Juillet 9, 2019
Par Collectif Emma Goldman
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Anton Pannekoek, La destruction de la nature, 1909.
De nombreux Ă©crits scientifiques se plaignent avec Ă©motion de la destruction croissante des forĂȘts. Or ce n’est pas seulement la joie que chaque amoureux de la nature Ă©prouve pour la forĂȘt qui doit ĂȘtre prise en compte. Il existe aussi d’importants intĂ©rĂȘts matĂ©riels, voire des intĂ©rĂȘts vitaux pour l’humanitĂ©. Avec la disparition des riches forĂȘts, des pays connus dans l’AntiquitĂ© pour leur fertilitĂ©, densĂ©ment peuplĂ©s, vĂ©ritables greniers pour les grandes villes, sont devenus des dĂ©serts pierreux. La pluie n’y tombe que rarement, ou des pluies diluviennes dĂ©vastatrices emportent les minces couches d’humus qu’elle doit fertiliser. LĂ  oĂč la forĂȘt des montagnes a Ă©tĂ© anĂ©antie, les torrents alimentĂ©s par les pluies de l’étĂ© roulent d’énormes masses de pierres et de sable, qui dĂ©vastent les vallĂ©es alpines, dĂ©forestent et dĂ©truisent les villages dont les habitants sont innocents « du fait que le profit personnel et l’ignorance ont dĂ©truit la forĂȘt dans les hautes vallĂ©es et la rĂ©gion des sources ». 
« IntĂ©rĂȘt personnel et ignorance » : les auteurs, qui dĂ©crivent avec Ă©loquence ce dĂ©sastre, ne s’attardent pas sur ses causes. Ils croient probablement qu’il suffit d’en souligner les consĂ©quences pour remplacer l’ignorance par une meilleure comprĂ©hension et en annuler les effets. Ils ne voient pas qu’il s’agit d’un phĂ©nomĂšne partiel, l’un des nombreux effets de nature similaire du capitalisme, ce mode de production qui est le stade suprĂȘme de la chasse au profit.
Comment la France est-elle devenue un pays pauvre en forĂȘts, au point d’importer chaque annĂ©e des centaines de millions de francs de bois de l’étranger et de dĂ©penser beaucoup plus pour attĂ©nuer par le reboisement les consĂ©quences dĂ©sastreuses de la dĂ©forestation des Alpes? Sous l’Ancien RĂ©gime, il y avait beaucoup de forĂȘts domaniales. Mais la bourgeoisie, qui a pris les rĂȘnes de la RĂ©volution française, ne voyait dans ces forĂȘts domaniales qu’un instrument d’enrichissement privĂ©. Les spĂ©culateurs ont rasĂ© trois millions d’hectares pour transformer le bois en or. L’avenir Ă©tait le cadet de leurs soucis, seul comptait le profit immĂ©diat.
Pour le capitalisme, toutes les ressources naturelles ont la couleur de l’or. Plus il les exploite rapidement, plus le flux d’or s’accĂ©lĂšre. L’existence d’un secteur privĂ© a pour effet que chaque individu essaie de faire le plus de profit possible sans mĂȘme penser un seul instant Ă  l’intĂ©rĂȘt de l’ensemble, celui de l’humanitĂ©. Par consĂ©quent, chaque animal sauvage ayant une valeur monĂ©taire, toute plante poussant Ă  l’état sauvage et dĂ©gageant du profit est immĂ©diatement l’objet d’une course Ă  l’extermination. Les Ă©lĂ©phants d’Afrique ont presque disparu victimes d’une chasse systĂ©matique pour leur ivoire. La situation est similaire pour les hĂ©vĂ©as, qui sont victimes d’une Ă©conomie prĂ©datrice dans laquelle tout le monde ne fait que dĂ©truire les arbres sans en replanter de nouveaux. En SibĂ©rie, on signale que les animaux Ă  fourrure se rarĂ©fient de plus en plus en raison d’une chasse intensive et que les espĂšces les plus prĂ©cieuses pourraient bientĂŽt disparaĂźtre. Au Canada [1], de vastes forĂȘts vierges sont rĂ©duites en cendres, non seulement par les colons qui veulent cultiver le sol, mais aussi par les «prospecteurs» Ă  la recherche de gisements de minerai ; ceux-ci transforment les versants montagneux en roches dĂ©nudĂ©es pour avoir une meilleure vue d’ensemble du terrain. En Nouvelle-GuinĂ©e [2], un massacre d’oiseaux du paradis a Ă©tĂ© organisĂ© afin de se plier Ă  la lubie dispendieuse d’une milliardaire amĂ©ricaine. Les folies de la mode typiques d’un capitalisme gaspillant la plus-value ont dĂ©jĂ  conduit Ă  l’extermination d’espĂšces rares; les oiseaux de mer de la cĂŽte est-amĂ©ricaine n’ont dĂ» leur survie qu’à la stricte intervention de l’État. De tels exemples pourraient ĂȘtre multipliĂ©s Ă  l’infini.
