Nous n’avons pas eu de réponse écrite à la question des décisions qui ont présidé à cette mise à l’isolement : dès que nous avons appris sa mise à l’isolement, son avocat a saisi le tribunal administratif dans le cadre d’un référé liberté pour faire appel de cette décision, qui semble avoir été prise par l’administration pénitentiaire elle-même. Cette demande a été rejetée, car cet isolement médiatique semble être une spécificité de Fresnes qui n’existe pas ailleurs, d’où la difficulté à la contrecarrer juridiquement, puisqu’elle ne relève pas d’une catégorie de détention habituelle.

Nous verrons comment poursuivre cette procédure. Mais l’administration pénitentiaire est rarement contredite par les tribunaux administratifs, qui laissent faire les directeurs pénitenciers, seuls à même d’apprécier les conditions de sécurité nécessaires au fonctionnement de leurs établissements. Si des instructions sont venues de plus haut – c’est-à-dire des ministères… on peut le penser – nous n’en aurons jamais la preuve.

Ce qu’Antonin nous a confirmé, c’est qu’il est placé à l’isolement médiatique, procédure appliquée aux détenus susceptibles d’avoir une forte couverture médiatique, et parce qu’il est considéré comme un militant d’extrême gauche ayant participé aux mouvements des gilets jaunes. Il y aurait donc un traitement spécifique des prévenus « politiques » si ce terme a un sens …

De ce fait, il est seul dans une cellule, et participe à la promenade quotidienne avec les autres isolés médiatiques, mais en petit nombre. Il a donc très peu de contacts avec les autres détenus.

Il vient de se voir refuser sa demande de travailler à la prison sur ce même motif : pas de travail pour les isolés médiatiques ; il n’a pas accès non plus au centre scolaire pour le même motif ; ni à la salle de sport.

Il nous a aussi informé que Fresnes chercherait à supprimer cet isolement médiatique, qui ne semble pas avoir de fondement juridique ; de ce fait, sa situation serait peut être amenée à changer dès demain lundi 17 juin : soit il est rapatrié dans les cellules classiques de détention, soit il est maintenu à l’isolement avec les détenus dit « fragiles » qu’il faut protéger des autres du fait des motifs de leur incarcération (violeurs, pédophiles etc). Nous en saurons plus à notre prochaine visite prévue mardi 18 juin.




Nous constatons également depuis le début de son incarcération que ses courriers sont retenus par la juge Khéris. J’ai reçu sa dernière lettre le 21 mai et elle datait du 9 mai. Il reçoit aléatoirement des courriers, et ne sait pas si les siens sont envoyés. Didier Fassin son tuteur de master à l’EHESS m’a alertée que son courrier expédié depuis les Etats-Unis où il enseigne, lui a été retourné par Fedex. Des amis qui ont tenté de lui envoyer des livres, m’ont informé également des retours de leurs envois.

Nous ne pouvons que continuer à lui écrire, en espérant que certaines lettres passeront selon des critères qui nous échappent, et qu’à un moment la juge Khéris sera enfin « assouvie » de ces lectures.

Nous assistons donc par toutes ces brimades une opération de désinsertion sociale menée par la justice et l’administration pénitentiaire contre un étudiant brillant, qui avait montré sa capacité à réussir dans des conditions extrêmes, puisqu’il avait déjà validé sa licence en détention à Fleury.

La situation d’Antonin nous permet d’éclairer et d’alerter sur les conditions carcérales de près de 72000 personnes détenues en France, pour 60000 places qui violent les droits humains les plus élémentaires, situation encore dénoncée par Adeline Hazan, contrôleur général des lieux de privation de liberté, en mai dernier. Faut-il rappeler que la France a une densité carcérale de 117% en moyenne soit la plus élevée en Europe, juste derrière la Roumanie et la Macédoine selon le conseil de l’Europe d’avril 2019 ? qu’elle enferme systématiquement les personnes jugées « déviantes » qui porteraient atteintes à la sécurité de la société – ou plutôt des intérêts du gouvernement et des puissants, qu’ils soient migrants, ou militants ? que la prison a des résultats lamentables sur la prévention des violences, comme le souligne une étude récente publiée sur la revue américaine Nature et relayée dans Le Monde le 13 mai dernier, qui remet en question l’intérêt de la prison dans la prévention des violences : « l’emprisonnement augmente la violence après la libération ou dans le meilleur des cas, n’a aucun effet ni positif ni négatif » ; faut-il rappeler la faillite de la mission de réinsertion des centres pénitenciers, ou encore la volonté manifeste de ne pas utiliser les moyens de contraintes pénales alternatifs à la prison (surveillance électronique sous bracelet etc…)

