Même s’il se laisse présenter comme un expert en « humanités environnementales », le professeur sorbonnard Pierre Madelin n’est pas un péteux. Au Chiapas où il vit sa vie, il a fricassé un essai d’écologie utopisto-libertaire assez choupaïa, Après le capitalisme, que les éditions rebelles québécoises Écosociété ont pris en main. L’ouvrage ne crée pas la surprise mais récapitule avec une clarté secouante les impasses actuelles et les moyens de les court-circuiter.

***

« Nous savons que la catastrophe climatique approche », proclame Pierre Madelin, mais « nous n’arrivons pas à donner un poids de réalité suffisant à l’avenir, et en particulier à l’avenir catastrophique ». Pourtant, « nous allons assister, à court et à moyen terme, à une série d’effondrements systémiques qui provoqueront des guerres, des famines et des migrations massives pouvant se solder par la mort de centaines de milliers, voire de plusieurs milliards d’êtres humains », lit-on dans le glacial Comment tout peut s’effondrer – Petit Manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes, de Pablo Servigne et Raphaël Stevens (éd. Seuil).

D’où trois scénarios possibles : 1) le renforcement de l’État, celui-ci optant pour une gestion éco-totalitaire des ressources et des populations ; 2) l’affaissement, en même temps, de l’État et de l’économie au profit de forces armées de type mafieux ou terroriste imposant leurs monopoles par l’arbitraire et la violence ; 3) l’auto-organisation conviviale des populations livrées à elles-mêmes.

À partir de là – le scénario trois – on est gâtés. Pierre Madelin imagine une contre-société éco-socialiste s’employant, comme le préconise le sociologue-philosophe John Holloway, à « changer le monde sans prendre le pouvoir ». Il s’agit, explique le magister, de favoriser « la création de petits isolats exemplaires, l’essaimage de scènes pratiques de partage et de solidarité délibérément inscrites en dehors de la logique propriétaire et étatique ». Une contre-société anti-hiérarchique qui s’organiserait peu à peu sous la forme associative et coopérative à tous les niveaux, « jusqu’à constituer une force mondiale suffisamment forte pour contrer les puissances du capitalisme transnational ».

Et l’analyste de panacher ses suggestions de références historiques exaltantes : des phalanstères fouriéristes aux caracoles zapatistes et aux récentes Zad en passant par les conseils ouvriers ou paysans, les communes séditieuses des seventies, les assemblées populaires à la Nuit debout, les amicales de brigands justiciers et de pirates altruistes, les agoras athéniennes, les fédérations kibboutzim, les collectivités anarchistes espagnoles, les repaires d’esclaves « marrons » incendiaires. Ou alors les « cittaslow », ou « réseau international des villes du bien-vivre », né en Italie, s’engageant à ralentir le rythme de vie des citoyens. Des villes alternatives de tailles petite ou moyenne (en tout cas moins de 60 000 habitants) « où l’unité politique autonome de base, le quartier ou le pâté de maisons », reposerait sur une pratique de la démocratie vraiment directe.

À nous dès lors d’expérimenter séance tenante l’après-capitalisme en créant des communautés autogérées et, si possible, autarciques, aussi offensives qu’enjouées sans chefs ni garde-fous, dont les divers représentants soient révocables à tout moment. Mais construire de nouveaux espaces de liberté sans freins, remarque sagacement le sociologue factieux Zygmunt Bauman, n’implique absolument pas qu’on doive s’y enraciner (un vilain mot souvent lié à un discours identitaire ou étroitement traditionnaliste). Non, les mimiles, ne nous sentons jamais astreints à nous enraciner dans les îlots de résistance que nous inventons. Jetons-y plutôt l’ancre quand ça nous chante avant d’appareiller vers d’autres utopies galvanisantes !