Mais les plantes et les animaux ne sont-ils pas lĂ  pour ĂȘtre utilisĂ©s par les humains Ă  leurs propres fins ? Ici, nous laissons complĂštement de cĂŽtĂ© la question de la conservation de la nature telle qu’elle se poserait sans l’intervention humaine. Nous savons que les humains sont les maĂźtres de la terre et qu’ils transforment complĂštement la nature pour leurs besoins. Pour vivre, nous sommes complĂštement dĂ©pendants des forces de la nature et des richesses naturelles; nous devons les utiliser et les consommer. Ce n’est pas de cela dont il est question ici, mais uniquement de la façon dont le capitalisme en fait usage.
Un ordre social raisonnable devra utiliser les trĂ©sors de la nature mis Ă  sa disposition de telle sorte que ce qui est consommĂ© soit en mĂȘme temps remplacĂ©, en sorte que la sociĂ©tĂ© ne s’appauvrisse pas et puisse s’enrichir. Une Ă©conomie fermĂ©e qui consomme une partie des semis de cĂ©rĂ©ales s’appauvrit de plus en plus et doit infailliblement faire faillite. Tel est le mode de gestion du capitalisme. Cette Ă©conomie qui ne pense pas Ă  l’avenir ne fait que vivre dans l’instantanĂ©itĂ©. Dans l’ordre Ă©conomique actuel, la nature n’est pas au service de l’humanitĂ©, mais du Capital. Ce ne sont pas les besoins vestimentaires, alimentaires et culturels de l’humanitĂ©, mais l’appĂ©tit du Capital en profit, en or, qui rĂ©git la production.
Les ressources naturelles sont exploitĂ©es comme si les rĂ©serves Ă©taient infinies et inĂ©puisables. Avec les nĂ©fastes consĂ©quences de la dĂ©forestation pour l’agriculture, avec la destruction des animaux et des plantes utiles, apparaĂźt au grand jour le caractĂšre fini des rĂ©serves disponibles et la faillite de ce type d’économie. Roosevelt [3] reconnait cette faillite lorsqu’il veut convoquer une confĂ©rence internationale pour faire le point sur l’état des ressources naturelles encore disponibles et prendre des mesures pour prĂ©venir leur gaspillage.
Bien sĂ»r, ce plan en soi est une fumisterie. L’État peut certes faire beaucoup pour empĂȘcher l’impitoyable extermination d’espĂšces rares. Mais l’État capitaliste n’est aprĂšs tout qu’un triste reprĂ©sentant du bien commun (Allgemenheit der Menschen). Il doit se plier aux intĂ©rĂȘts essentiels du Capital.