Et puis, sur cette question de violence enfin, il faut souligner le dernier rapport de l’OIP qui dénonce la violence des personnels pénitentiaires sur les prisonniers, sujet qui reste encore malheureusement peu mis en lumière, malgré les suicides, les tortures, les coups, les brimades infligées à l’abri des regards de la société.

Il devient donc urgent de penser une société sans prison, ce qui est une idée difficile à défendre aujourd’hui, parce qu’on pense la justice comme une justice punitive ; pourtant elle n’a jamais réinséré ou corrigé les « déviances », en témoignent le niveau de récidive ou la prévention inefficace des violences, comme je le rappelais plus haut. Or la prison produit quantités de souffrances tant pour les prisonniers, que les personnels pénitentiaires, que pour les proches et familles de prisonniers, et les condamnations pénales ne réparent pas les victimes. Cette justice pénale participe à l’oppression des populations racisées des quartiers populaires ou de militants victimes des crimes d’Etat : en France Rémi Fraisse mort en 2014 à Sievens ou toutes les victimes de violences policières Adama Traoré, Lamine Dieng, Théo, Zined et Bouna, Ali Ziri etc etc etc …et partout en Europe Carlo Giuliani en 2001 au G8 de Gènes ; jamais ces victimes n’ont eu justice face à l’Etat.

Parce qu’il est difficile voire pervers de réformer ou d’améliorer la prison, parce qu’il n’y a que des fausses bonnes idées ou de vraies mauvaises idées (téléphones qui devient payant pour les prisonniers, dématérialisation des audiences qui déshumanisent les procédures pour répondre à la question des transferts qui sont dangereux pour les détenus et coutent chers à l’administration etc) , parce qu’elle doit réinterroger toute la société elle-même dans ce qu’elle produit, je rejoins les idées de ceux qui portent l’abolitionnisme comme Gwenola Ricordeau, qu’il y a nécessité de poser la question de l’abolition du système carcéral et du système pénal, pour faire avancer les idées d’une justice transformative qui implique la société toute entière, et ceux qui sont concernés : ceux qui ont causés des torts et ceux qui les ont subis, qui sont les mieux placés pour résoudre les problèmes individuels et tous différents générés par ces torts.

Enfin, la détention d’Antonin ne doit pas être déconnectée du contexte actuel de répression de masse contre les mouvements sociaux, syndicaux, ouvriers, et les gilets jaunes, et elle s’inscrit dans un tournant autoritaire du gouvernement qu’il ne faut pas sous-estimer.

Partout en Europe, ceux qui sont aux avant-postes de la lutte contre les idées de l’extrême-droite sont ciblés, visés.

La situation d’Antonin nous permet aussi d’alerter sur tous les moyens d’une justice d’exception qui s’est abattue ces derniers mois contre tous ceux qui ont osé dire leur refus de ce monde, et pas seulement les jeunes des quartiers populaires ou les militants ; arsenal judiciaire qui n’a cessé de gonfler depuis ces dernières années. Je me permets de le rappeler les chiffres de la chancellerie comptabilisant entre novembre et mars 2019 plus de 8500 gardes à vue, 800 condamnations à de la prison ferme, 388 mandats de dépôt.

Mais dans ce contexte, il me semble important de rappeler la présence précieuse des antifascistes dans les cortèges et dans l’espace public pour chasser la présence des groupuscules néo nazis.

