Aujourd’hui, alors que l’énergie des Gilets jaunes, bien que persistante, connaît une évidente décrue (ne serait-ce qu’en termes de nombre), Macron a décidé d’abattre la carte majeure de son quinquennat : la réforme des retraites. Même s’il tente de maintenir le flou aussi longtemps que possible sur les détails techniques du projet, ses intentions affichées laissent assez entrevoir qu’il s’agira d’une nouvelle réforme de précarisation et de régression sociale touchant l’ensemble de la population.

Depuis plusieurs semaines, la date du 5 décembre a été fixée comme première journée de lutte — et lancement d’une bataille de longue durée — à l’initiative des bastions les plus combatifs de la classe ouvrière : SNCF, RATP, Transports. Ceux-ci ont été rejoints par de nombreuses autres bases syndicales de différents secteurs. Dans le même temps, la plupart des groupes locaux de gilets jaunes ont signifié leur intention de se joindre à la lutte. Quant aux lycéens et aux étudiants, qui ont eux-mêmes entamé une mobilisation contre la précarité, ils appellent également à rallier la grève du 5 décembre — bref, c’est une véritable coagulation qui est en train, petit à petit, de prendre forme.

Les Gilets jaunes nous ont montré — entre autres choses — la capacité du prolétariat à faire face, avec puissance et détermination. Le gouvernement, et donc sa police, nous a montré — entre autres choses — la capacité de la bourgeoisie à maintenir son pouvoir par la terreur, là aussi avec puissance et détermination. Les directions syndicales nous ont montré — entre autres choses — la capacité des bureaucraties à cadenasser en partie des soulèvements qu’elles ne pouvaient pas complètement contrôler. Ces trois éléments sont au cœur de la séquence qui s’ouvre, et c’est à partir d’eux que doit s’élaborer l’intervention pratique et politique dans la journée du 5, et au-delà.

Car se limiter au 5 décembre serait une erreur. Nous savons qu’une journée de grève et de manifestation, même massive, ne suffira jamais à faire plier un gouvernement, quel qu’il soit. Ce qui compte, c’est la durée, le nombre et dès lors la puissance politique de la grève. Pourtant, ne pas prendre au sérieux cette première date reviendrait à en sous-estimer la réussite nécessaire. Mettons-nous d’accord tout de suite : qu’il y ait ou non une volonté de débordement qui s’exprime dès le matin, le cœur de la journée se concentrera, à Paris, sur le point de départ à gare de l’Est. C’est ici que les secteurs les plus organisés du prolétariat se retrouveront pour une manifestation. Partir d’un point A pour arriver à un point B. Vu le niveau répressif de l’État, il faut espérer et travailler à ce que les services d’ordre se préparent à protéger leurs cortèges.

En effet, les seuils de répression et la barbarie policière ont atteint de tels degrés ces derniers mois que c’est le droit de manifester lui-même qui est remis en cause — quand il n’est pas annihilé purement et simplement. Le gouvernement a décidé d’asphyxier toute forme d’expression politique qui lui est hostile. Aujourd’hui, la situation est telle qu’il va falloir nous battre pour nous réapproprier ce droit. Nous n’avons plus d’autre choix que l’autodéfense.

Le 5 décembre, la configuration sera celle d’une manifestation traditionnelle – mais qui dit manifestation traditionnelle dit aussi, dorénavant, cortège de tête. Les journalistes et autres experts ont déblatéré sur les fameux black blocs, désirant voir derrière les émeutes spontanées des Gilets jaunes la main de « ceux qui prenaient la tête des cortèges en 2016 ». C’était se tromper doublement. D’abord parce que les gilets jaunes n’ont eu besoin de personne pour retourner les Champs. Ensuite parce que réduire le cortège de tête à l’émeute, c’est manquer très largement ce qui faisait son intérêt. Ce que l’autodéfense permettait, c’était de se retrouver à distance raisonnable de l’odeur des lacrymos, c’était que les tags fleurissent et que l’on prohibe HK & les saltimbanks pour leur préférer PNL et Freed From Desire, c’était d’abandonner des slogans pétés qui désespèrent jusqu’à ceux qui s’obstinent à les répéter depuis trente ans pour hurler des punchlines de SCH. Parce que se lever pour 1 200, c’est toujours insultant. Le cortège de tête était l’endroit où les gens tentaient de dépasser la routine des formes de contestations balisées. L’endroit où l’on allait, parce que peut-être, il allait se passer quelque chose.

Rompre avec la défaite est aussi une question esthétique. Se réapproprier le droit de manifester repose sur notre capacité à nous défendre contre la répression policière, mais aussi (et surtout) sur notre capacité à refaire de la manifestation un espace vivant, rejoignable, désirable.

Une manifestation n’admet pas de spectateurs. En ce sens, il nous paraît important d’organiser à l’intérieur du cortège de tête un pôle distinct, naturellement solidaire avec ceux et celles qui le défendent en première ligne, mais qui aménagerait une zone à la fois de repli et de fraternité festive, afin de permettre à plus de gens d’y prendre part, au-delà des seules pratiques d’affrontement. Car l’inventivité doit aussi se situer au niveau des slogans, des chants, des banderoles, de l’ambiance et de l’animation. Bref dans tout ce qui transforme un carnaval ritualisé en une marche pleine de vie – et de menaces.

Tous et toutes dans la rue le 5 décembre !


Article publié le 01 Déc 2019 sur Paris-luttes.info