TerrorisĂ© Ă  l’idĂ©e de perdre son public et prĂȘt Ă  tout pour maintenir le spectacle, dĂšs l’annonce du couvre-feu le milieu culturel s’est empressĂ© une nouvelle fois de s’adapter aux rĂšgles de l’état d’exception sanitaire.

Nous avons reçu cet appel qui Ă  contre-courant de ce sauve-qui-peut propose au contraire de suspendre les spectacles, rappelant que la question de l’art ne se joue pas que dans la reprĂ©sentation. Il s’agirait de s’émanciper de la temporalitĂ© des mesures restrictives du gouvernement afin de reprendre un coup d’avance.

Considérant que le SARS-CoV-2 sera là pour longtemps,

Que le gouvernement continuera sa gestion Ă  la petite semaine,

Que nous serons ainsi suspendu·e·s aux nouvelles mesures dont seul le pouvoir a le secret,

Que nous serons ainsi balloté·e·s de semaine en semaine et que nous aurons perdu Ă  force d’adaptation tout horizon sur nos vies,

Que ce faisant stress, dĂ©pression et anxiĂ©tĂ© n’auront de cesse de nous tourmenter.

ConsidĂ©rant le couvre-feu et le refus par le premier ministre que les places de spectacles fassent office d’attestations dĂ©rogatoires.

ConsidĂ©rant que les billetteries n’emplissent pas plus les caisses que des enfants jouant « Ă  la marchande Â»,

Que les circulations de personnes dans des espaces clos etc etc,

Que les lieux servant Ă  recevoir du public – ERP – ont Ă©galement vocation Ă  accueillir des artistes en rĂ©sidence,

Que ces résidences sont des espaces de recherches et de création.

ConsidĂ©rant que la rencontre avec le public n’est pas l’alpha et l’omĂ©ga de l’art, n’en est que la partie Ă©mergĂ©e,

Que l’intermittence est un battement entre le visible et l’invisible,

Qu’il n’est Ă©crit nulle part que ce battement doive durer 10 mois.

ConsidĂ©rant le chantage au public toujours plus oppressant dĂšs qu’un·e artiste ou un groupe d’artistes s’isole dans une salle pour travailler.

ConsidĂ©rant les incessantes sollicitations pour faire de l’artiste un ravaudeur du social.

ConsidĂ©rant l’exigence de productivitĂ© toujours plus dĂ©lirante des dĂ©partements, des rĂ©gions, des services dĂ©concentrĂ©s de l’Etat,

Que cette maniĂšre de juger de la vitalitĂ© de l’art est aussi bĂȘte que de compter le nombre de bouteilles de lait dans un supermarchĂ© pour juger de la vitalitĂ© du lait.

ConsidĂ©rant qu’il y a un temps pour la recherche, l’étude, la crĂ©ation et un temps pour l’exploitation,

Que la recherche, l’étude, la crĂ©ation sont aussi un travail,

Que le travail est toujours permis, y compris la nuit.

ConsidĂ©rant la raretĂ© habituelle des espaces-temps d’élaboration.

ConsidĂ©rant que re-programmer, re-dĂ©placer, re-contacter, de semaine en semaine est une distraction qui court-circuite la nĂ©cessitĂ© de penser le prĂ©sent et les gestes neufs qu’il pourrait exiger

Que re-programmer, re-dĂ©placer, re-contacter, de semaine en semaine relĂšve du luxe et qu’un tel luxe rĂ©vĂšle et aggrave les inĂ©galitĂ©s structurelles du milieu culturel.

Considérant que cette gestion à la petite semaine est davantage faite pour écrémer,

Qu’elle charrie un chacun pour soi, une logique du faible et du fort et qu’en cela elle finit par achever les restes de solidaritĂ©s.

Considérant que les lieux culturels ont toujours manqué de temps pour réfléchir leur fonctionnement, leurs pratiques et leurs usages,

Que ce manque de réflexion est une source permanente de conflits,

Que les labels et les cahiers des charges qui les accompagnent ont montré leurs limites.

Considérant le statut de téléphone rose qui a été donné aux artistes pendant le confinement, fait pour racoler les abonné·e·s.

ConsidĂ©rant qu’il n’y eu aucune difficultĂ© Ă  passĂ© du spectacle vivant au spectacle virtuel, privilĂ©giant par lĂ  le spectacle sur le vivant.

ConsidĂ©rant la panique qui s’est emparĂ©e des salles Ă  l’idĂ©e de perdre leur public, qui s’est emparĂ©e des artistes Ă  l’idĂ©e de perdre leurs Ɠuvres en cours, les engageant dans une mentalitĂ© d’épicier.

ConsidĂ©rant que maintenir ’coĂ»te que coĂ»te’ les spectacles, le faire dans ces conditions et y parvenir n’est que le succĂšs des gestionnaires,

Que la vie ainsi rĂ©duite Ă  sa gestion est l’attendu exact du pouvoir.

ConsidĂ©rant que les restrictions sanitaires ne sont pas les mĂȘmes pour les reprĂ©sentations que pour les rĂ©sidences,

Qu’il est donc plus facile de rĂ©sider, mĂȘme Ă  plusieurs, etc etc,

Que de jouer.

Nous invitons les artistes, technicien·ne·s, comédien·ne·s, danseur·se·s, chorégraphes, metteur·se·s en scÚne, directeur·trice·s et employé·e·s de structures culturelles

  • Ă  se dĂ©lester de leurs spectacles, de leur programmation, de leur planning et rĂ©tro-planning, de leur capacitĂ© d’adaptation et Ă  exiger la reconduction de l’annĂ©e blanche jusqu’à l’étĂ© 2022.
  • Ă  se saisir de ce moment libĂ©rĂ© de la reprĂ©sentation comme d’une opportunitĂ© pour envisager un autre rapport au public, se lancer dans l’étude, la recherche, l’invention de nouveaux lieux Ă  partir des lieux existants et d’y consacrer le temps nĂ©cessaire avec les moyens de l’annĂ©e blanche prolongĂ©e.
  • Ă  considĂ©rer l’évĂšnement comme ce qui peut venir interrompre ou rendre caduque le travail en cours et que si pour cela certaines Ɠuvres doivent ĂȘtre des avortons, l’art n’en restera pas moins vivace.
  • Ă  avoir un coup d’avance
  • Ă  truander le rĂ©el [1]

Article publié le 19 Oct 2020 sur Lundi.am