Novembre 16, 2020
Par Incendo
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La sociĂ©tĂ© saoudienne se modernise doucement, analyse Arnaud Lacheret. Selon l’enseignant-chercheur, le musĂšlement total de la police religieuse a Ă©tĂ© dĂ©terminant dans cette Ă©volution.

Docteur en science politique, Arnaud Lacheret est enseignant-chercheur et a Ă©tĂ© chef de cabinet auprĂšs du maire de Rillieux-la-Pape de 2014 Ă  2017. Il a publiĂ© Les territoires gagnĂ©s de la RĂ©publique? (Ă©d. Bord de l’eau, 2019). Il publie La femme est l’avenir du Golfe: ce que la modernitĂ© arabe dit de nous (Ă©d. Bord de l’eau).

Vous ĂȘtes directeur d’une Ă©cole de commerce dans le Golfe Arabe, et vous publiez un essai sur le rĂŽle que jouent les femmes dans la modernitĂ© arabe. Comment, dans l’analyse que vous faites, avez-vous su vous dĂ©partir de votre regard d’expatriĂ© pour regarder ces sociĂ©tĂ©s de l’intĂ©rieur?

 Mon livre n’est pas un «essai». C’est une Ă©tude scientifique avec une mĂ©thodologie dĂ©taillĂ©e, ce qui m’a aussi permis de prendre la distance nĂ©cessaire. J’y tiens, parce que justement, c’est ce qui permet d’éviter les poncifs et les lieux communs.

Je n’étais pas exactement pas dans la situation traditionnelle de l’expatriĂ©. À l’UniversitĂ©, mes seuls liens professionnels avec l’occident sont avec notre partenaire, l’Essec. Sinon, je suis le seul occidental Ă  diriger un dĂ©partement dont tous les Ă©tudiants sont des nationaux du Golfe. J’ai donc pu Ă©viter le dĂ©faut classique: se regrouper entre occidentaux.

Ensuite, quand je dis «les femmes», je parle de celles de la classe moyenne. Le fait de diriger un programme de formation continue m’a permis de rencontrer des managers expĂ©rimentĂ©s venant se former pendant 18 mois en poursuivant leur activitĂ©. Les femmes que j’ai interrogĂ©es sont issues de ce vivier: elles veulent donner un boost Ă  leur carriĂšre avec un diplĂŽme de l’ESSEC.

Elles le font parce qu’elles ont besoin de travailler pour subvenir Ă  leurs besoins et parce qu’elles n’ont pas les moyens de partir en Europe ou aux États-Unis: on est typiquement dans la classe moyenne et je pars du principe, qui est dĂ©montrĂ© en sociologie, que le changement des mentalitĂ©s passe par la classe moyenne plus que par l’élite.

L’autre Ă©lĂ©ment essentiel du succĂšs de ma recherche est que je dois remplir mon Ă©cole et aller «sur le terrain». Pour cela, il faut comprendre les gens que l’on essaie de convaincre, comment ils rĂ©flĂ©chissent et comment ils conçoivent une Ă©tape importante de leur carriĂšre. Des liens se sont crĂ©Ă©s et des portes se sont ouvertes. Le sociologue que je suis a fait le reste car avoir des liens de confiance avec un tel public, c’est une occasion unique.

Depuis votre arrivĂ©e, vous avez donc petit Ă  petit dĂ©couvert que l’Arabie n’était pas un «Daech qui a rĂ©ussi», selon la formule de Kamel Daoud que vous critiquez, mais une sociĂ©tĂ© en voie de modernisation qui a profondĂ©ment changĂ© son regard sur les femmes?

Kamel Daoud est quelqu’un d’admirable mais il a une absence de recul sur les sociĂ©tĂ©s du Golfe. Il a connu l’époque oĂč en AlgĂ©rie, l’Islam radical Ă©tait largement rĂ©pandu notamment par l’Arabie Saoudite et a pu voir des habitants du Golfe se comporter de façon plus que douteuse au Maghreb. Beaucoup de MaghrĂ©bins ont cette vision pĂ©jorative du Golfe.

Sur l’expression «Daech qui a rĂ©ussi», c’est le politologue qui va vous rĂ©pondre. Daech est dirigĂ©e par des djihadistes dont la seule source d’inspiration est une idĂ©ologie radicale. C’est donc une thĂ©ocratie – le dirigeant tire sa lĂ©gitimitĂ© de Dieu – comme en Iran avec la nomination du Guide SuprĂȘme par une assemblĂ©e de membres du clergĂ© chiite.

LĂ  oĂč on se trompe sur l’Arabie Saoudite, c’est que l’on imagine que le pouvoir n’est rĂ©gi que par l’Islam or ce n’est pas le cas: c’est une monarchie absolue qui, pour asseoir son pouvoir, s’est alliĂ©e au clergĂ© wahabite. Le roi n’est pas nommĂ© sur critĂšres religieux mais dans une logique dynastique.

L’Islam, aussi radical soit-il, n’est qu’un moyen du pouvoir mais n’est pas son essence. Ainsi, quand le prince hĂ©ritier saoudien dĂ©clare qu’il est temps de revenir Ă  la modĂ©ration religieuse, il s’en donne les moyens politiques.

Quels indices objectifs avez-vous observĂ©, qui tĂ©moignent d’un recul de l’emprise des islamistes sur la vie quotidienne et les consciences?

