacée, une telle « généalogie » serait disqualifiée.

Tout ancien nietzschéo-foucaldien des années 1960-70 ne peut qu’être, d’abord étonné, ensuite alarmé, par l’intérêt porté (de nouveau, après une longue éclipse) aux « généalogies » à la Max Weber, qui sont toujours des « généalogies » de second niveau basée sur une méconnaissance (volontaire ou pas) de la nature coloniale de l’économie. Une fois l’économie supposée constituée (mais cela est impossible, il faut sans cesse recommencer) on peut « raconter des histoires » du style « genèse du travail productif ».Histoires qui refoulent le caractère permanent de la guerre civile de constitution.

Les généalogies de second niveau, à la Max Weber, même améliorées, correspondent à une vision intenable de l’économie (ou du droit). Alors plutôt que penser le droit et l’économie avec Léonard Lessius, de nouveau penser l’économie comme guerre permanente de colonisation, avec Robert Moore, le rôle central de la persécution, avec Dominique Iogna-Prat, ordonner (mettre en ordre) par l’exclusion (l’inclusion par la relégation), avec Olivier Le Cour Grandmaison, coloniser, exterminer.

Nous avons dit que les généalogies à la Max Weber « oubliaient » que l’économie est un champ de bataille « multi-dimensionnel », et, pour nous, ici, essentiellement idéologique (un front de la cultural war). Ainsi l’affirmation que les franciscains auraient « découvert » les caractéristiques « morales », ou psychologiques, ou comportementales, qui permettraient l’enrichissement collectif, cette affirmation repose intégralement sur un « contre sens » historique, sur un anachronisme (de rétroprojection), sur la croyance libérale en « la main invisible ».

Terminons en insistant sur ce dernier point : c’est une « erreur » dans la manière de concevoir l’économie ; « l’oubli » que le thème de la main invisible (ou du ruissellement) est un simple mythème d’une grande mythologie et d’une croyance ; c’est un thème de propagande martelé pour tenir cette croyance, en un « dieu caché ». [17]

La plupart des difficultés qui tournent autour de la question « économique », de la définition de l’économie, de sa compréhension (ou théorisation), la plupart des difficultés supposées analytiques (renvoi à Schumpeter), découlent d’une croyance, la croyance en la main invisible, la croyance en l’existence d’un mécanisme caché qui assurerait ce que les économistes nomment « équilibre », l’harmonie spontanée, qui assurerait « l’auto-organisation », l’organisation spontanée d’entités économiques « décentralisées » ou « autonomes », libres préfèrent dire les économistes, la croyance en l’auto-organisation d’entités économiques autonomes. C’est même là que s’exprime le plus clairement la nature théologique de l’économie. Mais cette croyance religieuse, en l’auto-organisation spontanée, est considérée depuis très longtemps, depuis au moins le 18e siècle « libéral économiste » et sa mise en cause (Rousseau Mably), comme « le principe réactionnaire fondamental » (toujours Hirschman) [18].

Donnons quelques éléments pour comprendre cette thèse : la mythologie de l’auto-organisation spontanée est une pièce d’une religion politique « d’emprise » (relire Benjamin). La question économique, fortement conflictuelle, de la main invisible fait l’objet d’une guerre violente (la guerre civile européenne ?) depuis, au moins, trois cents années. Il est donc impératif de bien connaître ce champ de bataille, de connaître la localisation de toutes les mines anti-personnel qui y ont été déposées depuis trois siècles.

Formulons d’abord, de la manière la plus générale possible, la thèse libérale économiste, la thèse de l’auto-organisation spontanée, thèse anarcho-capitaliste ou libertarienne, autant que libérale classique :

Qu’est-ce qu’une auto-organisation spontanée de cellules économiques autonomes, que ces cellules soient nommées individus libres, entreprises libérées, coopératives autonomes, communes économiques (productives) autonomes, nations mobilisées ?

Réponse magique (mythique et mystifiante) : c’est un ordre magnifique. Le fameux ordre spontané de la grande société (de Hayek). Mais cet ordre est bien mystérieux ; et trop « beau » pour n’être pas autre chose qu’un mythème théologique (main invisible, dieu caché, mécanisme caché, tout cela pue la christianité autoritaire).

L’ordre magique est d’abord un ordre théologique.

Nous ne pouvons pas reprendre, en très peu de pages, une histoire, au moins, tri centenaire, et qui fait la joie des cours habituels d’Histoire de la Pensée Économique des facultés de droit. Impossible d’être historien si l’on n’est pas économiste, voilà le nœud de cet enseignement canonique. L’histoire du mythe de « la main invisible » est l’histoire des combats violents autour de cette théologie réactionnaire.

Répétons encore, afin d’être bien compris, que cette thèse de l’auto-organisation spontanée (à la main invisible) peut se reformuler, et a été reformulée de nombreuses manières ; manières nombreuses qu’il est indispensable de connaître et qui indiquent l’emprise de l’idéologie libérale économiste, l’emprise de l’idéologie réactionnaire.