Le capitalisme est une Ă©conomie dĂ©cĂ©rĂ©brĂ©e qui ne peut rĂ©guler ses actes par la conscience de leurs effets. Mais son caractĂšre dĂ©vastateur ne dĂ©coule pas de ce seul fait. Au cours des siĂšcles passĂ©s, les ĂȘtres humains ont exploitĂ© la nature de maniĂšre insensĂ©e sans penser Ă  l’avenir de l’humanitĂ© tout entiĂšre. Mais leur pouvoir Ă©tait rĂ©duit. La nature Ă©tait si vaste et si puissante qu’avec leurs faibles moyens techniques, ils ne pouvaient lui faire subir que d’exceptionnels dommages. Le capitalisme, en revanche, a remplacĂ© le besoin local par le besoin mondial, crĂ©Ă© des moyens techniques pour exploiter la nature. Il s’agit alors d’énormes masses de matiĂšre qui subissent des moyens de destruction colossaux et sont dĂ©placĂ©es par de puissants moyens de transport. La sociĂ©tĂ© sous le capitalisme peut ĂȘtre comparĂ©e Ă  la force gigantesque d’un corps dĂ©pourvu de raison. Alors que le capitalisme dĂ©veloppe une puissance sans limite, il dĂ©vaste simultanĂ©ment l’environnement dont  il vit de façon insensĂ©e. Seul le socialisme, qui peut donner Ă  ce corps puissant conscience et action rĂ©flĂ©chie, remplacera simultanĂ©ment la dĂ©vastation de la nature par une Ă©conomie raisonnable.
Zeitungskorrespondenz n° 75, 10 Juli 1909, p. 1 et 2. Traduction et notes éditoriales : Ph. Bourrinet (8 juillet 2019).
[1] La dĂ©forestation au Canada reprĂ©sente aujourd’hui la plus grande partie des forĂȘts victimes de dĂ©forestation au niveau mondial. La forĂȘt dite intacte y a diminuĂ© de 7,3 % entre 2000 et 2013. En 2014, le Canada arrivait au premier rang pour la destruction de forĂȘt vierge au niveau mondial, devant la Russie et le BrĂ©sil : https://www.lapresse.ca/environnement/especes-menacees/201409/06/01-4797772-deforestation-le-canada-montre-du-doigt.php
[2] La Nouvelle-GuinĂ©e en 1909 Ă©tait aux mains des Pays-Bas, de l’Empire britannique (Australie) et de l’Allemagne.
[3] Theodore Roosevelt (1858-1919), ancien chef de la police new-yorkaise, secrĂ©taire Ă  la marine, puis engagĂ© volontaire en 1898 dans la guerre contre l’Espagne et Cuba, vice-prĂ©sident sous MacKinley (qui sera assassinĂ©), est deux fois prĂ©sident des  États-Unis de 1901 Ă  1909. Sa prĂ©sidence est notamment marquĂ©e, sur le plan international, par sa mĂ©diation dans la guerre russo-japonaise, qui lui vaut le prix Nobel de la paix et son soutien Ă  la premiĂšre confĂ©rence de La Haye en ayant recours Ă  l’arbitrage pour rĂ©soudre un contentieux opposant les États-Unis au Mexique. Tout cela dans les intĂ©rĂȘts bien compris de la puissance amĂ©ricaine. Sa politique impĂ©rialiste, dite du « Gros BĂąton », puis le durcissement de la doctrine Monroe, permettent le contrĂŽle total du canal de PanamĂĄ par l’État yankee. En politique intĂ©rieure, son mandat est marquĂ© par une politique volontariste de « prĂ©servation des ressources naturelles » et par l’adoption de deux lois importantes sur la protection des consommateurs. IdĂ©ologiquement, il justifiera le massacre des AmĂ©rindiens par le capital yankee en le niant purement et simplement : « Aucune nation conquĂ©rante et colonisatrice n’a jamais traitĂ© les sauvages qui possĂ©daient les terres Ă  l’origine avec autant de gĂ©nĂ©rositĂ© que les États-Unis » (The Winning of the West, Putnam, New York, 1889). 



Source: Ucl-saguenay.blogspot.com