Voici l’exemple le plus rĂ©cent. Mi-novembre, le gouvernement Ă©mirien a annoncĂ© la libĂ©ralisation de l’accĂšs Ă  l’alcool, la possibilitĂ© de vivre en concubinage, la fin de la plupart des lois conservatrices au nom de la modernitĂ©. Si le gouvernement l’a annoncĂ©, c’est qu’il sait que la sociĂ©tĂ© y est prĂȘte, tout comme elle Ă©tait prĂȘte Ă  la reconnaissance d’IsraĂ«l.

En Arabie Saoudite, c’est encore plus flagrant car on part de plus loin. Le signal le plus Ă©vident est de la police religieuse de sinistre mĂ©moire. Le pouvoir saoudien les a achevĂ©s il y a 4 ans en leur demandant de ne plus sortir de leurs casernes. Plus personne ne vient hurler aprĂšs les marchands qui ne ferment pas Ă  l’heure de la priĂšre, plus personne ne vient Ă©teindre la musique, plus personne ne va crier sur une femme mal voilĂ©e et vĂ©rifier qu’elle n’est pas publiquement accompagnĂ©e d’un homme qui ne soit pas de sa famille


Je vous jure: on ne les voit plus. Et comme dans beaucoup d’autres rĂ©gimes, quand la contrainte disparait, les libertĂ©s se reprennent. La suppression de cette police religieuse, en tout cas son musĂšlement complet, est la clef de tout.

Ensuite, il y a eu la possibilitĂ© de conduire pour les femmes. On parle d’un pays oĂč les transports en commun sont quasi inexistants et oĂč marcher Ă  pied est souvent un calvaire Ă  cause de la chaleur. Cela a changĂ© la donne et s’est doublĂ© d’autres amĂ©nagements comme l’autorisation pour les femmes de quitter le pays, de travailler sans l’autorisation d’aucun homme.

Et plus rĂ©cemment, une loi sur l’habillement ne mentionne plus du tout une obligation de porter un voile ou une abaya mais simplement de s’habiller dĂ©cemment en prĂ©cisant que c’est valable pour les femmes comme pour les hommes. Et ça se voit: j’ai Ă©tĂ© surpris Ă  Riyad cette annĂ©e par le nombre de femmes saoudiennes qui ne portaient tout simplement pas de voile. Ce n’est pas une majoritĂ©, mais cela augmente Ă  vue d’Ɠil.

Mais ce qui a justifiĂ© ce livre, ce ne sont pas les rĂ©formes, mais l’accĂšs de plus en plus de femmes au monde du travail: le pĂ©trole ne rapporte plus autant qu’avant et pour vivre, les femmes doivent travailler! Elles se retrouvent donc dans des postes d’encadrement intermĂ©diaire oĂč elles doivent encadrer ou travailler avec des hommes qu’elles n’avaient mĂȘme pas le droit de rencontrer quelques annĂ©es plus tĂŽt!

Les femmes que vous avez interrogées sont-elles toutes conscientes de ces transformations sociales? Se voient-elles comme les actrices directes de ce changement?

Elles en sont conscientes. Pour des raisons sans doute politiques, les femme dans le Golfe sont mises en avant par les autoritĂ©s et elles se saisissent des libertĂ©s qui leur sont offertes. Mais elles vont plus loin. J’ai dĂ©montrĂ© qu’en fait, elles jouaient un rĂŽle de «micro-modĂšles» dans leur entourage, important ces nouvelles libertĂ©s acquises dans le cadre professionnel.

Ce mĂ©canisme d’importation est parfois conflictuel, notamment avec le pĂšre, mais dans les rĂ©cits qui m’ont Ă©tĂ© faits, il est toujours question d’évolution des parents, puis de l’entourage qui accepte, admire puis promeut cette libertĂ©.

Evidemment, ça n’est pas pareil partout, il y a des contre exemples, mais la sociĂ©tĂ© se modernise «par le bas», en douceur, dans ce que j’appelle un «non-mouvement social». Dans un pays oĂč la sociĂ©tĂ© civile est embryonnaire et oĂč l’expression politique est limitĂ©e, c’est sans doute le meilleur moyen d’évoluer.

Quels dĂ©fis les sociĂ©tĂ©s du Golfe ont-elles encore Ă  accomplir? L’émancipation politique suivra-t-elle l’émancipation religieuse?

Ce serait s’avancer un peu trop. Le dĂ©fi de l’émancipation fĂ©minine est encore Ă  poursuivre, notamment en Arabie Saoudite. Les progrĂšs qui restent Ă  accomplir sont davantage d’ordre Ă©conomique: la transition vers le post pĂ©trole est en cours et si les gouvernements y parviennent, le reste devrait suivre.

Par contre, et c’est lĂ  que je parle de «modernitĂ© arabe», je ne pense pas que l’on aille vers une occidentalisation. L’émancipation politique ne se fera pas comme on l’imagine: je vois mal un mouvement social puissant Ă©merger. Ce qui est certain, c’est que cette population est plutĂŽt bien formĂ©e, jeune et elle est connectĂ©e. Par consĂ©quent, quelque chose va se passer.

Il est Ă©vident que le pouvoir va devoir offrir un espace Ă  cette jeunesse. Ceux que je frĂ©quente y sont prĂȘts et ont le recul nĂ©cessaire pour y prendre part. Mais de grĂące, cessons de rĂ©flĂ©chir Ă  leur place et de voir leur monde avec nos yeux. C’est ce que nous faisions jusqu’alors en regardant la sociĂ©tĂ© du Golfe et j’espĂšre que mon livre pourra montrer quelque chose de diffĂ©rent.

SOURCE : lefigaro.fr




Source: Incendo.noblogs.org