Octobre 19, 2020
Par Lundi matin
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Terrorisé à l’idée de perdre son public et prêt à tout pour maintenir le spectacle, dès l’annonce du couvre-feu le milieu culturel s’est empressé une nouvelle fois de s’adapter aux règles de l’état d’exception sanitaire.

Nous avons reçu cet appel qui à contre-courant de ce sauve-qui-peut propose au contraire de suspendre les spectacles, rappelant que la question de l’art ne se joue pas que dans la représentation. Il s’agirait de s’émanciper de la temporalité des mesures restrictives du gouvernement afin de reprendre un coup d’avance.

Considérant que le SARS-CoV-2 sera là pour longtemps,

Que le gouvernement continuera sa gestion à la petite semaine,

Que nous serons ainsi suspendu·e·s aux nouvelles mesures dont seul le pouvoir a le secret,

Que nous serons ainsi balloté·e·s de semaine en semaine et que nous aurons perdu à force d’adaptation tout horizon sur nos vies,

Que ce faisant stress, dépression et anxiété n’auront de cesse de nous tourmenter.

Considérant le couvre-feu et le refus par le premier ministre que les places de spectacles fassent office d’attestations dérogatoires.

Considérant que les billetteries n’emplissent pas plus les caisses que des enfants jouant « à la marchande »,

Que les circulations de personnes dans des espaces clos etc etc,

Que les lieux servant à recevoir du public – ERP – ont également vocation à accueillir des artistes en résidence,

Que ces résidences sont des espaces de recherches et de création.

Considérant que la rencontre avec le public n’est pas l’alpha et l’oméga de l’art, n’en est que la partie émergée,

Que l’intermittence est un battement entre le visible et l’invisible,

Qu’il n’est écrit nulle part que ce battement doive durer 10 mois.

Considérant le chantage au public toujours plus oppressant dès qu’un·e artiste ou un groupe d’artistes s’isole dans une salle pour travailler.

Considérant les incessantes sollicitations pour faire de l’artiste un ravaudeur du social.

Considérant l’exigence de productivité toujours plus délirante des départements, des régions, des services déconcentrés de l’Etat,

Que cette manière de juger de la vitalité de l’art est aussi bête que de compter le nombre de bouteilles de lait dans un supermarché pour juger de la vitalité du lait.

Considérant qu’il y a un temps pour la recherche, l’étude, la création et un temps pour l’exploitation,

Que la recherche, l’étude, la création sont aussi un travail,

Que le travail est toujours permis, y compris la nuit.

Considérant la rareté habituelle des espaces-temps d’élaboration.

Considérant que re-programmer, re-déplacer, re-contacter, de semaine en semaine est une distraction qui court-circuite la nécessité de penser le présent et les gestes neufs qu’il pourrait exiger

Que re-programmer, re-déplacer, re-contacter, de semaine en semaine relève du luxe et qu’un tel luxe révèle et aggrave les inégalités structurelles du milieu culturel.

Considérant que cette gestion à la petite semaine est davantage faite pour écrémer,

Qu’elle charrie un chacun pour soi, une logique du faible et du fort et qu’en cela elle finit par achever les restes de solidarités.

Considérant que les lieux culturels ont toujours manqué de temps pour réfléchir leur fonctionnement, leurs pratiques et leurs usages,

Que ce manque de réflexion est une source permanente de conflits,

Que les labels et les cahiers des charges qui les accompagnent ont montré leurs limites.

Considérant le statut de téléphone rose qui a été donné aux artistes pendant le confinement, fait pour racoler les abonné·e·s.

Considérant qu’il n’y eu aucune difficulté à passé du spectacle vivant au spectacle virtuel, privilégiant par là le spectacle sur le vivant.

Considérant la panique qui s’est emparée des salles à l’idée de perdre leur public, qui s’est emparée des artistes à l’idée de perdre leurs œuvres en cours, les engageant dans une mentalité d’épicier.

Considérant que maintenir ’coûte que coûte’ les spectacles, le faire dans ces conditions et y parvenir n’est que le succès des gestionnaires,

Que la vie ainsi réduite à sa gestion est l’attendu exact du pouvoir.

Considérant que les restrictions sanitaires ne sont pas les mêmes pour les représentations que pour les résidences,

Qu’il est donc plus facile de résider, même à plusieurs, etc etc,

Que de jouer.

Nous invitons les artistes, technicien·ne·s, comédien·ne·s, danseur·se·s, chorégraphes, metteur·se·s en scène, directeur·trice·s et employé·e·s de structures culturelles

  • à se délester de leurs spectacles, de leur programmation, de leur planning et rétro-planning, de leur capacité d’adaptation et à exiger la reconduction de l’année blanche jusqu’à l’été 2022.
  • à se saisir de ce moment libéré de la représentation comme d’une opportunité pour envisager un autre rapport au public, se lancer dans l’étude, la recherche, l’invention de nouveaux lieux à partir des lieux existants et d’y consacrer le temps nécessaire avec les moyens de l’année blanche prolongée.
  • à considérer l’évènement comme ce qui peut venir interrompre ou rendre caduque le travail en cours et que si pour cela certaines œuvres doivent être des avortons, l’art n’en restera pas moins vivace.
  • à avoir un coup d’avance
  • à truander le réel [1]



Source: Lundi.am