Les antifas ont empêché l’amalgame que l’Etat, dépassé par les mouvements de contestation sociale, a voulu faire entre gilets jaunes et fascistes, les faisant passer pour des racistes, islamophobes, antisémites portant les idées de l’extrême droite, etc… Il fallait décrédibiliser un mouvement de masse de révolte que plus personne ne contrôlait, à la veille des élections européennes… qui ont été remportées par le Rassemblement National ! Le gouvernement quand il est mis en danger par les contestations sociales – ce fut le cas avec la loi Travail en 2016, et maintenant avec les gilets jaunes – utilise systématiquement les mêmes stratégies : La République En Marche de Macron serait le seul rempart contre la montée du Rassemblement National de Le Pen, c’est le discours que l’on entend à chaque élection.

Antonin subit cette répression car il a aussi lutté auprès des gilets jaunes, et parce qu’il représente pour l’Etat et ses institutions un danger, il est désigné comme une ennemi de la République, et paie ses engagements d’un acharnement policier et judiciaire qui atteint sa liberté.

Ses amis parlent de « vengeance d’Etat » et de mon côté, je ne peux que faire de tristes constats : d’abord souligner que pendant toute la durée des mouvements sociaux, la presse a cherché à relayer de fausses informations, mentionnant qu’Antonin et son frère avait été arrêtés avec Julien Coupat avant une manifestation des gilets jaunes, ce qui était faux, ce jour-là Antonin était à l’étranger, et son frère manifestait avec moi ; le Journal Du Dimanche évoquait qu’il avait été vu dans tel ou tel quartier de Paris aux abords de faits de violence, alors qu’il était en province ce jour-là ; d’ailleurs les renseignements généraux le savaient bien puisqu’ils se postaient tous les samedi matin en bas de mon domicile pour nous suivre ; ils ont même arrêté son frère le 1er mai dernier à 50 mètres de la maison pour l’empêcher de manifester, le maintenir en garde à vue 24h et le faire comparaitre pour un rappel à la loi devant la justice… Alain Bauer lui-même a indiqué sur BFM que depuis que certains militants antifascistes avaient été arrêtés et incarcérés la participation des black blocs à la manifestation du 1er mai s’était dégonflée.

Je ne peux aussi que constater que les assassins de Clément Méric sont en liberté actuellement, Antonin est en prison ; ceux qui se sont opposés aux militants de Génération Identitaire au col de l’échelle en 2018 qui empêchaient les migrants de passer au péril de leur vie, ont été condamnés, les militants fascistes n’ont pas été arrêtés. Les groupuscules fascistes, les représentants de l’extrême droite ont pignon sur rue, leur idéologie répugnante est partout dans les médias et dans nos institutions.

Ce n’est pas une vision « complotiste » de ma part mais [je lis encore sur Médiapart la semaine passée, qu’une majorité de policiers impliquée dans les enquêtes IGPN de violences policières sont des sympathisants de l’extrême droite, ou membres de syndicats d’extrême droite (fédération professionnelle indépendante de la police FPIP ou France Police (policiers en colère) ou l’ancien syndicat Front National Police… Je lis encore dans Liberation cette semaine que les syndicats de policiers font la police dans les tribunaux : Alliance et Unité SGP-Police font pression sur les juges, quand il est évoqué de faire passer en correctionnelle des policiers d’ici la fin de l’année ; ils se mobilisent systématiquement pour invoquer la légitime défense et un usage légitime de la force ; ils menacent les politiques d’une sorte de vacance de la force publique, d’un droit de retrait, de débrayage qui affole politiciens et gouvernements, obnubilés par la menace terroriste, qu’ils ont contribués à fabriquer ; en témoignent les supports fidèles du Ministre Castagner et de son secrétaire d’Etat Nunez à leurs troupes ; les juges les craignent car ils ont besoin d‘eux pour mener leurs enquêtes.

Sur les chefs d’inculpation, Antonin et certains des autres interpellés sont accusés de violence en réunion et de vol avec violence ayant entrainé une incapacité de travail de 10 jours, mais antonin est le seul à avoir été incarcéré à la suite de sa garde à vue et de sa comparution devant la juge Khéris.