Donnons quelques exemples de reformulation de cette thèse théologique : l’auto-organisation spontanée des coopératives de production ou des communes agricoles, la thèse du ruissellement (qui vient de Malthus, le sombre pasteur surveillant ses domestiques) qui affirme que l’enrichissement particulier profite à tous (il faut un maître pour les domestiques), la thèse à la Mandeville qui pose que « les vices privés », les intérêts particuliers et libérés (sadistes plutôt que sadiques), sont miraculeusement convertis en « vertus publiques », en intérêt général, la recherche libre, autonome, des intérêts localisés devant conduire automatiquement, spontanément, miraculeusement, au bien commun [19].

Et, évidemment, exemple principal, la thèse de l’équilibre du marché. C’est cette dernière formulation, qui a fait l’objet de la plus immense controverse ; dont nous ne pouvons (malheureusement ?) préciser que quelques étapes (en partant de la Commune de Paris, 1970-1871) ?

Après 1871, après l’extermination de la Commune (et des Communards), et avec l’idée de « défendre » les discours anarchistes à la Proudhon, se déploie la tentative de démontrer les thèses anarchistes proudhoniennes.

Avec le problème économique : comment peuvent s’auto-organiser des communes économiques productives ou des coopératives de production ?

L’espace de l’auto-organisation des communes autonomes (mais productives) pouvant être nommé arbitrairement « marché », système de transferts d’informations ou système de communication (cf. Stiglitz, note 6).

Utilisons ce terme simplificateur de « marché ». Ce marché conduit-il spontanément à un équilibre général ? Ou, en développant un tout petit peu, le système de communication entre les communes et qui UNIT les communes est-il un système harmonieux, stable. Entendu que par « équilibre général » il faut entendre « harmonie coopérative ». Ou, variante essentielle, « le socialisme de marché », tel que construit intellectuellement puis pratiquement, entre 1930 et 1960, par Oskar Lange est-il un système « harmonieux » ? Et nous savons que c’est l’œuvre d’Oskar Lange qui généra la rage de Hayek !

La fameuse question (type 1930) de la planification automatique par le marché, la fameuse question de l’identité entre plan et marché, question qui mènera du « libéralisme classique » (mais anglais et pas du tout physiocrate) au « néolibéralisme constructiviste » (lui totalement physiocrate). Mais nous avons sauté, au moins, cinquante années de guerre intellectuelle : 1870-1930.

Le débat virulent autour d’Oskar Lange et autour de son idée de « marché » (marché socialiste) considéré comme un appareillage ou une machine automatique (d’auto-organisation) contrôlable et, donc, soutenant la planification, ce débat se transforme, dans l’après-guerre, en débat mathématique (la fameuse démonstration de l’équilibre). Tout en restant aussi violent.

De 1950, Gérard Debreu, jusqu’au monument d’Hahn et Arrow, en 1970, se déploie une tradition de « la démonstration de l’équilibre », tradition qui réhabilite, à nouveaux frais, la vieille tradition de la démonstration « de l’existence de dieu ». Démonstration de l’existence possible d’une auto-organisation de collectivités autonomes.

Que révèlent ces cent années de débats, autour de ce qu’il est habituel de nommer « tradition néoclassique » (et que nous interpréterons ici comme « tradition anarchiste économique ») ? Petit à petit, sont mises à jour, difficilement, les hypothèses nécessaires à la démonstration de l’existence d’un équilibre. Une quantité extraordinaire d’hypothèses, au moins 150 en tous genres, psychologiques (morales), sociologiques (institutionnelles), psychanalytiques (le narcissisme plutôt que l’égoïsme), mathématiques, une quantité incroyable d’hypothèses sont « dévoilées » comme nécessaires pour qu’existe un équilibre ou une auto-organisation.

Ce qui était implicite, derrière le mythe la main invisible, devient explicite : le libéralisme économique (avec sa forme exemplaire, le socialisme de marché) n’est pas la théorie d’un monde existant empiriquement (a priori), c’est le cadre disciplinaire d’une politique de développement économique (ou de développement de l’économie).

Les libéraux sont depuis toujours des néolibéraux (physiocrates), des « ortho-normativistes », la dite théorie économique étant normative, nomothétique, ce pourquoi il est explicable qu’elle s’enseigne dans les facultés de droit.

Les axiomes, normatifs, « axionomiques », de la théorie néoclassique sont les conditions politiques nécessaires à l’élaboration d’un système auto-régulé (mais bien discipliné).

L’anarchie économique à la Proudhon, la société libérée libertarienne, le socialisme de marché avec planification par le marché à la Oskar Lange [20], la société libérée « auto-poïétique » à la manière hayekienne, toutes ces formes de l’auto-organisation sont des formes imaginaires (utopiques) qui dépendent de la croyance en la main invisible.

Mais ce qui est important, est que cette thèse mytho-théologique de la main invisible, la richesse des marchands générera la richesse de tous, thèse du ruissellement, est une thèse purement normative, morale, éco-Nomique parce qu’étho-Nomique ; elle correspond à un projet politique réactionnaire de redressement global.

Elle ne correspond jamais à une réalité effective constituée, sauf à croire que le normatif se réalise, ce qui est encore une thèse théocratique.


Article publié le 02 Déc 2019 sur Lundi.am