Sur l’avancement de l’enquête, le magistrat instructeur ne s’est pas plus montrée diligente que pour nos permis de visite et ne semble pas avoir commencé ses investigations ; l’enquête policière n’avance pas, et pour cause, puisqu’ils n’ont pas d’éléments contre Antonin.

Donc on rétablit les processus bien connus de l’affaire Tarnac ou de celle du quai Valmy : on sur-interprète les faits, on construit un récit, on gonfle les dommages ; on crée de nouvelles affaires dans lesquelles il serait supposé avoir participé pour alourdir son profil. Injustement, on arrête des militants connus et participant au mouvement social, puis on construit un dossier… Une fois de plus, le même processus de « l’enquête à l’envers » que j’avais déjà dénoncé lors de l’affaire du Quai Valmy en 2016.




Sa détention est uniquement fondée sur son profil de militant et sa condamnation dans l’affaire du quai Valmy : on construit un personnage autour d’Antonin qui va « du petit bourgeois blanc étudiant parisien » au militant d’ultra gauche, au black bloc, au « chef de réseau qui conduit des guerillas urbaines » (selon les dires de l’avocat de la partie civile présent à l’audience d’appel mardi dernier pour une demande de remise en liberté rejetée par la juge Kheris et le juge des libertés et de la détention Charles Pratz. On construit son illégitimité sociale et culturelle, pour dépolitiser son action militante, pour le criminaliser

Antonin a un traitement tout à fait spécifique dans cette affaire : alors qu’il a été envoyé en prison, les autres mis en cause dans cette affaire ont été placés sous simple contrôle judiciaire, situation d’ailleurs tout à fait conforme à ce qui peut être exigé dans une affaire de bagarre ; et les fascistes n’ont absolument pas été inquiétés. Je ne peux que constater aussi qu’Antonin a été arrêté le 15 avril, soit 5 jours après la fin de sa peine exécutée pour l’affaire du quai Valmy en 15 mois de détention à Fleury, 6 mois de bracelet électronique, et 6 mois de liberté conditionnelle, période qui venait de s’achever le 10 avril 2019.

Me Arié Alimi, l’avocat d’Antonin, a fait appel de sa mise en détention provisoire, mais le jugement a été confirmé. Comment expliquez-vous qu’il soit maintenu si longtemps en détention provisoire pour de simples soupçons de participation à une bagarre ? Quelles sont les prochaines échéances pour lui ?

La détention provisoire a été prononcée sans aucun rapport avec l’infraction présumée et est en tout état de cause disproportionnée par rapport aux faits qui lui seraient éventuellement reprochés et qu’il conteste.

Mardi dernier la chambre d’instruction de Paris que nous avions saisie en appel des rejets de notre demande de liberté sous assignation à résidence et sous surveillance électronique, a refusé la libération d’Antonin. Il reste donc en prison jusqu’au 18 aout au moins, et il est malheureusement probable que cette mesure soit reconduite encore au-delà de cette date. Arié Alimi l’avocat d’Antonin n’a toujours pas eu communication du jugement et donc des justifications de ce rejet ; mais au vu des arguments avancés par la procureure mardi dernier, il semble que les critères liés au risque de réitération de l’infraction ont été mis en avant ; ces critères restent vagues et utilisables sans véritable justification dans presque tous les cas de détention provisoire, ce que souligne aussi Adeline Hazan, contrôleur général des lieux de privation de liberté, dans son rapport de mai dernier.

Antonin n’est maintenu en détention provisoire que pour lui faire subir une nouvelle peine avant tout jugement, et chercher à pétrifier ses soutiens.

C’est pourquoi, nous nous battrons donc encore pour Antonin, pour faire reconnaitre d’abord et encore une fois, qu’il n’est pas responsable des faits qu’on lui reproche, pour obtenir sa libération et lui permettre de préparer son procès dans de bonnes conditions ; et lui permettre de reprendre le cours de sa vie, ses études et ses justes combats. Faire en sorte qu’il reste avant tout un homme libre.


Article publié le 17 Juin 2019 sur Lundi.am